Chapitre 22

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Petit enfant des bois,

Ne t’en va pas trop loin,

Le vieil homme du soir,

Pourrait te voir.

Les esprits, les monstres et les morts,

L’accompagnent à tort,

Sifflant et suppliant tout bas,

Ce qu’ils n’obtiennent pas,

Vengeance et libération,

De cet homme-démon.

Petit enfant des bois,

Prends garde à toi,

Si tu ne fais pas attention,

Tu pourrais devenir son pion,

De ses mains parcheminées,

Ton âme sera volée.

Tiré de Comptines de magie

de Harlène Norlangarth


– À bientôt Soso !

Tension. Je me dégage du câlin d’ours dans lequel Midona m’a attirée, grimaçant un sourire. Une côte ou deux ont dû craquer dans ce bref échange. Ou peut-être trois… Je prends quelques pas de distance. De sécurité. C’est mieux ainsi. Je serre les dents. Frisson. Il court le long de mes bras, de ma colonne vertébrale. Il y a quelque chose chez elle qui me met mal à l’aise. Profondément mal à l’aise. C’est comme si en respirant le même air qu’elle des particules noires s’accumulaient dans mes poumons. M’étouffaient, inexorablement. Comme si je me noyais. Nouveau frisson. Par réflexe, je frictionne mes bras. J’ai… déjà eu cette… sensation auparavant.

Une salle sombre, étroite.

Une silhouette brumeuse.

Des bruits de pas.

Brûle !

Je vacille. L’air est expulsé de mes poumons. Qu’est-ce que… ? D’un coup tout revient. Les bruits de la rue. Le tambour dans ma tête. Une douleur cuisante au cœur. Juste à l’instant… Je prends quelques inspirations tremblantes. Je… Le monde a tourné très vite et… il me manque quelque chose. On vient de m’arracher un bout de moi.

– Tout va bien ?

Je me fige. Un regard à Midona. Urgence. J’ai envie de tout déballer. Des mots à la limite de mes lèvres. Cette voix, elle… ! Je me mords la lèvre, secoue la tête, ravale mes brouillons de mots. Non, je ne dois pas. Je ne la connais pas et… lui raconter ça ne serait que confirmer tout ce qu’elle m’a dévoilé auparavant. Non, c’est juste trop fou pour être vrai.

– Oui, juste un coup de mou.

– Tu en es sûre ?

L’inquiétude se lit sur son visage. Je la vois prête à s’approcher de moi pour mieux m’ausculter. Non. Je me raidis, me tiens plus droite. Elle semble comprendre le message, repose son talon qui, l’espace d’un instant, commençait à décoller. Ses sourcils se froncent légèrement ceci dit. Cela ne dure qu’un bref instant : un sourire éclatant vient à nouveau décorer son visage. Comme si rien ne s’était passé. Je soupire. Peu importe. Peu importe si j’ai cru vouloir lui dire quelque chose. Le souvenir est trop flou pour servir à quoique ce soit. Ce… ce n’est pas important de s’appesantir sur ce qui vient d’arriver. De toutes façons, elle ne me serait d’aucune aide avec ma mémoire nouvellement défaillante. Je cache mes mains tremblantes au fond de mes poches. Le tissu rêche de la veste de Martha les accueille avec joie. Toute cette histoire… Je secoue la tête. Une vaste blague, il n’y a pas d’autre possibilité.


–… tu ne peux pas trouver ta place…


Mon attention revient sur Midona. Sa chevelure rousse se pare d’or fondu alors qu’elle accroche les rayons du Soleil descendant. Je la regarde, flamboyante. Ses yeux clairs rieurs et son sourire trop grand pour son visage. Une façade. Rappelle-toi bien de ça. Je grimace de plus belle. Ça ne sert à rien de lui cacher mon état d’esprit actuel. Son sourire s’accentue. J’ai bien l’impression qu’elle lit clair dans mon jeu.

– À bientôt…

Mon ton peu enthousiaste provoque sur son visage une petite moue. Je m’y attendais presque.

– Allons, ne sois pas de si mauvaise humeur. La prochaine fois on ira faire du shopping. Ce sera plus sympa comme aprèm entre filles.

