Chapitre 19

18 minutes de lecture

Il y a un démon au village

Un monstre, un être vilain

Qui te couperait bien les mains

Pour en faire son quatre-heure

Il use de la magie noire

Nous lie à lui, à son âme

Par la force, par le sang

Pour que quand passe le temps

Il puisse continuer à te voir

Même dans la mort

Il y a un démon dans le village

Fuis dans les bois

Et prie pour qu’il ne te trouve pas.

Tiré de Comptines de magie

de Harlène Norlangarth


Les passants me regardent bizarrement. Ils traversent la rue, passent devant moi, leur air suspicieux tourné vers moi. Il faut croire que je ne me suis pas encore fondue dans le décor. J’imagine que cela risque de prendre encore quelques temps… Avant que je ne sois reconnue comme l’Enseignante. Un bon moment… Vague sourire. À quoi je m’attendais aussi ? En une semaine… L’odeur de Mer’u me collent encore à la peau. Étrangère, me crient-ils tous silencieusement. Ils n’ont pas tout à fait tort. Non… Je leur montrerai à tous. Je détourne le regard, m’éloigne à grand pas. Dans une rue, au hasard. Ici… mes talons claquent contre les pavés. J’ai droit à une deuxième chance. Les minutes s’égrènent lentement. Peut-être à droite, peut-être à gauche. Les ruelles serpentent sans fin. Les croisements, les fanions colorés, les bâtiments, rien ne change à mesure que j’erre dans le cœur de Tarn. Du moins, c’est l’endroit que je crois être. Je ne suis pas vraiment sûre de m’être trop éloignée du café encore…

Frisson. Je me frotte les bras. La veste que Martha m’a gentiment léguée ne me sert guère. Plus fine et moins longue que mon ancienne, j’ai l’impression de n’avoir que la peau sur les os. Peut-être que je devrais… Non, je secoue la tête. Il pourrait neiger que je n’accepterai pas d’utiliser celle qu’ils m’ont offerte. C’est… totalement puérile de ma part, je le sais bien… Je suis un peu vieille pour faire encore tant de manières à mon âge. Sourire. Ah ! je pense déjà comme une grand-mère. Il faut croire que je vieillis plus rapidement dans ma tête que ne le fait mon corps. Sauf que, j’imagine, même les personnes âgées ont droit à leur moment de caprices. Un caprice… Je me mordille la lèvre. C’est juste que… Halte. Je m’arrête au coin d’une rue. Les lampadaires en bronze ouvragé s’allument les uns après les autres. Bougies alimentées par de la magie. Boules de feu sous verre. Quelques vagues chandelles qui lutteront contre la nuit noire.

Non. Je ne peux pas. Rien que de penser à cette organisation – oui, maintenant je suis persuadée qu’il s’agit d’une organisation ; c’est impensable qu’ils ne soient que trois – me hérisse les poils. Rien n’est impossible. Coup d’œil à droite, puis à gauche. Les rues sont vides maintenant. Mes yeux se plissent, comme pour tenter de percer le rideau de l’obscurité. En vain. Les ombres floues restent des formes sans contours. Un musée de tas de glaise ambulants. Sous la lumière de la nuit, tout perd de sa netteté et, par la même occasion, un peu de son essence aussi. Il pourrait y avoir n’importe quoi, un animal, une carafe ou un humain devant moi. Nouveau frisson. Je me remets en route.

Seul Clochette s’est dévoilé à moi, c’est vrai, mais, si ça se trouve… Ils sont plusieurs à m’observer. Qu’à mes trousses deux, trois, dix personnes masquées ont été lancées. Au moindre faux pas… Il ne faut pas que je baisse ma garde. Un instant de vulnérabilité pourrait me coûter cher si je suis trop imprudente. Soupir. J’imagine que je devrai m’y faire. Être un peu plus paranoïaque que je ne le suis déjà. Enfin, si c’est possible… Tout va très vite j’ai l’impression. Mais en même temps, tout me paraît très flou. C’est ce sentiment vague, incertain d’avoir toutes les informations mais de ne pas savoir comment les assembler. Il suffirait d’une pichenette pour que les dominos tombent les uns après les autres. Une simple pichenette… Soupir. Je me prends la tête pour rien. Depuis cette attaque, j’ai l’impression que quelque chose ne tourne pas rond… Chape de plomb sur mes pensées. J’ai… oublié ce qui vient de me traverser l’esprit. Je crois ?

