Chapitre 21

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Notre société fait aujourd’hui face à une explosion de la diversité. Si au départ nos peuples respectifs se tenaient à l’écart l’un de l’autre, ils ont fini par se rapprocher. On pourrait nommer cela un choc des cultures. L’ exemple le plus litéral serait les animaux. Dotés de magie ou non. Il n’est pas rare que les moissons d’un Agriculteur ne soient plus que bonnes à jeter à cause des ravages de certaines espèces insaisissables. Des Chvirs, des croco-buffles des marais ou des bois, … Jour après jour, de nouvelles attaques sont reportées ; tout le dur labeur de nos producteurs anéantis. Rappelons maintenant que le sujet de cet ouvrage n’est pas de prendre parti pour les Antimanciens, loin de là : cet ouvrage étudie l’évolution du langage et, pour cela, il faut parfois s’intéresser à l’environnement socio-politique qui règne. Il n’est, par exemple, plus rare d’entendre « nom d’une Chvir » dans les campagnes. Les habitants des périphéries ont souvent plus de démêlés avec ces chèvres aux cornes dorées que des métropolitains qui, eux, auront plutôt tendance à jurer sur le dos des Surkanes renifleuses abandonnées par leur maître (rappelons que l’abandon autant de chiens communs que de Surkanes est sévèrement prohibé et que quiconque pris sur le fait pourrait se voir sanctionné d’une peine de prison).

Extrait de La langue de Faïchar

de Thorian Derival


– Au revoir, madame !

Brève révérence. Alexandri me salue avant de courir rejoindre ses amis. Ils pestent joyeusement à son arrivée. Déjà, Vamélie passe un bras autour de ses épaules et ébouriffe ses cheveux.

– Au revoir.

Mon salut à moi est emporté par le vent sans oreille pour le recueillir. Ma main retombe mollement contre mon flanc, alors que je les regarde s’éloigner. Éclats de rire fous et exclamations enthousiastes. Quelle joyeuse troupe ! Encore une journée écoulée en leur compagnie. Enfin… presque. Je me retourne, mon regard s’accrochant à une silhouette encore à l’intérieur. Tempête n’a toujours pas bougé. Sa plume s’agite furieusement au-dessus du papier, laissant dans son sillon un maelstrom de mots et de points. À pas doux, je me rapproche d’elle, me poste une nouvelle fois à ses côtés.

– Les cours sont terminés.

À peine une réaction. Juste une inspiration. Et ces épaisses mèches bleues et noires chutant devant ses yeux. Je les replace soigneusement, prenant garde à ce que mes doigts n’entrent pas en contact avec sa peau. Son corps se raidit à mon geste, mais toujours aucune protestation ne vient se mettre en travers de son chemin. Ses paupières tombantes à peine relevées.

– J’ai à faire au village. Tu peux rester ici le temps que je revienne.

Réflexion.

– Et si tu en sens le besoin, tu peux aller t’allonger en haut. Les draps sont propres, je n’ai pas dormi cette nuit ici. Ou si ça te gêne, il y a aussi un canapé. Ou si tu souhaites partir, tu n’as qu’à laisser la porte ouverte, je ne serai pas trop longue.

Hésitation. Léger arrêt de sa plume. Tapotements. Puis discret hochement de la tête et tout repart. Elle griffonne sans s’arrêter, sans même une pause pour peser les mots couchés sur papier. Je la regarde faire encore un instant. Sa peau pâle. Son visage dévoré par sa chevelure épaisse. Et ce perpétuel air fatigué. Pourquoi ce soudain élan d’affection ? Je ne sais pas. Je ne sais rien d’elle. Notre rencontre date d’hier et elle m’effleure à peine du regard. À la limite du transparent pour elle. Alors pourquoi ? Pourquoi cette soudaine envie de la prendre dans mes bras et juste d’écouter le silence en sa présence… Je ferme les yeux. Peu importe, j’imagine. Ce n’est pas ce qui compte pour le moment. Juste elle. Et un peu de chaleur dans ma poitrine. Je crois que je me satisfais bien de cette réponse.

– Ah… je crois que je divague un peu.