Je ne réponds rien. Est-elle sérieuse ou… ? Non. Je secoue la tête, soupire. Arrête de te retourner la cervelle avec ça. Il y a déjà bien assez de questions qui encombrent ta tête. Je tourne les talons et m’en vais. Midona ne semble pas prendre mal mon absence de réponse. Elle n’essaie ni de me retenir ni de me suivre. Aucun bruit de pas dans mon dos. Deux, puis trois, et quatre mètres entre nous. L’impact de mes chaussures contre les pavés remonte le long de mes jambes. Ne te retourne pas. Je sens son regard harponné à ma nuque. Ne te retourne pas. Pourquoi faut-il toujours que leurs magouilles t’intéressent ? Si tu les ignorais, ils finiraient par se lasser, non ? Je masse distraitement ma tempe. Ne te retourne pas… Soupir. Ça me démange. Comme des picotements à l’arrière de mon crâne. Je me mords la lèvre. Subitement, mes pieds s’arrêtent. Je me maudis pour ce dernier élan de curiosité. Inspire. Me retourne un bref instant, le temps d’un coup d’œil.

Elle se tient devant l’entrée du café. Son visage s’illumine en me voyant m’arrêter, elle me lance un grand au revoir de la main. Un geste tout ce qu’il y a de plus enfantin. Pour peu, je la verrais presque s’élancer dans mes bras. Si jeune… Comment a-t-elle bien pu être entraînée dans toute cette histoire ? Ça aurait été n’importe qui, n’importe quel adulte, je ne me sentirais pas aussi concernée. Mais une enfant… Qu’est-ce qui peut bien la relier, elle et Clochette ? Je n’en ai pas la moindre idée. Plus j’en apprends d’eux, plus leurs motivations me paraissent sombres. À quoi riment toutes ces informations au compte-goutte ? Les moyens qu’ils mettent en place pour me recruter sont… étranges. Enfin, si c’est vraiment le cas. J’ai juste l’impression de jouer au jeu du chat et de la souris. Espèrent-ils me voir craquer et venir les implorer de me fournir plus d’explications ? Je me remets en marche.


– … ton cœur est en quelque sorte ta prison.


En fin de journée, les rues de Tarn sont beaucoup plus fréquentées. Le marché n’a pas désempli pendant ma petite entrevue. On ne s’y pousse pas, mais la nervosité des uns contamine les autres. Il y a comme de la fébrilité dans l’air.

– Quels magnifiques légumes de saison ! Ces couleurs sont…

– Hé, gamin, fait attention où tu poses tes pieds. Il manquerait plus que…

– Oh, un festival ? Je ne pensais pas que Tarn organisait…

– Ah veuillez-nous excuser pour le temps d’attente. Voici votre…

J’hésite un moment avant d’y entrer. Toute cette foule… Mais ça ne dure qu’un instant. Til’ m’a conseillé de ne pas trop réfléchir. Le faire serait aller contre la volonté du bourg ! … c’est un peu bizarre mis comme ça… Mon corps bouge avant que je n’aie le temps d’y penser. Rapidement, des barrières d’inconnus m’encerclent. Certaines étoffes me frôlent, j’évite de peu quelques mains jetées inconsciemment en l’air.

– Et mais regarde, ce ne serait pas lui le fameux violoniste dont tout le monde…

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je n’ai jamais vendu de poire à ce prix-là…

– Brr… ! La vague de froid ne saurait tarder. Il va falloir faire…

L’odeur des épices me piquent le nez. Chaque jour, de nouvelles fragrances viennent se rajouter. À l’approche de l’hiver, leur présence s’est multiplié sur les stands. Ajouté à cela la note sucrée des pâtisseries qui s’empilent au fond des paniers de commissions. Je prends une grande inspiration. Mes poumons se remplissent de toutes ces délicieuses odeurs. Je me sens plus légère.


– … on pourrait même voir ça comme de la possessivité maladive.


Les journées se terminent de plus en plus tôt à Tarn. Les lampadaires de bronze sont déjà illuminés et certaines façades sont décorées de lampions en papier. Les fêtes de fin d’année… Peut-être que Martha m’invitera chez elle ? Ces plats sont toujours délicieux et aller là-bas me réchauffe le cœur… Mon regard s’échoue sur une petite famille. Pincement dans la poitrine. Je détourne la tête. J’abuse de la générosité de cette femme. Chaque jour, elle dépose devant ma porte un panier de nourriture. À chaque fois que je la croise, je lui répète pourtant que je peux très bien acheter un plat au marché, mais elle refuse catégoriquement d’un non de la tête. « Votre cuisinière est en panne et il faut bien se nourrir à votre âge ! Vous n’avez pas encore fini votre croissance. » Qu’est-ce que je peux bien répliquer à ça, moi ? Soupir. Ce ne sont que des excuses : avec un peu plus de volonté, j’arriverais sûrement à la convaincre ! Oui, je devrai… Soudain, quelqu’un me bouscule.