Frissons. J’ai froid. Terriblement froid. Pourtant, la température extérieure n’est pas si basse… Je déploie mes doigts, les ferme en un poing. Un peu grippés. Mes muscles ont comme de la peine à se soumettre au mouvement. Ils crochent, par-ci, par-là. Mes poings tremblent. Le bout de mes doigts, je ne les sens plus. C’est… c’est sans doute à cause de la nuit qui approche. Je devrais vite rentrer avant que je n’attrape froid.

Mes pas me guident à nouveau devant le café. Sa belle devanture n’est plus illuminée. Il faut croire que j’ai tourné en rond longtemps. Je soupire à nouveau. Peut-être que je devrais essayer de retourner au marché plutôt. C’était… par là je crois. Je traverse rapidement l’allée. À nouveau, les étals sont devant moi. Plus de voix qui haranguent les foules, juste les chuchotis des vendeurs et leurs soupirs de soulagement après une longue journée de travail. Plus de fruits colorés, plus de pâtisseries à croquer. La rue du marché paraît bien vide en ce début de soirée. Le vent funèbre du début d’hiver fait s’envoler les chapeaux des derniers badauds. Mon regard dérive un moment de plus. Même après une semaine ici, la géographie des lieux se dérobe encore à moi. Quel est le bon chemin pour se rendre chez Martha déjà ? Elle m’avait proposé de venir dîner une fois ma première journée de travail écoulée. Mais, il faut croire que j’ai un peu trop tarder pour demander mon chemin. Seuls les regards suspicieux m’accueillent et je ne suis pas vraiment certaine de vouloir m’y frotter. Pas après cette longue journée.

Tapotement. Je me retourne. Til’. Ses grands yeux verts me dévisagent. Les lèvres pincées. La mine renfrognée.

– Ma’m m’envoie te chercher.

Je le regarde, quelques instants, ne sachant pas trop quoi dire.

– C’est… gentil. Comment… Comment as-tu su où me trouver ?

Il hausse des épaules. Son regard dérive vers un groupe de personnes s’éloignant, un vague geste de la main dans leur direction.

– Des gens t’ont vue.

Ses mains disparaissent au fond de ses poches. Tout a été dit. Aucune émotion sur son visage, pas même l’ennui ou la contrariété. Il se tourne et s’en va, sans un regard en arrière. Son ombre émergeant de ses pieds s’allonge à mesure qu’il s’éloigne. Je le suis, légèrement gênée. Par mon incompétence à retrouver le bon chemin ; par mon malaise face à lui. Son dos me fait face. Une semaine. Même après une semaine, je n’ai aucune idée de ce qu’il pense de moi. Je ne suis même pas vraiment sûre d’avoir les bons mots pour décrire notre relation. Il me semble distant, mais en même temps il ne se dérobe pas à mes tentatives pour me rapprocher de lui. Ce n’est certainement pas de la politesse, il n’est pas aussi délicat pour ce genre d’attention. Des nuages ombragent mes pensées. Je finirai bien par gagner sa confiance, n’est-ce pas ? L’inquiétude s’insinue dans mon corps. Je secoue la tête : pourquoi je me prends la tête avec ça ?

Til’ me devance de quelques pas. Pas la moindre hésitation devant une artère. Qui ressemble à s’y méprendre à celle d’il y a quelques minutes. Il me faudrait une carte pour m’y retrouver, vraiment. Même un brouillon ferait l’affaire. Une esquisse. N’importe quoi. À chaque fois que je m’aventure ici, je découvre de nouveaux chemins, trop pour continuer de les compter. Et ce n’est pas les panneaux à demi-rongés par la rouille et aux écritures effacées par la pluie qui vont m’aider. Avoir un guide à chaque fois que je me rends dans les rues du village est trop contraignant. Autant pour moi que pour la personne. Non, décidément non. C’est… embarrassant.