Qu’un murmure. Sur le visage de Tempête, aucun signe, pas le moindre muscle ne semble m’indiquer si oui ou non elle m’a entendue. Mon regard s’adoucit. Un jour, peut-être, j’arriverais à déchiffrer ce visage aux traits si peu expressifs. Je me lève, m’éloigne, fermant doucement la porte derrière moi. Je soupire. Ça, c’est fait ; il faut maintenant se concentrer sur une autre affaire beaucoup plus pénible. Mes pieds se mettent en route.

Petit à petit, le chemin de terre réapparaît de sous l’herbe ; petit à petit, je sens la tension raidir mes mouvements. Est-ce vraiment une bonne idée d’y aller ? Ce que je vais entendre là-bas ne répondra sans doute pas à mes questions, et si ça se trouve, il ne s’agit encore que d’une énième tentative louche de leur part. Mes doigts plongent dans la poche de ma veste pour en ressortir un petit papier cartonné. Une carte de visite. Je préfère ne pas savoir comment Clochette a bien pu réussir à la glisser là-dedans. Je la tourne et la retourne. Blanche, à la texture brillante, avec pour seule inscription ENOXA en lettres vertes. ENOXA… Comme le nom du journal qu’il m’a tendu hier. La pente s’adoucit sous mes pieds, j’arrive en bas de la colline. Que suis-je censée comprendre ? Que cette rédaction fait aussi partie de leurs petites affaires ? Comme le café ? J’imagine que je pourrais faire un lien entre les trois… si j’avais noté comment se nommait ledit café. Je serai vite fixée sur cette question. Ce serait trop flagrant s’il portait la même appellation que ce journal. Enfin, du moins, si ce dernier est un vrai. Je n’en ai jamais vu ni entendu parler auparavant. Il s’agissait peut-être que d’un objet fabriqué de toutes pièces pour l’occasion. Ce serait beaucoup d’effort pour pas grand-chose…

Trop de questions et de réponses incertaines. Je masse mes tempes dans un espoir de calmer la tempête sous mon crâne. Elles doivent être rouges à l’heure qu’il est. Ma longue nuit à peser le pour et le contre de cette rencontre n’y a pas franchement aidé. Que suis-je censée faire ? Continuer à me laisser guider par le bout du nez ? Je secoue la tête. Rien que d’y penser ça me donne la nausée. Je ne suis pas… Je ne peux pas… Non. Juste non. Mes pas se font plus rapides. J’aperçois les premiers bâtiments de Tarn au loin. J’aimerais tellement pouvoir oublier, laisser derrière moi toute cette histoire. Je serre les dents. Cette attaque, cette personne masquée, ce recrutement et… Je serre les dents. Mais, je… je ne peux pas, c’est tout ! Quelque chose sonne faux. Quelque chose ne va pas, mais je ne saurais dire quoi. J’ai encore cette horrible impression de vide, de manque. Il y a quelque chose, juste là, à la limite de ma conscience. Quelque chose que j’ai oublié et auquel je tenais beaucoup. Et eux… Et eux ! Je serre les poings. Ils savent de quoi il s’agit. J’en suis sûre.

Tue-les…

Encore cette voix. Un bourdonnement désagréable résonne dans mes oreilles. Il faut que je me calme. Mes mains tremblent et mes veines sont en feu. Tout ceci n’est pas normal. Rien n’est normal. Ne surtout pas perdre le contrôle. Calme-toi, aller. Inspire, expire. Inspire, expire.

Inspire.

Expire…

Inspire.

Mon début de migraine s’éloigne progressivement. Au même moment, mon talon claque sur une surface dure. Un pavé. Je suis arrivée à l’entrée du village.

– Tu en as mis du temps.

– Ah… Til’… Que fais-tu ici ?

Je me tourne vers le garçon. Grimaçante. Une sensation d’inconfort encore bien ancrée. Il me lance un regard morne avant de décoller son dos du mur sur lequel il s’appuyait.

– Ma’m me l’a demandé. Une histoire de vous aider à vous orienter dans le bourg et ses environs.

D’un signe du menton, il m’indique la rue derrière lui avant de s’y engager. Sans m’attendre. Je grimace légèrement. Malgré notre discussion d’hier, je n’ai toujours pas la moindre impression de faire des progrès pour me rapprocher de lui. C’est même plutôt le contraire. Il est juste en train de se payer ma tête. Vous… tu… A-t-il seulement la moindre once de respect pour moi ? Je lui emboîte le pas.

