Chapitre 20

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L’Alignement est un événement spécial qui ne survient qu’une seule fois dans la vie d’un citoyen ou d’une citoyenne. Ce jour-là, une grande cérémonie est tenue, généralement sur la place principale du village, de la ville ou du bourg. Un représentant de la CCM ainsi que le chef de la Garde auditionnent tous les enfants qui ont fêté leur douze ans depuis la cérémonie de l’an précédent. Ces derniers doivent déclamer haut et fort leur prénom et nom, ainsi que la caste qu’il ou elle désire intégrer. De ce choix découlera alors tout son avenir : son métier, les privilèges et les restrictions, ainsi que généralement un lieu de vie après son entrée en fonction (dans la plupart des cas, celui du domicile actuel). Une fois cela fait, l’enfant peut rejoindre sa famille et célébrer comme il se doit ce grand jour.

Cependant, l’Alignement peut s’avérer être un problème bien plus grand qu’il n’y paraît. Effectivement, une fois ce choix fait, l’enfant ne pourra plus se rétracter dans une autre voix – sauf en cas d’incapacité prouvée. Ce problème est aussi présent à l’âge adulte. Les renvois ne sont pas choses rares. Et aucune structure n’est mise en place pour offrir une formation réalignement. Le licencié se retrouve alors en difficulté, devant souvent changer de lieu, parfois même parcourir tout le continent pour retrouver un poste (cf. Chapitre V : Répartition géographique des castes). Définitivement, les castes portent bien leur nom : on ne peut pas en sortir si facilement.

Extrait de Politique détraquée

de Mila Ondromél

[Version originale]


– Je pense que ça devrait aller comme ça.

Ma main tire, défroisse une nouvelle fois la couverture. Je regarde le résultat et… non, décidément. Je réitère l’opération, aplati, lisse du bout des ongles le bout de tissu jusqu’à obtenir satisfaction. Encore un peu et… La « classe » a bien changé. Elle a pris des couleurs, s’est un peu rajeunie à coups de brosse et de balayette. Merci aux affaires à donner de Martha. Enfin, à donner… Je ris à cette idée. Je la suspecte de les avoir achetées après avoir entendu le compte rendu de Til’ sur l’état de cette pièce. Il me semble difficile d’imaginer qu’une personne puisse avoir autant de couvertures et de coussins chez elle. Désolant. Soupir. J’imagine que je trouverai un jour le moyen de lui rembourser toutes mes dettes. Tout ce que je peux faire pour le moment, c’est veiller sur Til’ et l’empêcher de poser ne serait-ce que le bout d’un orteil dans une magouille suspecte. Par exemple, attraper Korin, son complice aux cartes, à la fin du cours, à défaut d’enquêter directement à la source. Oui, j’en suis sûre. Til’ est celui qui a lancé ce petit rituel de mises. Enfin bref. Je secoue la tête. Concentrons-nous sur l’instant. Et la journée à venir.

Je noue nerveusement la dernière ficelle au plafond. Il me semble avoir entraperçu un mouvement par la fenêtre – difficile à dire avec toute cette crasse ; ce sera la prochaine tâche sur ma liste. Les enfants arrivent. Je les entends. Ah, pas le temps de tout rectifier. Je trottine jusqu’à la porte, l’ouvre en grand. Ils sont là. Des airs un peu surpris de me voir. Non, en fait, je suis censée habiter là. Mon excitation se voit-elle donc autant sur mon visage ? J’effleure ma joue, presque pour vérifier si un sourire ne se serait pas glissé dessus.

– Bonjour les enfants ! Venez venez, entrez. J’ai prévu deux ou trois bricoles pour la journée.