Soudain je trébuche.

– Ah… !

Me rétablis tant bien que mal. Mieux vaut regarder où je mets mes pieds plutôt que de me perdre dans mes pensées.

Toc toc !

Je relève la tête. On est déjà arrivé ? Til’ s’est arrêté face à une maison. Celle de Martha. Idéalement positionnée, juste en bas d’une pente, de quoi éviter aux éventuels invités de faire de l’exercice. Sa porte rouge encastrée au milieu de murs blanc cassé dénote de ses voisines. Ici, à Tarn, les maisons sont relativement proches les unes des autres, comme pour s’avaler mutuellement. Les mots «pâté de maisons» prennent tout leur sens ici. Alors, leurs particularités s’en retrouvent exacerbées. On décore sa devanture pour souhaiter la bienvenue, attirer le regard. Celle de Martha n’échappe pas à la règle. Un porche éclairé par des bougies parfumées, des fenêtres aux barreaux de fer et une statue de chat de deux mètres de haut nous accueillent en grandes pompes. Je ne peux m’empêcher de contempler cette dernière. De marbre noir poli, sa surface réfléchissante renvoie mon regard. Quelle étrange décoration. Elle nous surplombe de son œil de sphinx. Presque effrayant.

Alors que le Soleil nous fait sa dernière révérence, que la nuit tombe, la porte de chez Martha s’ouvre en grand. Elle est là. Elle nous accueille avec un grand sourire, son tablier maculé de farine. Ses boucles brunes relevées en un chignon négligé. Éclatante. Imposante. À l’aise. Comme à son habitude.

– Juste à temps pour le souper.

Les poings sur ses hanches généreuses, elle se tient dans l’encadrement de la porte. Son sourire lumineux rivalise avec l’éclairage de sa maison. Je ne me laisse pas avoir par ses airs débonnaires, par cette gaieté, je la connais assez pour ne plus tomber dans le panneau. D’un œil perçant, elle examine rapidement de la tête aux pieds son protégé. Rien à signaler. Son regard rencontre alors le mien.

– Alors ? Cette première journée avec ces petits garnements ?

Moment de réflexion.

– Intéressante.

Ses yeux pétillent à cette réponse. Mais elle n’ajoute rien ; elle s’efface juste pour nous laisser passer. Til’ entre sans lui jeter un regard, ses mains toujours cachées au fond de ses poches, la tête légèrement rentrée dans les épaules. Les marches craquent sous son poids de plumes. Rire. Martha rit devant ses manières. Comme une mère riant des facéties de son garçon, vues et revues. Ses yeux gris reviennent finalement sur moi.

– Un vrai voyou en devenir, vous ne trouvez pas ?

Je hoche de la tête. Muette. Tiquant légèrement sur le mot « voyou ». Un instant, sur le pas de la porte, j’hésite, mais rejette loin mes doutes. À mon tour, j’entre dans la maison. Immédiatement, mes joues rougissent face à cette chaleur bienvenue. Faisait-il donc si froid dehors ? Pas le temps de niaiser, Martha referme la porte dans mon dos. Seul un bref courant d’air avant que la nuit ne disparaisse, mise à la porte contre son gré. Malgré cela, un dernier souffle s’accroche à ma cheville, promesse de ne jamais me quitter. Non, ici, pas besoin de sombres pensées. Les chaussures sont rangées, la veste suspendue à un crochet, même si ce n’est que pour un soir, je ne peux m’empêcher de laisser un soupir de soulagement m’échapper. Maison. Comme un bourgeon qui fleurit. Un sentiment inexplicable d’appartenir. À un lieu. Mon regard s’ancre un bref instant sur un cadre photo. À des gens. Au bon endroit, au bon moment. Mince sourire.