– Alors ? Comment comptes-tu procéder ? Me faire parcourir de long en large toutes les allées jusqu’à ce que je les retienne par cœur ?

– Non, vu que vous ne semblez pas en avoir retenue une seule de cette manière, même après une semaine entière.

Je souffle. Quel culot.

– Alors, comment ?

– En ne faisant rien.

– Pardon ?

Je m’arrête. Til’ soupire, avant de se tourner vers moi. Son nez se plisse, légèrement exaspéré.

– Madame l’Enseignante, Tarn n’est pas un lieu comme les autres. Il ne suffit pas de regarder une carte pour réussir à appréhender ses méandres. Il faut les ressentir.

– Comment ça ?

Il secoue la tête, de plus en plus agacé. Ses boucles noires retombent devant ses yeux, leur donnant presque un air de me fusiller. Enfin, c’est peut-être vraiment le cas. Un « pénible » est marmonné avant qu’il ne daigne me répondre.

– C’est comme ça ici. Il suffit d’avoir une destination en tête, marcher et vous y arriver sans avoir vu le temps passer. À partir du moment où vous commencer à réfléchir à quelle rue emprunter, vous pouvez être sûre de tourner en rond.

J’aurais bien aimé lui répliquer que ses propos ne tiennent pas la route. J’aurais vraiment aimé. Si seulement mon errance du soir d’avant ne m’était pas revenu en tête. Est-ce seulement possible ce qu’il raconte ? Cela va contre toute logique, mais… Je soutiens son regard. Je ne pense pas qu’il me ment. Avale ton scepticisme pour cette fois.

– Très bien… Comment suis-je censée m’y prendre.

Il lève les yeux au ciel comme si cela tombait sous l’évidence.

– Et bien, marchez. Marchez, nom d’une Chvir !

Mes yeux se plissent à son juron, mais je ne dis rien. Nous ne sommes plus en cours et ce n’est pas comme si c’était le pire de tous. J’imagine que ça passe pour aujourd’hui. Je me pince l’arête du nez. Me faire donner des ordres par un gamin… Je soupire. Cette journée n’a-t-elle donc pas de fin ? Mes pieds se mettent en route, comme pour satisfaire son impatience. Il grogne et m’emboîte le pas. Tête basse, mains dans les poches et de temps à autre des coups de pied dans l’air, shootant dans des cailloux imaginaires. Existe-t-il un mot plus fort qu’agacé ? Énervé peut-être ? Rapide coup d’œil. Je me sens un peu mal vis-à-vis de lui. C’est de ma faute si Martha lui demande de « veiller » sur moi. Ce n’est pas le travail d’un enfant de s’occuper ainsi de ses aînés. Mais j’imagine que je devrais être reconnaissante : après tout, ce petit coup de pouce ne fait pas partie de notre accord. Je pourrais presque lui trouver un air de gentleman grognon. Presque… Ah, petit démon va.

Un autre soupir m’échappe. J’arrive à un croisement. Ne pas réfléchir hein ? Très bien. Je m’engage dans une ruelle au hasard. Au premier tournant, je me retrouve nez à nez avec une volée d’escaliers en colimaçon. J’ai envie de pester contre moi-même. Errer volontairement et sans réfléchir, je veux bien, mais faire des efforts juste à cause du hasard ? Très peu pour moi.

– Tu comptes t’enraciner devant ces marches ?

La voix de Til’ me pousse à avancer. Il faut dire que je n’ai pas très envie de me faire remonter les bretelles par un gamin qui a au moins dix ans de moins que moi. La première marche, puis la seconde, puis la troisième… jusqu’à la cent-deuxième. Le couloir étroit et la semi-obscurité disparaissent pour laisser place à un rectangle de lumière et le dehors. Ah… Je fais une pause pour ralentir ma respiration. Une légère brise bienvenue me caresse le visage, mais elle n’adoucit rien de la vue qui me fait face. Je regarde d’un œil morne la passerelle en bois devant moi. Non en fait, c’est plutôt les escaliers à son bout qui viennent me plomber définitivement le moral. Ils descendent. À quoi ont servi tous ces efforts pour monter si c’est pour les anéantir juste après ? Allons bon, j’ai grimpé une volée de marches dans une sorte de tour en pierre juste pour admirer la vue depuis un pont en bois ? Il faut croire que oui.