Regards peu convaincus. Haussements de sourcils et d’épaules. Il en faut plus pour les impressionner. Ils se décident à entrer. Pour se stopper après quelques pas. Leurs yeux dérivent dans la salle, mais peinent à la reconnaître. Plusieurs couvertures colorées tapissent le sol, du moins, là où le plancher déformé permet une assise pas trop inconfortable. De ce fait, un coin reste nu de tissu, mais ce n’est pas plus mal : pour une partie de marelle ou d’autres jeux impliquant un traçage à la craie, c’est une bonne nouvelle. Pour rendre le tout encore plus cosy, une petite dizaine de coussins parsèment ces îlots au milieu de la verdure. La mer d’herbes et de mousse continue d’évoluer en paix entre les lattes du parquet. Seule différence dans cette zone-là : d’invisibles bâtonnets de lavande et autres senteurs repoussent les éventuels insectes de la charpente de bois. Posé c’est posé. Mes mains n’arriveront pas à les retirer du sous-sol, faute de doigts fins comme du papier. Quant au plafond, des guirlandes de fanions l’habillent joyeusement. En plantant les clous pour les accrocher, il m’a semblé sentir le bâtiment entier se plier sous mes petits coups de marteaux. Mais heureusement, ce n’était qu’une impression. Enfin, je crois…

Comme un seul individu, tous les enfants se tournent vers moi. Je leur réponds avec un grand sourire.

– Comme je vous l’ai dit : j’ai prévu quelques bricoles pour la journée.

La porte est fermée. Alors que je me dirige vers mon siège de racines, je me fustige pour cette bonne humeur. Mes sautes de tempérament. Hier, nerveuse et appréhensive pour les jours futurs ; aujourd’hui, toute guillerette. Trop guillerette. Léger froncement de sourcils. J’ai beau me sentir bien, rassurée que cette surprise leur plaise, quelque chose sonne faux. Un indicible sentiment de… gêne. Quelque chose ne va pas. Quelque chose ne colle pas. Ici et maintenant… Mon regard parcoure la nouvelle classe. Mais le détail tant recherché m’échappe encore. Je repousse cette pensée, la remets à plus tard. Il ne faut pas que je perde pied maintenant.

Je m’assieds. Sans mot, ils prennent place sur les couvertures autour de moi. Je passe en revue leur visage. Til’, Korin, Casel, Vamélie, Alexandri, Magaline et… Tempête un peu en retrait. Je leur découvre, avec surprise, un côté très discipliné. C’est à se demander pourquoi de vrais cours n’étaient pas mis en place auparavant. Enfin bon… j’imagine que la seule personne capable de répondre à cette question n’est plus de ce monde. Je me penche, sors d’une grosse caisse de bois à mes pieds une pile de carnets.

– Alors, voyez-vous ceci ?

Je tapote la couverture du dessus.

– Ceci est vos futurs journaux de bord.

Une main se lève.

– Oui ?

– Un journal, madame ? Pour quoi faire ? demande Alexandri.

– Vous pouvez me tutoyer.

Les carnets sont distribués. Du coin de l’œil, je les vois inspecter sous toutes les coutures leur toute nouvelle acquisition, comme s’il s’agissait d’un objet encore inconnu jusqu’à alors. Je ris à cette pensée. Décidément, cet exercice va s’avérer très intéressant. Ma réponse est lâchée dans la nature :

– Ce journal peut avoir plusieurs usages. Pour écrire. Des pensées, des rêves… même des dessins si vous le désirez.

Reniflement contrarié.

– Je n’en vois pas l’utilité.

Je me tourne vers la source de la voix. Vamélie. Ah, oui… Mon regard s’adoucit. Un petit grain de femme a commencé à fleurir en elle. Ainsi qu’une pointe de rebelle. Des tresses auburn jusqu’aux hanches et de timides taches de rousseur. Casquette enfoncée sur la tête. Je lui souris. Elle croise les bras.

– Quoi ?

– Pour tout vous dire…

Je me renfonce contre les racines, désormais agrémentées d’un coussin pour mon fessier.

