Chapitre 18

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La liberté d’informer et être informé est un droit que nous possédons tous. Seulement, lors de ces dernières décennies, il est devenu de plus en plus difficile de trouver le temps de se tenir au courant des dernières nouvelles. Difficile pour un Investigateur à temps plein de pouvoir ou même avoir la force de se rendre à l’Office, le bureau où chacun peut recevoir son bulletin journalier, un système quelque peu désuet et peu pratique – pour mes plus jeunes lecteurs, considérez cette institution comme un prototype de revue mais dont les nouvelles relayées étaient écrites sous forme télégraphique. En réponse à cela, de nouvelles façons de faire circuler l’information ont été développées. Si les Archives restent et resteront la source première pour tout travaux scientifiques, les médias quant à eux font le pont entre l’actualité et la population. La radio, notamment, a trouvé un toit chez presque tout le monde.

Si l’information n’a jamais été aussi facile d’accès, ceux qui sont autorisés à la partager sont de plus en plus restreints. Les autorités tiennent à éviter toute désinformation et vérifient scrupuleusement le moindre rapport ou article avant d’autoriser sa diffusion.

Tiré de La politique de l’information

de Orléo Dorlémon


Il y a comme un blanc entre nous. Clochette me regarde, stupéfait.

– Comment… ?

– J’ai donc vu juste.

Ses lèvres se pincent. Trop tard cependant. Les mots sont déjà sortis, les mots qui confirment tout. Ses sourcils se froncent, sa mâchoire est serrée. Tout ses muscles semblent mobilisés pour ne plus rien laisser sortir. Je le regarde faire, légèrement… amusée. Il espère peut-être encore retenir quelques paroles. C’est chou. Enfin… Je me rembrunit. Ça le serait s’il n’y avait pas derrière cette chair une envie de me recruter. Rien que l’idée me fait grincer des dents. Indéfinissable. Un sentiment indéfinissable prend le pas sur moi. De la rage peut-être. Je souffle, serre les poings.

Clochette soupire, se recule. Sa colonne vertébrale, comme au ralenti, se déploie. Encore et encore. Jusqu’à ce que sa tête soit appuyée contre le mur. Ce simple geste le fait paraître encore plus grand qu’il ne l’était déjà avant. Il a gagné dix bons centimètres dans le processus, dix bons centimètres qui le font presque paraître comme un géant. Je le dévisage sans gêne. Le silence s’étend entre nous, toujours plus longtemps. Ouaté. Presque trop doucereux pour se croire en sécurité. C’est un peu la même sensation avant que l’orage éclate. L’électricité dans l’air, prémices de la tempête. Comme répondant à cette pensée, il se décide à parler.

– Dis-moi, comment as-tu deviné ?

Son regard me scrute. À nouveau, il m’observe un peu trop attentivement à mon goût.

– Les cadeaux m’ont mise sur la piste. La veste, le livre, cette tisane… Vous vouliez attirer ma sympathie.

Il se renfrogne, s’apprête à répliquer, mais je le devance.

– Ce n’était pas très fin . Déplacé surtout. Raté. Si vous vouliez vraiment…

Pong !

Le temps se fige. Mon cœur s’arrête de surprise. Un battement de cils, deux… Rapidement, je m’empare de l’objet jeté sur la table, l’enfouit au fond de ma poche. Coup d’œil à la ronde.

– Tu es malade ! Est-ce que tu…

Ma phrase meurt. Un doigt devant ses lèvres, il m’intime le silence. Mes sourcils se froncent alors que l’envie de lui crier dessus me tenaille. Quel fou ! Ses yeux sont ancrés dans les miens. Impérieux, mais… patient ? Il tente de capter toute mon attention. Comme pour s’assurer que je ne ferais rien de stupide. Comme on le ferait pour une enfant… Irritant. Ce type est irritant. Mais je me tiens tranquille. Satisfait ? Oui. Lentement, il me désigne du doigt le serveur.

– Il n’y a aucun risque. Il est avec nous.

Sa figure, qui piquait du nez jusqu’à alors, se relève d’un coup. Une expression ahurie sur le visage. Le journal qui était dans sa main tombe au sol dans un bruit de papier froissé. Complètement perdu, il se frotte les yeux, regardant d’un œil vague ce qui l’entoure.

– Tu peux te rendormir Horton.