– Ma, excusez-moi, jeune lady !

– Oh, ce n’est pas…

À peine le temps de me retourner que l’inconnu fourre entre mes mains une rose.

– Je n’ai pas le temps de discuter malheureusement !

Fugace image de son visage. Une coupe au bol. Courtes mèches noisette. Des yeux verts pétillants.

– Ah ! C’est un malentendu, je ne veux pas de cette…

– Prenez ça comme un cadeau ! Encore désolé de vous avoir bousculé, belle inconnue. Ciao !

Il court, fend la foule en un battement de cils.

– Harvey ! Tu as fini de distribuer ton panier ou tu es encore en train de lambiner ?

– J’arrive chef ! Ma, j’arrive !

Sa silhouette est engloutie par la mer de gens.

Je reste figée sur place. Qu’est-ce… Mes joues s’enflamment brusquement. Qu’est-ce qui vient juste de se passer au juste ? La rencontre n’a duré qu’une poignée de secondes. Le temps de comprendre ce qui se passait, il avait déjà disparu dans la foule. Se faire offrir une fleur et complimenter ainsi par un inconnu !? Je jette un regard nerveux autour de moi. Personne n’a remarqué cet échange. Pourtant mon cœur chamboulé me pousse à me remettre en marche. Et vite ! Je remonte à toute allure la rue surpeuplée. Quelques protestations s’élèvent, mais elles ne servent qu’à alimenter ma course. Harvey c’est ça ? Je suis presque sûre de ne l’avoir jamais rencontré. Alors pourquoi ? Pourquoi ?! Respire Sol’.

Mes pas ralentissent. Même en ayant essayé de forcer le passage, je ne suis qu’à peine au milieu du marché. La foule continue de se mouvoir autour de moi et les stands de surgir de tout côté. Tu t’emballes pour un rien. Calme-toi Sol’. Il faisait juste son boulot. Distribuer un paquet de ces choses-là pour faire la promotion de je-ne-sais quel stand. Mon regard accroche la fleur dans ma main. Une rose blanche enroulée dans un foulard azur. Ses pétales immaculés se déploient gracieusement et un délicat parfum s’en dégage. Si jolie. Que vais-je bien pouvoir en faire ? Je ne suis pas sûre d’avoir vu un vase à l’école… Soupir. J’imagine qu’il m’est difficile de la rendre de toutes façons. Rentrons.

– Aller, suis-moi ! Je connais un endroit d’où on peut voir…

– Je ne suis pas sûr que ce coloris lui plaira, vous en avez d’autres ?

– Approchez jeunes gens ! Je suis la solution à tous vos problèmes !

Je continue de naviguer entre les passants. Et, peu à peu, un semblant de calme m’investit. Mes muscles sont encore tendus et mes pas raides, mais… au moins mon cœur a repris son rythme régulier. Cependant, je n’arrive pas à me défaire de cette sensation d’étouffer. Je regarde nerveusement autour de moi. Quelques contacts visuels ; je me détourne rapidement. Les gens sont trop proches. Respirations. Haleines. Frôlements. Les bruits trop forts. Voix. Cris. J’ai l’impression que le ciel est assez bas pour me tomber sur la tête. Je me pince l’arête du nez. Mais qu’est-ce que tu es en train de raconter ? Tout va bien se passer, il faut juste que tu souffles un pe…

– Vous là ! Oui vous !

Un frisson parcoure mon corps tout entier. Encore quelqu’un qui…

– Oui, vous mademoiselle ! Votre esprit semble perturbé et j’en connais la raison.

Je me retourne.

– Je suis capable de déceler la moindre vérité du cœur et le vôtre n’échappe pas à cette règle.

Face à moi, un homme en habit sombre me fixe. Il domine la foule depuis sa petite estrade en bois et ne se gêne pas pour hausser la voix et attraper l’attention d’autres passants. Au moindre de ses mouvements, les imposants bracelets dorés à ses poignets tintent. Les yeux se tournent d’abord vers lui avant de venir se poser sur moi. J’ai envie de m’enfuir.