– Aller, qu’on en finisse.

Je m’avance sous la lumière. Les planches de bois protestent sous mon poids. Rassurant. Ce n’est pas du tout comme si j’étais à vingt mètres du sol, pas du tout. Avec la chance que j’ai, je suis tombé sur un passage pour « touristes » ou amoureux des paysages. La vue des rues en contrebas doit être magnifique d’ici. Finissons-en. Le pont s’étend sur deux centaines de mètres, reliant des tours jumelle. Des herbes et des fleurs poussent dans les crevasses de leurs murs, des ronces s’accrochent à leur peau rocheuse. À leur sommet, deux grandes hélices tournent en grinçant, leurs voiles aux couleurs délavées gonflées par la brise. Elles font face au Soleil. Un tic tac entêtant se fait entendre près de leur fondation. Une horloge peut-être ? D’ici, je ne vois rien qui y ressemble. Juste des poutres de métal qui s’élance vers le ciel pour venir renforcer le squelette de ces géants de bois. Elles émergents d’entre les tuiles survivantes des toits et convergent vers les hélices. Certaines ont été tordues par les intempéries, trop fines pour y résister. D’autres, font office de mastodontes et s’imposent au milieu de la masse. Mais, qu’elles soient couleur cuivre, argent ou blanc, toutes sont recouvertes de foulards colorés et de mots. Non, des noms.

– Bienvenue au Mémorial.

Quelques secondes passent, le temps que j’intègre le dernier mot. Je me tourne vers Til’.

– Il n’y a pas de cimetière ici ?

Il hausse un sourcil.

– Pourquoi il y en aurait un ? Toutes les personnes âgées sont déportées vers la ville à cause de la Muraille. Et les gens d’ici ont trop peur de creuser des tombes proches du bourg, histoires de revenants et autres pacotilles – Muraille, magie noire, fantômes, bla bla bla –, alors les cercueils, s’il y en a, sont tous envoyés loin d’ici.

– Mais alors,… à quoi sert cet endroit ?

Haussement d’épaules.

– De Mémorial. La plupart des gens d’ici n’ont pas de quoi payer un billet de train pour aller se recueillir sur une tombe à vingt bornes d’ici. Le voyage à pied serait trop long et ferait perdre beaucoup trop d’argent. Alors on accroche un foulard à une des poutres et on écrit le nom du défunt juste à côté. Mais…

Fissure. Sa voix, l’espace d’un instant, l’a trahi. Il s’éclaircit la gorge, réunit à nouveau un peu de son calme.

–… ça fait longtemps que plus personne ne vient ici pour ce genre de raison.

Une ombre. Le visage de Til’ se tourne vers la vue en contrebas. Son regard s’obscurcit alors qu’il se pose sur les silhouettes minuscules qui grouillent dans les rues.

– À Tarn, on ne meurt pas de vieillesse, ni d’accidents, ni même par hasard. Si un corps est retrouvé ici, c’est qu’il vaut mieux oublier la personne en question.

Le vent se lève et fait danser devant mes yeux des mèches blondes. Les mots s’enfuient et ma gorge est serrée. Je regarde ce garçon, appuyé à la rambarde de bois. Ses boucles noires sont ramenées vers l’arrière par la brise. Un nez fin, une mâchoire étroite, un visage aux traits délicats. Des yeux verts qui se parent d’or sous les rayons agonisants du Soleil. Une chemise blanche qui fait ressortir sa peau bronzée. En cet instant précis, ce n’est plus un enfant qui se tient face à moi, mais un homme battu par le temps. Qui a trop vécu. Dont l’étincelle au fond du regard s’est envolée. Un… adulte ? La vision disparaît aussi vite qu’elle m’est apparue.

Je cligne plusieurs fois des yeux. Il est de nouveau un enfant. Je crois que je manque de sommeil. Grincement. Til’ s’est éloigné de la rambarde, ses bras l’en ont propulsé loin. Son flegme habituel de retour. Un visage de pierre, indifférent, un peu grognon sur les bords.

– Quoi ? Un problème ?

– Non, non, rien. Continuons.