Mes pieds glissent sur la parquet de bois ciré. C’est l’une des nombreuses caractéristiques de Tarn, il me semble. Tout ou presque semble fait de ce matériau. Le charme des vieilles maisons ne semble pas avoir encore quitté le cœur des villageois.

– Til’ m’a dit pour l’école, le trou dans le plafond…

Je me fige. Coupée dans mon train de pensées. Appréhension de ce qui va suivre.

– Vous pouvez rester ici si vous le désirez ; le temps que tout soit réglé là-bas.

Soupir.

– Je suis vraiment désolée. Je ne comprends pas pourquoi il ne m’a pas prévenue plus tôt, petit diablotin. Sinon, j’aurais…

Pincement.

– Je ne pense pas que c’était voulu.

Surprise. Martha me regarde, un peu décontenancée par mon interruption. Mais elle se reprend vite. Ses lèvres sont closes, l’oreille attentive. Le feu dévore mon visage. Ah… elle veut que je poursuive ? Je ne m’attendais pas à ça. Les mots… mes doigts effleurent mes lèvres… sont sortis tout seuls.

– C-ce que je veux dire c’est que… que cette poutre semble être là depuis longtemps. Ils en ont peut-être tellement l’habitude que cela en devient normal.

Ces mots se sont bousculés pour sortir de ma bouche. J’inspire un bon coup pour me calmer. Calmer ? Oui, mon cœur bat à la chamade. Une telle femme accepter mon impolitesse sans broncher, c’est… intimidant. Je savais, je n’aurais pas dû… La fermer pour une fois, toi si silencieuse d’habitude, serait-ce trop demandé ? Alors que je semble m’enfoncer dans ma propre gêne, la voix de Martha coupe court à tout débordement :

– Je vois.

Ah… encore ce regard. La bienveillante tutrice qui veille au grain. A-t-elle remarqué mon embarras ? Pourquoi tout doit toujours exploser ainsi chez moi ? Soudain, un détail me revient en mémoire. Tutrice bienveillante qui veille au grain… Je fronce les sourcils. Un détail chiffonnant. Je pèse mes mots.

– J’aimerais vous demander… pourquoi ne pas m’avoir tout simplement dit que mon prédécesseur était mort ?

Son visage se crispe. Un instant. Sourire grimaçant. Martha se frotte pensivement la nuque.

– C’est-à-dire… Je ne cherchais absolument pas à vous le cacher ! C’est juste… c’était un homme discret.

Pause. Inspiration.

– J’imagine que j’ai encore un peu de la peine à… accepter.

Sa voix se brise. Gêne. J’hésite un instant, me balance d’un pied sur l’autre. Mon regard se détourne, je me mords la lèvre. Définitivement. Quelque chose sonne faux, mais je ne sais pas quoi. Une impression récalcitrante. Insistante. Comment la nommer autrement ? Je secoue la tête. Rien ne sert de se tracasser. Je me décide. À pousser l’investigation plus loin.

– Si je puis me le permettre, que lui est-il arrivé ?

– Ah… un bête accident. Une brique.

D’un signe, elle me désigne sa tête.

– Je… je n’ai pas tous les détails mais… L’enquête a été fermée il y a quelques semaines… J’imagine que si vous vous rendez chez le chef des Inquisiteurs de Tarn, avec votre statut de Trappeuse… Les détails du compte-rendu pourrait vous être fournis.

Gorge sèche.

– Qu’est-ce qui vous dit que cela m’intéresse ?

Vague étincelle au fond du regard. Ah, je crois avoir ranimé un semblant de malice.

– Juste une intuition.

Je me détourne. Une pointe de… malaise. Mon regard dérive sur les différentes scènes exposées sur les murs. Un Til’ souriant. Un Til’ avec deux dents en moins. Til’ et Martha dans un champ, auréolés par le coucher du Soleil. Leurs mains entrelacées. Le dos à l’objectif. Qui a donc pris cette photo ?

– Elles sont belles, n’est-ce pas ?