Il nous lance un regard – un peu surpris de nous voir encore là – renifle de la plus belle des manières avant de retourner à sa sieste. Clochette me lance un sourire triomphant.

– Tu vois ? Aucun risque.

Je me tais. Mon cœur pulse encore douloureusement. Quel… ! Si peu de considération pour les personnes… Mon regard parcoure la pièce sans trouver qui que ce soit d’autres que nous – et Horton évidemment. Les quelques clients qui étaient là à notre entrée sont déjà partis. Depuis combien de temps ? Quelle heure est-il ? Je devrais peut-être… Je me renfrogne, irritée de devoir donner un point au mage. « Aucun risque ». Aucun risque… N’importe quoi. Que se serait-il passé si quelqu’un l’avait vu jeter ainsi une arme à feu sur la table d’un café ? Inconscient ! Balancer ainsi Éverine… Je soupire. Mon doigt effleure sa surface métallique. Il glisse sur le relief des feuilles de lierre, Froid. Mais…

– Merci.

Je ne le pense pas une seconde, mais il semble accepter ce mot. Silence. Regard dans le blanc des yeux.

– Je crois que j’ai fait mouche cette fois. Ce cadeau te plaît, n’est-ce pas ?

Silence. Mes yeux se plissent.

– Éverine m’appartenait déjà avant. Ce n’est pas un cadeau que de rendre ce qui était déjà à moi.

Rire.

– C’est vrai, un point pour toi !

Il se détache du mur, revient s’accouder à la table. Nonchalamment, il repose son visage sur sa main. Un sourire un peu trop étincelant. Trop… questionnable ? J’ai l’impression qu’il désire encore quelque chose de moi. Méfiance.

– Quoi ?

Son sourire s’agrandit. Lentement, comme pour s’assurer que je n’en manquerai pas une miette, il articule sa phrase. Toujours aussi stupidement joyeux.

– J’imagine que tu ne l’as pas fait alors je te le conseille : prends connaissance du contenu de l’enveloppe. Je suis sûr que ça aura autant de valeur à tes yeux que cette arme.

Regard appuyé. Toujours en attente. Je lève les yeux au plafond, souffle, fais mine de hocher de la tête, à demi-absente. Guère convaincue. Quel cadeau empoisonné ils ont encore eu comme idée ? Comme si ça serait suffisant pour que je leur fasse confiance.

Ce sont tes ennemis.

Même si c’était le cas, je ne peux pas me soucier d’eux. De personnes à qui je ne dois rien. Des inconnus. Ma main repose au-dessus de mon cœur. J’ai déjà perdu un être cher… Pincement au cœur. Je ne peux pas me permettre de perdre quelqu’un d’autre. Je ne le supporterai pas. Mes mains me paraissent soudainement froides. Elles se rétractent sous la forme de poings. Insensibles. La sensation de la chair glissant sur la chair a disparue. Il ne reste… que le vide. Je ne supporterai pas que l’on m’arrache quelqu’un d’autre.

Tue-les tous.

Rai de lumière. Cramoisi par les carreaux. Respire. Mes mains se relâchent, reposent à nouveau, paisibles, sur mes cuisses. Respire. Mon regard est accroché par la fenêtre. Par la vie extérieure. Quelques rares passants, quelques rares ombres sur les pavés. La vie ralentit un temps avant le vacarme de la nuit. On se montre moins pressé, on s’autorise à flâner dans les rues. On respire enfin un peu d’air frais. Respirer. On peut laisser ses soucis au placard l’espace d’un instant. Quel charmante vue.

Mon esprit vagabonde. Au-dessus des bâtiments, des cheminées qui fument, vers le ciel nuance d’or et de flammes. Et il redescend sur terre, redescend sous l’effet de l’apesanteur. Il ricoche sur les murs, les fenêtres. Quelques bougies prennent vie derrière les vitres troubles. Et il ricoche encore. D’un chariot à une pomme oubliée sur une table. À demi-croquée, à demi-mangée. Oubliée de tous… Trouble. Mes yeux se plissent. Me recruter… Alors, c’est vrai ? Ils croient vraiment que je leur suis redevable ? Assez pour accepter une quelconque offre de leur part alors qu’ils font tant de mystères ? Stupide. Il n’y a rien à ajouter.