La parenthèse est bouclée. Les mots se bousculent à nouveau sur le bord de mes lèvres. J’aimerais tant lui poser des questions. Des tas de questions. Mais ce n’est plus le moment. La petite ouverture qu’il m’a laissée a déjà cicatrisée. Plus tard, plus tard peut-être. Dernier coup d’œil au Mémorial avant d’avancer sur la passerelle. Le pont craque bruyamment. La brise se soulève à nouveau. Je laisse mon regard se promener sur le paysage. Je n’aurais jamais pensé que Tarn pouvait être aussi magnifique. Je crois que je commence à comprendre ce que Til’ entendait par « ressentir ». Il y a quelque chose ici qui dépasse le sens commun. Une impression dans l’air, l’architecture, les gens. Quelque chose d’intangible mais partout à la fois. Mon regard dérive pour atterrir sur une immense structure, au loin. La Muraille. Un mur qui s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres. Un rempart d’une quinzaine de mètres de hauteur. Je peux les voir d’ici : les légendaires grandes prairies au-delà des fortifications. L’autre moitié du Continent. Le monde des êtres doués de magie.

Je m’arrache à ma contemplation avant de revenir dans l’ombre d’un autre escalier étroit. L’écho de mes pas ricoche sur les murs.

Poum poum poupoum !

Les sons se superposent. Un tonnerre de bruits déformés. Dans l’obscurité, tout semble toujours plus grand. Dix, vingt marches sont laissées derrière moi. Mes pensées chaotiques se percutent au rythme des échos. Tarn n’est peut-être finalement pas qu’un petit bourg tranquille. Coup d’œil en arrière. C’est à peine si je distingue la silhouette de Til’. Des ampoules, brillant à peine plus que des lucioles, clignotent faiblement au-dessus de nos têtes. Le service de maintenance n’a apparemment pas jugé utile de gaspiller de la Brume dans l’entretien d’un lieu oublié. Ou plutôt effacé.

La lumière vient à nouveau réchauffer ma peau. Je débarque au milieu d’une place ronde. Des charrettes et leur mule, quelques Agriculteurs revenus de bonne heure et des ivres échoués sur le parvis. Peu d’agitation. Il est encore tôt. Les maisons et quelques commerces silencieux encerclent les lieux en une étrange fusion de matière. Planches et briques de diverses origines se mêlent pour bâtir les immeubles. Des étages entiers ou simple coin de bâtiment, des taches de matières éclatent tout le long de leur surface. Ici, le cadre d’une porte en chêne, là des barreaux en fer, plus haut une cheminée de briques rouges. Le tout est parfois rafistolé par des plaques en métal, parfois renforcé par une poutre en fer ou en cuivre si ce n’est par des barreaux d’acier. De temps à autre, il ne s’agit que de décoration. Des sculptures encastrées dans les murs, des plantes en fil d’argent, du verre soufflé ou encore des suspensions musicales. Jusqu’à maintenant, je ne m’étais peu intéressée à ce qui se passait au-dessus de ma tête. Cependant, après cette brève visite dans les airs,… Certes, l’étrange hétérogénéité de Tarn est ce qui saute en premier aux yeux, mais, pour peu qu’on y prête attention, ce sont les jardins sur les toits les plus impressionnants.

Des hélices, partout. Elles ne grincent pas, c’est à peine si elles créent de la friction dans l’air. Leurs pales tournent silencieusement. Structures en métal. Elles ornent le toit de presque chaque résidence. Elles trônent au milieu de jardins suspendus. Serres, passerelles imbriquées, échafaudages jusqu’au ciel. J’ai la fâcheuse tendance à ne toujours regarder que devant moi, si ce n’est par terre. De ce point de vue-là, les immeubles sont tous pareils : quelques étages trop hauts pour que je puisse appréhender ou n’avoir qu’un aperçu de ce qui se passait plus haut. Il fallait aussi que je me fasse discrète : la jouer touriste émerveillée aurait sûrement attiré l’attention sur moi. L’étrangère à Tarn. Je regarde à gauche et à droite. Personne pour faire attention à moi. J’imagine qu’une petite pause ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ? Mon s’ancre à nouveau sur le panorama qui s’étale devant moi.

– Impressionnant…

Même en cette fin d’automne tout est si vert. Des herbes, des arbres en fleurs et des oiseaux. Toujours plus haut. Des passerelles rudimentaires en bois, des ponts rouges aux inspirations orientales, des statues de métal, des moulins et des fontaines de pierre. Tout s’enchevêtre en un mélange toujours plus grandiose. Des chantiers en construction aux vielles colonnes de marbre. Tout le beau monde est là-haut. Des enfants et des parents s’y promènent, y jouent à grand renfort de cris et de gestes. Je comprends pourquoi les rues sont vides…

Coup de pied.