– … en tant qu’Enseignante, je devrais vous donner des cours d’histoire, de langues, de géographie… à longueur de journée. Il me semble, ce n’est qu’une humble supposition de ma part, qu’écrire quelques lignes par jour ne devrait pas être trop demandé.

Silence.

Je me lève. Mon poids fait grincer les lattes du plancher. Sur mon passage, quelques brins d’herbe effleurent mes chevilles nues. Une fois n’est pas coutume, j’ai décidé de mettre une longue jupe aujourd’hui. Il faut dire que mon pantalon commençait à sentir et Martha ne porte que des jupes alors… Je me dirige dans un coin de la pièce. Là, m’y attend la besace. Un petit tas de plis et de replis bruns. Le cuir glisse sous mes doigts réticents. À défaut d’avoir un autre moyen pour transporter mes affaires, je n’aurais d’autre choix que de l’utiliser – le moins possible ceci dit. Mes mains s’agrippent à un volume. Frissons. Je me relève.

– De même, chaque matin, je vous lirai un passage de ce guide. Je manque de connaissances dans beaucoup de domaines, mais dans celui-ci je suis une experte.

Alors que je reviens vers eux, les cris de détresse du bois me suivant de peu, je sens leur attention dévorer l’objet entre mes mains. Quelques chuchotis presque immédiatement tus. La curiosité des enfants est parfois amusante à regarder. Je confie l’ouvrage à Korin, en lui demandant de le faire passer. Ses yeux bridés s’écarquillent sur sa peau bronzée tandis que ses doigts glissent le long de la reliure. C’est vrai. Ce guide a été fabriqué il y a longtemps déjà : ce genre d’œuvre ne se trouve plus de nos jours.

– Qu’est-ce qu’un Shasseur, madame ?

– Et bien, Alexandri, un Shasseur est le nom que l’on donnait aux Trappeurs avant la CCM.

– Avant ? Il y avait quelque chose avant ?

Rire.

– Effectivement, il y avait quelque chose avant. Avant la CCM, la Muraille, ces terres étaient hostiles. La moindre rencontre entre nos deux peuples était prétexte à un combat.

Pause. Je les observe, pendus à mes lèvres. C’est à peine s’ils osent bouger. Sourire. Mes doigts au-dessus du cœur. Il bat. Vite. Quelle… est donc cette chaleur ? Du… bonheur ? J’inspire, fébrile.

– Alors, beaucoup de mercenaires se sont spécialisés dans la chasse aux créatures magiques. Ils vendaient leur service aux plus offrants, sous la seule condition de pouvoir disposer de leur prise comme bon leur semblaient. En serviteurs, en attraction pour les cirques ambulants… Enfin bref, je crois que je m’égare un peu.

– Nan madame ! Continuez, je veux savoir ce qui s’est passé ensuite ?

– Alexandri !

Vamélie le rabroue avec un coup de coude dans les côtes.

– Allons, allons. Chacun a le droit de dire ce qu’il veut ici.

– Ouais, mais pas quand c’est stupide.

– Qu’il y a-t-il de stupide à vouloir connaître davantage sur un sujet ?

Silence. Soupir. Restons-en là.

– Je suis étonnée que vous ne sachiez rien de tout ceci. Il me semble qu’il s’agit de l’histoire commune de notre société. Vraiment rien ?

Hésitation. Finalement, ils secouent la tête, lançant des coups d’œil sur les côtés pour voir les réactions de leurs camarades. Seule Vamélie reste immobile, comme sourde à ma question. Ses lèvres serrées en une fine ligne. Et ses yeux semblent vouloir me transpercer. Ah…Elle me dévisage d’un air mauvais. Peut-être l’ai-je vexée avec ma remarque ? Mouvement. Mon attention se détache d’elle. Presque un soulagement.