Le Soleil commence à disparaître derrière les toits des maisons. Un dernier feu de joie avant la nuit. Je ferme les yeux. Une dernière caresse de lumière avant le froid. Avant le noir. Un dernier soupçon de félicité.

Boum !

Un peu de chaleur effleure ma joue. Elle pénètre sous ma peau, s’infiltre jusqu’à mon cœur.

Boum boum !

Une brève étincelle sur l’écharde de glace dans mon cœur. Un bref instant de paix. Une première inspiration…

– Puisque tu l’as deviné, il est inutile de te le cacher plus longtemps. Oui, nous voulons te recruter.

Tout vole en éclat. Sa voix a tout gâché. Je grimace, rouvre les yeux. Mon regard à nouveau sur… le mage.

– Et je peux savoir pourquoi ?

Je crache presque ces paroles. Sans trop savoir pourquoi. Pourquoi… Soudain, un rayon de Soleil m’aveugle. Surprise. Douleur.

Boum !

La tête me tourne. Vrillante douleur. Je ferme les yeux, me masse les tempes. Nausée. Tournis.

Boum ! Boum !

Tue…

Respire calmement, ça va passer.

Inspire.

Boum boum !

Tue…

Expire.

Boum !

Lentement, tout redevient normal ; mon vague vertige disparaît. Un peu fébriles, mes paupières se soulèvent à nouveau. Respire. Je cligne plusieurs fois des yeux. Une, deux… Le monde revient à moi, plus sombre cependant. La lumière continue de décliner. Le café, peu à peu, est animé d’ombres mouvantes. De créatures cornues, de chaises géantes et de tables-montagnes. Lui aussi, le jour le quitte. Quand il fermera, seul le craquement du bois résonnera entre ces murs. Quel triste endroit. Pas de cri d’enfants pour le ramener à la vie…

Mouvement. Mon attention ancrée à nouveau sur le mage. Son visage, il est à demi-plongé dans l’obscurité lui aussi. Un bout de sa joue gracié par le Soleil. Une face de jour, une face de nuit. Ses boucles poivre sel ombragent son regard. Sérieux. Mes yeux se plissent. Son visage est étrangement neutre. Clochette ne semble pas se formaliser de mon agressivité. Pas le moins du monde irrité. Il y a presque comme une aura de bienveillance qui le nimbe. Presque comme…

Boum !

Mon humeur s’assombrit.

Boum !

Pourquoi ce regard ?

Boum !

Boum boum !

Il n’a pas le droit.

Boum !

Il n’a pas le droit !

Boum !

Il n’a pas le droit d’avoir le même regard qu’oncle Orléo !

Tue-le !

Mouvement. Mon souffle se coupe. Il a bougé. Je… Que… Je passe une main tremblante sur mon front. Que s’est-il passé ? Ces… émotions violentes. Encore. Encore une fois. Et… cette… voix ? Pourquoi est-elle si familière ? Si… Je secoue ma tête. Étrange. Mon regard s’abaisse sur mes doigts. J’ai cru… y voir… Je relève la tête, juste pour avoir un nouveau pincement au cœur. Clochette me regarde. Scrutateur. Mais ce n’est pas ça qui m’a prise au dépourvu. Son sourire. Un stupide sourire radieux étire ses lèvres. Il se penche en avant, les coudes sur la table, les doigts croisés devant son visage.

– Ton profil nous intéresse.

J’arque un sourcil.

– Je suis censée me sentir flattée ? C’est ça l’argument ultime pour me recruter ?

Mon ton est sec. Plus que je ne l’aurais voulu. Mais… Clochette ne perd pas son sourire. Frisson. Il sait quelque chose. Définitivement. Quelque chose qui me concerne. Les souvenirs affluent. Sont-ils au courant de… ? Est-ce que pour cela que… Une menace ? Soudainement, le peu de ce qui me rattache à Tarn m’est inestimable. Ils n’oseraient pas… Ils n’oseront pas… Je tire sur le col de ma chemise.

Boum boum !

Le goulot d’étranglement. Une envie de fuir.

Boum !

Il faut que je parte. Vite. Très vite.

Boum ! Boum !

Plus cette entrevue se prolonge, plus…

Boum !

… plus j’ai la sensation désagréable de m’enliser. De m’enliser dans une affaire qui ne me plaît pas.

Danger.

Le piège… va bientôt se refermer sur moi.

Boum boum !