– Eh !

Grimace. Furieuse, je me tourne vers Til’.

– Si tu continues de t’arrêter toutes les trente secondes, tu n’es pas près d’arriver avant le coucher du Soleil à ton café.

– Je fais ce que je…

Réalisation.

– Attends, quoi ?! Comment connais-tu ma destination ?

Je prends quelques pas de distance. Instinctif. Comme si je redoutais de voir réapparaître son aura étouffante. Il me regarde faire, les yeux pétillants. Sourire narquois et haussement d’épaules.

– Je le sais, c’est tout. Qu’est-ce que vous comptez faire pour changer ça ?

On s’observe un moment. Comme deux enragés prêts à se bagarrer pour quelques chiffons.

Silence…

Je suis la première à détourner le regard. Je sais qu’il ne crachera jamais le morceau. Petit démon va… Je me remets en route, sans un mot. Le son de ses chaussures battant les pavés dans mon dos. Nous quittons la place, empruntant une allée sous couvert. Vide, encore. En comparaison des escaliers, ce chemin est plutôt spacieux. Assez pour que mes poumons puissent s’épanouir sans peur d’être compressés. Des arches sculptées disposées à intervalle régulier éclairent notre chemin. C’est comme défiler devant des fenêtres sans vitre. Il suffit de passer sa tête au travers pour vérifier. Ou bien sa main. Mes doigts traînent le long de la surface poreuse, alternant vide et matière. Lisse et rugueux. À quelle époque toutes ces structures ont-elles été bâties ? Très vieilles, certainement, mais intemporelles ici. On n’en perdrait presque la notion du temps… Je doute que Tarn est subit des grands travaux de modernisation dans les quelques siècles derniers. Des silhouettes au loin. Je me détourne du mur pour focaliser mon attention sur le présent devant moi. La rue du marché. L’odeur des épices me pique déjà le nez. Les clameurs et les slogans, le froissement des habits qui se rencontrent, le tintement des breloques porte-bonheur. Je débouche dans la rue en pleine ébullition. Des mères et des pères qui se pressent pour faire les dernières courses avant l’heure du repas, les promeneurs et les flâneurs. La foule en perpétuel mouvement.

– Eh, madame l’Enseignante…

Je m’arrête. Mon corps à la limite de l’allée. Entre ombre et lumière. Je me retourne. Til’ se tient appuyé contre une arche. Ses mains enfoncées dans ses poches.

– J’ai aussi des petites affaires à régler dans le coin. Alors je vais y aller.

Il ne me regarde pas. Ses yeux sont fixés sur les fissures du mur. Un faux-air détaché. Sa voix s’est faite… plus douce, en quelque sorte. Comme si soudainement il prenait conscience de nos rôles respectifs : un enfant et une adulte. Ou bien, comme associés incertains dans le crime. A-t-il peur que je lui dise quelque chose ? Que je retourne ma veste ? Je vois défiler dans ses yeux toutes les options qu’il a, toutes les informations qu’il pourrait retenir contre moi. Léger tremblement de la lèvre. J’imagine que pour le moment je ne vais pas essayer d’être la plus maligne et garder ma curiosité sous muselière.

– Très bien alors. À demain.

Ses yeux s’écarquillent légèrement, ils reviennent subitement sur moi. Deux grands yeux verts surpris. Il se reprend vite. Une moue stoïque de retour. Regard suspicieux. A-t-il senti mes volontés cachées ? Sa bouche s’ouvre. Ses lèvres, au dernier instant, se sont contractées pour changer le mot.

– Ciao.

Dernier échange de regard. Dos tourné, il prend le chemin inverse. Je le regarde faire. Sa démarche, sa tête légèrement rentrée entre ses épaules. Il finira avec un mal de dos dans ses vieux jours. Brève inquiétude. Non. Je ne dois pas. Je secoue la tête. Il peut bien faire ce qu’il veut ; je ne suis pas sa mère.

Vous vous occupez de vos affaires, et moi des miennes. Laissons ce qui a été, ce qui est et ce qui adviendra au silence. Deal ?