Martha prend place à côté de moi. Un air nostalgique adoucissant ses traits. L’espace d’un instant, je peux voir son côté maternelle, son amour indéfectible pour Til’ sans le masque sévère de la tutrice. On contemple tout deux ces souvenirs. Pendant peut-être une poignée de secondes ou, qui sait, d’heures. Mon regard s’ancre dans chaque décor. Les couleurs vibrantes. Les bribes de bonheur. Mon cœur se réchauffe à nouveau. Je pourrais presque… Je réprime une envie de les toucher. J’ai comme l’impression d’y être. D’être transportée dans ces instants heureux que le temps ne peux altérer. Au milieu de cette… Je secoue la tête. À quoi je pensais ? C’est… peut-être un peu prématuré de nommer ainsi notre relation.

– J’espère…

La voix de Martha brise le silence. Mon visage se tourne vers elle, mon corps aussi, en attente.

– Je souhaite de tout mon cœur que vous aussi vous puissiez en avoir d’aussi belle pour décorer vos murs. Votre chez-vous.

Ah… pincement au cœur. Mon chez-moi… Ça pique. Mais… je ne suis pas vraiment surprise. Je me suis peut-être un peu emballée. Elle se tourne vers moi, ses yeux brillants d’émotion. Je retiens un moment mon souffle, de surprise. Mon cœur se serre lui aussi. Elle semble vouloir me dire autre chose. Je suis pendue à ses lèvres closes. Martha plonge son regard dans le mien, puis, finalement, se décide à parler.

– Je vous en prie, ne lui répétez pas cela, il serait bien capable de s’en enorgueillir…

Je hoche de la tête, même si mon silence valait de soi. Martha sourit à mon geste. Un sourire chaleureux. À nouveau, elle fait face aux cadres. Ses yeux effleurent leur surface d’une caresse langoureuse. Je vois ses lèvres trembler, ses mains au-dessus de son cœur, comme pour vérifier qu’il bat encore.

– C’est… c’est ma raison de vivre, tout ces moments. Sans ce petit ange dans ma vie, je serais perdue, bonne à rien. Après… Non, je ne peux pas les comparer. Mon petit Tiloméo est un enfant unique. La lumière de ma vie.

Silence. Brisé par son rire.

– Excusez-moi, je crois que je suis un peu à fleur de peau ce soir. Je vous rassure : je n’ai pas pour habitude d’autant m’étaler sur mes sentiments. C’est juste…

Nouveau sourire. Teinté de culpabilité.

– C’est juste que j’ai l’étrange impression de pouvoir tout vous dire.

Délicatement, elle prend mes mains dans les siennes.

– Sans le moindre doute, je peux vous confier ce que j’ai de plus cher au monde.

J’oublie presque comment respirer. Mon cœur chavire. Une chaleur réconfortante se déverse de ses mains dans les moindres fibres de mon corps.

– Je sais que Til’ est en sécurité avec vous.

Silence.

Nouveau rire.

– Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Je ne peux pas m’en empêcher. C’est comme si vous me tiriez les vers du nez !

Je ris à mon tour.

– Qui sait ? Peut-être bien !

Chaleur. Mon corps chasse le froid hors de lui. Comment ne pas sourire ? Nous rions comme ça un petit moment. Un bref instant.

– Allons, allons, plus sérieusement, mademoiselle Dorlémon, il y a une chose que je dois savoir.

Le silence retombe lourdement. On se regarde dans le blanc des yeux.

– Est-ce que mon petit ange mise pendant ses parties de cartes ?

Une lueur vacillante au fond du regard. Un espoir ténu. Mille réponses se bousculent dans ma tête, mille diversions et manière d’éviter cette question, mais un seul mot franchit la barrière de mes lèvres.

– Non.

Non. Il résonne dans mon esprit comme dans le non-bruit de la pièce. Attends, pourquoi non ?Un instant de tension. Puis soupir de soulagement. Le corps de Martha se relâche.