J’étouffe presque, me raidis sur ma chaise. Tendue. Clochette me regarde faire. Un bref instant, une lueur dans son regard. Un brin de malice.

– Nan, il y aussi…

Soudain. Pause. Figé. Son brin de malice envolé, évaporé… trop lointain. Ses iris noisettes semblent s’éteindre sous l’effort. Il semble réfléchir, il semble faire tourner plusieurs fois les mots sur sa langue. Les rouages tournent dans sa cervelle. Son regard dans le vague fixe obstinément la table. Encore, plus longtemps. Comme pour tenter d’y déceler la Vérité. Sourcils qui se froncent. Un air d’intense réflexion empourpre ses joues. Et moi, je le regarde faire, en apnée. Le souffle me manque. Ma cage thoracique va exploser.

Boum !

Ils n’ont pas le droit.

Boum boum !

Pas le droit de m’enlever ça !

Tue !

Soudain, il expire violemment. Ses joues palissent, il se dégonfle comme un ballon percé.

–… Disons que nos intérêts se rejoignent.

L’air brûle mes poumons. Je manque de m’étouffer en respirant. Respire, respire… Les larmes me montent aux yeux. Liquide bouillant au bord des cils. Mais je les retiens. Le cœur au bord des lèvres.

– Pardon ?

Un sourire espiègle. Ma question reste en suspens une seconde. Flottement… Points de suspension dans l’air… Respire. Finalement, il daigne enfin me répondre. Clochette me tend une revue. ENOXA est écrit en gros sur la couverture. Ainsi que la date d’hier.

– Page 3.

Je la prends de ses mains, incertaine. Mes peurs se sont envolées quand mes yeux se sont posés sur cet objet. Si… S’il ne faisait pas référence à ce que je pensais, de quoi est-il en train de parler ? Les quelques pages glissent entre mes doigts. Le temps de lire l’article, elles finissent froissées et jetées sur la table sans plus de cérémonie. Garde ton sang froid.

– Qu’est-ce que cela peut bien me faire qu’un météorologiste ou un escrimeur aient disparu ?

– Je crois…

Le mage replie soigneusement la revue avant de la faire disparaître dans sa veste.

–…, si mes souvenirs sont bons, que le jeune Archiviste est un bon ami à toi.

Silence.

– Si tu le veux bien, tu pourrais nous rejoindre. Et nous,…

Il met une main sur sa poitrine, prend un air complice si ce n’est amical. Comme si l’affaire avait été entendue depuis longtemps entre nous.

– … nous t’aiderions à le retrouver. C’est gagnant-gagnant.

Grimace.

– Je n’ai pas besoin d’une réponse immédiate. Tu as encore un peu de temps pour y réfléchir.

Sortant encore de son manteau sans fond, il me tend une carte de visite.

– Demain, à cette même table, une bonne amie à moi sera là. Tu n’auras qu’à lui montrer cette carte et elle comprendra.

– Pourquoi ce n’est pas toi qui t’en charge ?

Sourire.

– Je te manque déjà ?

Silence.

Éloquent.

Il lève les mains en signe de reddition.

– Mauvaise question. Oublie.

– Je te préférais quand tu la jouais espion du dimanche.

Clochette écarquille des yeux. Avant qu’il ne lâche un nouveau rire.

– Je vois, je vois. Pragmatique jusqu’au bout. Ah, mais je crois que ce n’est pas le bon sujet. Pour revenir à mon amie… Disons qu’elle a des talents que je n’ai pas. Dis-toi quelle est la recruteuse en chef : elle sait déceler le potentiel des gens.

Du bout des doigts, je pousse la tasse qu’il m’a prêtée.

– Pas intéressée.

Je me lève. Les pieds de ma chaise grincent de mécontentement à mon geste soudain.

– Lâchez l’affaire et laissez-moi tranquille pour de bon. Je ne vous ai rien demandé.

D’un pas décidé, je me dirige vers la sortie. Clochette ne m’en empêche pas. À vrai dire, je ne l’entends pas bouger. Je résiste à l’envie de lui jeter un coup d’œil. Non, ce serait inutile. Il serait juste encore assis à la table.

– Tu devrais lui donner une chance pourtant. Elle pourrait te donner des réponses. Par exemple, pourquoi tu as cette voix dans ta tête.

Mes doigts sursautent, mais je ne m’arrête pas. La porte claque dans mon dos.

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