Ce gamin, a-t-il seulement l’âge qu’il prétend avoir ? J’en ai parfois le doute. Enfin bref. Je me faufile entre deux clients pour sortir du marché. À une prochaine fois tentes colorées et régal de chouquettes… Chouquettes ? Je manque de faire marche arrière. Non, non, Sol’. Tu as d’autres choses à faire plus importantes avant. Rien ne t’empêche, cependant, d’y retourner après… Pourvu qu’il en reste !

Le café entre en vue. Je me poste devant son entrée.

– Café Leblanc ?

Calligraphié joliment sur une planche en bois à côté d’un insigne en forme de tasse fumante et d’une fleur. Un œillet blanc je crois. Je secoue la tête. Les vieilles leçons d’oncle Orléo ne me sont pas d’une grande utilité : connaître le nom de plantes ou de matériaux ne m’aidera pas à gagner de quoi manger. Enfin bref. Ici, tout ce qu’il y a de plus banal : un café tout ce qu’il y a de plus normal. Des grappes entières de pensées colorées émergent des bacs à fleurs. À chaque fois que je viens, j’ai l’impression qu’il y en a plus. Toujours aussi pleines de vie malgré la vague de froid prochaine. Quant au bâtiment en lui-même… Des poutres de bois, des semblants de rideaux en dentelle, un bas-mur en pierre… Rien sortant de l’ordinaire. Évidemment. En même temps, à quoi je m’attendais ? Que ce soit écris en grosses lettres « ici c’est le QG d’une organisation secrète » ? Je soupire. Il y a peut-être quelque chose que je manque, mais, avec le peu d’informations que j’ai, impossible d’éclaircir le mystère. La clochette retentit à mon entrée. Je referme la porte derrière moi. Ma main s’accroche un instant de plus à la poignée. Tout va bien se passer. Inspire. J’expire avant de tourner les talons.

– Salut !

Je lâche un cri, recule précipitamment.

–… !

D’où est-ce qu’elle sort, elle !?

Rire.

– Ah, toutes mes excuses. Ce n’était pas mon intention de te faire peur.

Silence.

– Tu ne me crois pas, hein ? Oui, je sais, on me le dit souvent : j’ai la mauvaise habitude de me glisser derrière les gens en silence.

Sa main dissimule mal son sourire.

– Mais je ne peux pas m’en empêcher : c’est juste trop tentant.

Je grimace. La poignée de la porte rentre dans mes côtes.

– Q-qui es-tu ?

– Il ne te l’a pas dit ?

Je la regarde de la tête aux pieds. Une adolescente. Une tête de moins que moi, mais deux fois plus d’énergie dans son corps. Cela se voit au pétillement au fond de ses yeux clairs. Plus clair que le ciel ou un ruisseau. Mais mon œil est irrémédiablement attiré par une chose : son abondance de boucles rousses. Une frange droite bombée et une queue de cheval discipliné ; la profusion de cheveux explose à l’arrière de sa tête. Tout comme sa personnalité. Pour moi, elle sort un peu de lot comparé à… Oh.

– Clochette… tu es l’amie de Clochette ?

Battements de cils. Nouveau rire.

– Tu l’appelles Clochette ? C’est adorable comme surnom. Ah ah ! Quand je vais lui dire ça, je me demande quelle tête il va faire ?

Surprise. Puis, le feu me dévore le visage. J’ai envie de partir en courant. Si seulement je n’étais pas devant cette saleté de porte ! Si je cachais mon visage derrière mes mains, est-ce que ça s’arrangerait ? Ça allait tellement de soi pour moi que je ne me suis même pas posé la question sur sa signification. De ce que ça avait l’air vu de l’extérieur… Mais maintenant que je l’ai dit à voix haute…

– Ce n’est pas… !

– C’est en référence à son tatouage, n’est-ce pas ? Original, original…

Froncement de sourcils.

– Eh, mais attends ! Il ne t’a pas donné son vrai nom, ce crétin. C’est pour ça que tu l’appelles Clochette, parce qu’il t’a rien dit ! Il va m’entendre, lui, quand je vais rentrer…

Elle secoue la tête.

– Ah, désolé, ça ne t’intéresse pas ce genre de choses.

Elle me tend sa main.

– Appelle-moi Midona. Ravie de te rencontrer, Solfiana !

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