– Ouf, je suis rassurée… Je…

Embarras. Joues rondes qui rougissent.

– Je ne sais pas pourquoi je me suis monté ainsi la tête.

Sa main se pose sur mon épaule.

– Merci. Merci, sincèrement.

Je maintiens son regard une seconde avant de me détourner.

– Ne devrions-nous pas nous mettre à table ? Le repas risque de refroidir.

– Oh ! Mais oui. J’avais complètement oublié.

Rire sincère qui sonne dans l’air. Martha m’indique d’un geste la salle à manger avant d’entamer la montée de l’escalier. Sa jupe fleurie effleure ma cheville dans le mouvement.

– Vous pouvez déjà vous installer. Je vais chercher Til’.

Je hoche de la tête même alors qu’elle ne peut plus me voir. Sa silhouette généreuse a déjà disparue à l’étage. Devrais-je avoir honte de lui avoir menti ? De lui épargner quelques tracas supplémentaires ? Je tourne les talons, mon pied se pose sur le sol de la salle à manger. Seul le temps me le dira.

À peine quelques minutes plus tard, Martha et Til’ prennent place à mes côtés. Le repas est joyeusement entamer. Le petit monstre toujours aussi vorace. La Marchande bienveillante qui se rassasie calmement. Et moi… La faim ne s’est toujours pas emparer de mon corps. Je me force à avaler, bouchées après bouchées. Aussi délicieux soit ce ragoût, il arrive tout de même à rester coincé dans ma gorge. Pas que je me sente coupable. Coup d’œil glissé à Martha. Puis à Til’. Non, je suis même plutôt satisfaite de ne pas être la graine de discorde entre les deux. Mais… cela n’efface pas pour autant le reste de ma journée. C’est à se demander si je ne suis pas un aimant à problèmes.

– Vous n’êtes pas obligée de vous forcer à manger. Je ne me vexerai pas.

Je relève la tête.

– Je ne me force pas.

Sourire.

– Je vous crois.

Le bruit des couverts font un tintamarre dans la pièce.

– Til’ n’est pas très bavard sur sa rentrée des classes, peut-être le seriez-vous plus ?

Je me fige. Mon couteau et ma fourchette s’abaissent lentement. Grimace gênée.

– C’est-à-dire…

– Ne soyez donc pas timide ! Je me suis toujours demandée comment ça se passait là-bas.

– Et bien…

Définitivement. Je n’ai plus faim. Repenser à ces quelques heures de « cours » n’est pas ce qui me sape le plus le moral. C’est plutôt l’image de Clochette m’attendant devant l’école… Je secoue la tête pour chasser cette image. Il m’a déjà gâché ma fin d’après-midi, il n’aura pas non plus ma soirée.

– … les enfants étaient très calme. Ils s’occupaient chacun dans leur coin.

– Et ?

– Et…

Je réfléchis. Me remémore ces quelques heures si pénibles… du moins sur le moment. Un rire m’échappe malgré moi. Mon corps s’allège. Aller, plus de sombre pensée ce soir.

– Certains jouaient à la marelle. Ils se bousculaient gentiment, riaient. C’était vraiment beau à voir, cette complicité. Il y avait aussi une fille qui avait sorti sa dînette…

– Une dînette ?

– Oui. Elle avait disposé les tasses et les assiettes autour d’elle.

J’ose un commentaire.

– C’est la plus charmante hôtesse de thé parties que j’ai jamais rencontrée !

Nous rions de bon cœur.

– Quel amour avez-vous fait la connaissance aujourd’hui. J’ai déjà vu cette jeune fille dans les rues de Tarn, elle m’a toujours parue assez solitaire. Ça me rassure de vous savoir à ses côtés ! Qu’elle accepte ainsi que vous l’approchiez. Ah, mais enfin… ce n’est pas encore le plus gros poisson de la journée, n’est-ce pas ? Til’, comment était-il ?

Bref moment d’hésitation.

– Til, et bien…

Poum !

Nous nous figeons.

– Quel était ce bruit ?