Timidement, Magaline a levé la main. Ses doux yeux en amandes me fixant intensément. Une seconde. Avant de se détourner bien loin de moi. Juste à cet instant, un rayon de lumière est attrapé par le doré de ses cheveux, formant un halo autour de son visage. Sa tête, son cou, ses épaules sont sculptés dans le marbre, mais en même temps… Tout semble si fragile. Comme si le moindre froissement sur sa peau d’albâtre pouvait la déchirer tout entière. Une telle fébrilité dans l’air. Presque comme une vision qui s’évaporerait si on s’en approchait trop. On aurait dit un ange. Je secoue la tête, m’arrache à cette vision. Comment des cheveux coupés au niveau des épaules peuvent-ils bien renvoyer autant de lumière ? Ma bouche est soudainement pâteuse.

– Oui, Magaline ?

Ses lèvres restent closes. Elle cligne plusieurs fois des yeux avant de se tourner vers son voisin, Alexandri, nerveusement. Ses doigts froissent le revers de sa robe, encore, encore un petit peu, jusqu’à imprimer leur marque sur le tissu. Puis, lentement, comme ralenti par la pesanteur, son regard se lève vers lui. Sourire. Alexandri l’accueille avec un sourire chaleureux et un acquiescement timide du menton, sa frange blond platine ombrageant à peine son regard. La jeune fille détourne son regard, mais ses mains… Les mains de Magaline se soulèvent, se mettent en marche. Des gestes, des mouvements raides un peu hésitants de doigts, de bras et ses lèvres qui articulent des syllabes silencieuses. Son visage pareil à du marbre quelques secondes auparavant s’anime soudain d’une volonté. Des expressions diverses le traversent, mais jamais rien de sincère. Je me raidis. La langue des signes. Le garçon se semble pas s’en formaliser et acquiesce de temps à autre.

– Alors, elle dit que c’est plus ou moins le cas de tout le monde ici. Une grande partie des villageois sont des Marchands ou des Gardiens. De manière générale, on ne nous accorde que peu de temps pour ce type d’apprentissage et les Archives les plus proches se trouvent à deux arrêts de train, soit sept heures de marche.

– Je vois… et que connaissez-vous de la CCM ?

– C’est l’organisation qui gère l’enseignement après l’Alignement.

Casel a lâché cette phrase avec désinvolture. Il se tient droit, le corps bien ancré dans le sol. Il soutient mon regard. Me défiant de lui donner tort en quoique ce soit. Pour je ne sais quelle raison, le besoin de confrontation s’est allumé une nouvelle fois en lui. Je soupire, heureusement qu’il n’y a pas de raison de le contredire. Devoir lui tenir tête devant tous les autres n’est pas une idée particulièrement agréable. Même pas du tout en fait.

– C’est tout à fait juste, Casel, mais pas que.

Je me rassieds.

– J’imagine que la plupart d’entre vous ont des parents dans l’agriculture ou le commerce et, ce n’est qu’une supposition, que la plupart d’entre vous suivront leur pas.

Je pose mon regard sur chacun d’entre eux, prenant bien soin d’avoir établi un contact visuel avant de continuer. Je prends une grande inspiration.

– Je ne compte pas m’imposer en tant qu’Aiguilleuse : la caste que vous choisirez est votre propre décision. Cependant, je pense que connaître mieux la CCM et son organisation vous seront bénéfiques. Mon rôle est, je pense, de vous permettre de vous aider à choisir et d’ainsi faire en sorte que votre Alignement et ce qui suivra se passent de la meilleure des façons.

– Admettons…

Mon nez se plisse, contrariée l’espace d’un instant. Je me tourne une nouvelle fois vers Casel.

– Désolé d’interrompre votre si beau discours, oui vraiment beau, mais ça n’explique pas ça.

Il pointe d’un doigt accusateur son carnet. Les autres enfants regardent à leur tour le leur, l’existence de leur journal se rappelant à eux. Un sourire se glisse sur le visage du garçon. Comme s’il avait pris un quelconque ascendant sur moi. Intérieurement, je soupire : si ce scénario devait se répéter tous les jours, ça va vite devenir fatiguant. Aussi bien mentalement que physiquement.

– Ça, comme tu le dis, fait aussi partie du processus. Devoir retranscrire ses impressions en mots, c’est aussi faire un travail sur soi. Je suis persuadée qu’en faisant cet exercice, vous vous connaîtrez un peu mieux. Vos peurs, vos buts. C’est un carnet purement privé : je n’exigerai pas de vous que vous me le montriez.

Reniflement. Casel revient à la charge.

– Et vous êtes allée la chercher où, cette merveilleuse idée ?

Ah… Sourire. Il est temps de mettre fin à cette confrontation. Non attends, je ne devrais pas prendre autant de plaisir à ça. Je suis l’Enseignante, rappelle-toi. Ce n’est qu’un gamin.

– Actuellement, c’est un exercice que tout apprenti Trappeur doit effectuer durant sa formation. À une différence près cependant : le texte, une fois écrit, devait être lu à son coéquipier ou coéquipière. Dans ce contexte-là, il s’agissait d’un exercice de confiance.

Silence. Le rouge monte aux joues du garçon en comprenant sa défaite. Il sait qu’il ne fait pas le poids face à une telle justification. Frustré. Vexé. Il détourne la tête. Vamélie le remarque. Un sourire espiègle. Un rire au fond de sa gorge. Elle lui donne un coup de coude en cachant mal la raison de son amusement. Casel se renfrogne davantage, montrant son dos à la jeune fille histoire d’éviter à ses côtes d’être taquinées plus longtemps. Je continue :

– Ce que je vous demande aujourd’hui est un travail d’expression, rien de plus, rien de moins. Mêmes quelques lignes suffisent. Des questions ?

Têtes secouées de tous côtés. J’acquiesce, satisfaite, frappe dans mes mains.

– Bien. Alors, ce sera tout pour aujourd’hui. Vous êtes libérés.

Moment de flottement. Puis, comme si l’information avait eu de mal à passer, un à un, je les vois se lever. Certains s’étirent brièvement avant de ramasser leur carnet et de s’éloigner. D’autres l’oublient simplement derrière eux, pensant venir le rechercher plus tard. Til’ et Korin, les deux magouilleurs, s’installent à l’autre bout de la pièce. À l’abri de mes regards indiscrets. Un paquet de cartes est sorti d’une poche de pantalon. C’est Korin qui s’en est emparé et qui le mélange sans hâte. Ses mouvements pour manipuler les cartes, presque pâteux, semblent vouloir s’étirer encore et encore. Le début d’un mouvement de coude qui s’éloigne toujours plus de son torse pour être brusquement ramené à lui. Til’ le regarde faire en silence. Mais l’impatience grimpe. Une pointe aigre de frustration se lit sur son visage. On dirait qu’il aimerait exhorter son ami à accélérer la cadence. Mais il se retient de le faire, préfère appuyer son menton contre la paume de sa main en comptant les secondes. Mon regard revient sur Korin. Je ne crois pas avoir encore eu une vraie interaction avec lui. Assurément, si je n’avais pas prévu cet après-midi de… Ce n’est pas grave : je l’attraperai à la fin des « cours » un autre jour.

Assez rapidement, Casel et Vamélie les rejoignent. Lui, grommelant ; elle, sautillant. La jeune fille semble prendre un malin plaisir à le taquiner. Leurs petites chamailleries parviennent jusqu’à moi. Quant à… Je tourne ma tête. Tempête s’est déjà installée sur la poutre. Sa dînette, parfaitement disposée autour d’elle, ne demande qu’à servir. Mais… Sourire. Son esprit est déjà ailleurs. Je la vois, penchée au-dessus du bois, en train de griffonner sur la première page de son carnet. Peut-être que j’irai là voir après. Avant, je dois…

– Sauf toi Alexandri. J’aimerais te parler un instant.