Mon cœur rate un battement. Une forme noire est apparue au coin de mon œil. Par terre. Mon regard se pose dessus et…

– Ah… ! Non… euh… désolé. C’est tombé de ma poche.

Rapidement, je me penche pour empoigner l’objet et le faire disparaître au fond de la poche de mon pantalon. Quand je me relève, Martha me sourit.

– Ce n’est pas grave voyons, ne soyez donc pas si gênée.

– Ah… euh, oui. Évidemment.

Rire nerveux. Comme si rien n’était arrivé, notre discussion reprend là où elle s’était arrêtée, Martha toujours aussi avide de détails. Elle tire ses cartouches de questions sans paraître vouloir se stopper une seule seconde. Mes réponses, par contre, se font plus vacillantes. Je trébuche sur les mots, mes débuts de phrase ne collent plus avec leur fin. Une bouillie de sons et gargouillis. Et pendant mes galères de langage, je ne peux m’empêcher de glisser un regard à Til’. Ils nous ignorent toujours, engloutissant à bon train assiette après assiette. Un bout de sauce au coin des lèvres. Le visage fermé. Pas de contact visuel. Les minutes défilent. Sans même que je ne le remarque, le repas est terminé. Plus de nourriture au fond du bol, plus un morceau dans les assiettes, même dans la mienne. Martha se lève, sa chaise grince en frottant contre le parquet. Sans un mot mais avec son sourire signature, elle récupère la vaisselle avant de disparaître dans la cuisine. Ni une ni deux, Til’ sort de table. Rapide. Je le suis, non sans manquer de m’étaler par terre dans ma précipitation. Qu’est-ce qui m’arrive aujourd’hui ? Tant de maladresse devrait être interdit.

– Attends !

Je le rattrape dans le hall d’entré. Son pied est posé sur la première marche de l’escalier. Mais il n’esquisse plus un geste. Son dos me fais face. Je vois sa main tapoter la rambarde en bois. Impatiente. Je fouille dans ma poche et en ressort un sachet. Pareil à ceux misés pendant les parties de cartes. Je le lui tends. Il le prend, l’empoche sans un merci. Sans un regard. Prévisible. Je me renfrogne, soupire. Même en le sauvant d’une possible situation houleuse, il ne semble pas le moins du monde reconnaissant. Que faut-il donc faire pour satisfaire ce gamin une bonne fois pour toute ? Non, je ne devrais pas penser ainsi. Un enfant, ce n’est pas que le gâter, il faut savoir poser des limites. Décidément, j’ai un encore un long chemin à parcourir avant de les comprendre et ne pas y laisser un doigt ou deux. Ah ! Pas comme si c’était mon boulot de les occuper… Je tourne les talons, m’apprête à rejoindre à nouveau la salle à manger aider mon hôtesse quand…

– Tu sais, pour être tout à fait honnête,…

La voix de Til’ résonne contre les murs du hall. Frissons. Je me retourne d’un coup. Pour me retrouver face à lui. Souriant. Diaboliquement ?

–… madame l’Enseignante, j’ai malencontreusement écouté ta conversation avec Ma’m, plus tôt dans la soirée.

Ses yeux pétillent de malice. Il semble complètement changé. Son air effronté, rebelle que je décelais sous son visage indifférent, je peux le contempler sans aucun filtre à présent. Ses canines pointues largement exposées à la lumière de la lampe. Je ne sais si c’est un bon signe ou non. Une aura menaçante semble s’élever de sa silhouette. Non, pas menaçante. Imposante. Tout à coup, le corps frêle de cet enfant dégage une présence telle qu’elle semble aspirer l’air à elle. La pièce se rétrécit. Il devient le centre de l’attention. Non, pire, il devient la pièce. La gorge nouée. Je ne me laisse pas intimidée. Son sourire s’agrandit en voyant ma réaction – ou l’absence d’une ? D’un geste nonchalant, il lance en l’air le sachet et le rattrape en vol.

– Je crois qu’on va bien s’entendre, tous les deux.

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