Le garçon était en train de se lever. Accroupi, sa main au sol pour garder l’équilibre, il se stoppe net. Regard hésitant à Magaline. L’indécision traverse son visage un instant avant qu’il ne décide finalement de se rasseoir.

– Vas-y avant Magi’. Je te rejoins juste après.

Cette dernière fronce légèrement les sourcils. Ses yeux noirs croisent les miens avant de rapidement les fuir. Un bref hochement de la tête avant d’aller rejoindre les autres au fond de la classe. Il semblerait qu’une plus grande partie de cartes s’organise. Hum… faudrait-il que j’aille y faire un tour ? Histoire de vérifier. Alexandri jette un dernier coup d’œil à Magaline avant de finalement se tourner vers moi.

– C’est pour quoi, madame ?

J’ai beau savoir devoir le libérer rapidement de cette entrevue, que je devrais rapidement l’expédier au loin après lui avoir répondu, mais… Irrésistible. Je ne peux empêcher mon regard de s’égarer encore un instant sur la frêle jeune fille. Sa robe bleue se balance à chacun de ses mouvements raides.

Poum. Poum.

Chaque pas , pourtant léger comme une plume, semble lui demander un effort surhumain. Comme si ses genoux refusaient de se plier, comme s’il s’agissait d’échasses et non de jambes qui la portaient. Une fragile poupée qui n’était pas faite pour se mouvoir. Oui, ça en vaut la peine.

– Dis-moi, est-ce que tu penses que tu pourrais m’apprendre la langue des signes ?

Il se recule de quelques centimètres. Pris au dépourvu. Sa bouche s’ouvre, mais aucun son n’en sort. Je vois les engrenages dans sa tête se mettre en route. Alexandri semble réfléchir. Rapide coup d’œil à son amie.

– Oh…

Tout se met en place. Il me fait à nouveau face, plus lumineux que jamais. Je crois qu’il a compris mes motivations.

– Oui, oui bien sûr madame. Quand vous le voulez, madame !

Sourire.

– Je vous l’ai dit : pas besoin de me vouvoyer.

Sa main vole devant sa bouche. Un peu gêné. Comme s’il venait d’être pris en flagrant délit.

– Ah désolé, madame… Ah ! C’est pas ce que je voulais dire madame… Ah !

Je ris.

– Ce n’est pas grave. Aller, vas-y, je te libère.

Il se lève d’un bond, les joues toujours dévorées de rouge. Petite révérence avant de courir rejoindre les autres. Tant de manières ! Je ris une nouvelle fois. Non, vraiment. Il est parvenu jusqu’à eux sans trop d’encombres, à peine deux ou trois trébuchements. Mon regard parcoure l’ensemble de la classe. Chaque visage, chaque élève, chaque personne. Pincée de chaleur. Ils sont tous adorables. Des petits soleils à eux seuls. Je suis heureuse que le hasard m’ait mise sur leur route.

Je me lève et traverse la classe à mon tour. Tempête est toujours en train d’écrire. Ses longues mèches noires retombent sur ses épaules en torrent. D’un geste rapide, elle remet quelques ruisseaux derrière son oreille. Appliquée. Discrètement, je prends place à ses côtés, le même emplacement que j’ai occupé quelques jours auparavant. Elle s’interrompt soudain. Son crayon en l’air. Du bout du doigt, sans un regard, elle pousse vers moi un ouvrage. Le Guide des Apprentis Shasseurs.

– Merci.

Bref acquiescement. Une nouvelle mèche lui tombe devant les yeux. Se balance honteusement sans gêne. Ma main devance la sienne. Délicatement, pour ne pas la brusquer, je la replace derrière son oreille. Tempête se raidit, mais se laisse faire sans protester. Mon cœur bat le rythme. Ah ! Je ne sais pas ce qui m’a prise.

Silence.

Puis tout retombe.

– Merci.

Ce n’est qu’un murmure, mais… Je souris. Finalement, ce n’est pas si mal de rester ici.

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