– D-de quoi est-ce que vous parlez ?

– Allons jeune fille, inutile de vouloir s’esquiver, je sais ce qui vous tourmente.

Je me tais. Les badauds curieux me coupent toute retraite. L’homme semble satisfait de toute cette attention. D’un air triomphant, il me pointe du doigt.

– Vous êtes maudite !

–… !


Il y a quelques décennies, je l’aurais volontiers traînée au bûcher. Sorcière ! Si tu oses faire un pas de plus… !


Me touche pas ! Sale monstre !


Cette enfant… que va-t-on bien pouvoir faire d’elle ? Ses mains sont couvertes de sang ! Mais regardez enfin ! C’est une abomination !


Cours. Maudite ? Mes jambes tremblent. Une larme coule sur ma joue. Maudite ?


- Il faut que tu partes ! Ils vont bientôt arriver ! Fu… !


Fuir ?

–… mais je peux facilement régler ce problème, il suffit de… Eh ! Mademoiselle, attendez !

Cours.

Plus vite. Toujours plus vite. Je manque de souffle. Sinon, ils t’attraperont. Te tueront ! Non, non, non ! Ils sont sans pitié avec les monstres dans ton genre.

– Non… Je… Je ne suis pas…

Des protestations s’élèvent de tous côtés. Je pousse, joue des coudes, bouscule. Il faut que je sorte d’ici. Je ne peux pas rester. Je ne peux rester nulle part !


Aller, souris. Montre tes canines de meurtrières.


Cela peut même aller jusqu’au suicide.


C’est pour ça que tes parents t’ont abandonnée. Ils savaient ce que tu étais.


Je percute quelqu’un. Cri de surprise. Elle tombe à la renverse. Des yeux bleu pâle. Cheveux blond paille. Nos regards se croisent. D’autres larmes coulent sur ma joue. Fuis. Je détale sans me retourner.


Inévitablement, le sang sera versé à un moment ou à un autre.


Tu n’as que ce que tu mérites ! On ne devrait même pas t’accorder un regard, démon !


Elle est encore là, elle ? Quel culot de continuer à venir en cours. Je me couperais les deux jambes plutôt que de m’asseoir à côté d’elle.


Le brouhaha de la foule s’éloigne dans mon dos. Plus vite ! Je trébuche. Ma vue est brouillée par les larmes. Continue ! Ma poitrine est en feu. J’ai du mal à respirer, mais…


Elle est passée où ? Eh ! On n’a pas fini de jouer !


Ça, c’est parce que tu es bizarre. Et ça, c’est parce que tu existes !


Je m’écroule. Mes genoux se fracassent au sol.

Respire.

Je me plie en deux, mon front frôlant le sol. Douleur.

Expire.

Je tousse violemment.

Inspire.

La subite rentrée d’air m’arrache des plaintes. Les larmes, qui s’étaient arrêtées, recommencent à couler. Pourquoi ? Pourquoi ça fait si mal ?

Respire.

Je reste prostrée.

– Pourquoi… ?

– Dis-moi pourquoi… ?

Silence.

– Dis-moi pourquoi !?

Ma voix se brise. Les sanglots m’étouffent.

Je n’en peux plus. Mon poing frappe le sol. Je n’en peux plus.

Les visages défilent.

Des discours.

Des plaintes.

Des cris.

– Je n’en peux plus…

Vis…

–… ?

Vis.

Une brise caresse mon front.

Une… brise ?

Doucement, je relève la tête.

De la lumière.

Un pont.

Et un tic tac familier.

– Le… le Mémorial.

Nouvelle crise de toux. Respire.

Le souffle du vent balaie mes mèches de cheveux. Elles effleurent mes joues, s’imprègnent d’eau salée. Elles restent collées à mon visage. Respire. Secondes, minutes s’envolent dans le silence. Mais… mon pouls redevient finalement serein. Vis. Je rouvre les yeux. Les rayons du Soleil inondent l’intérieur de la tour. Ils s’échouent sur les dalles de pierre, à mes genoux. Ils dansent, se métamorphosent au fil des pales des hélices. Les hélices…

Il faut que… Je me relève. Et manque de basculer à nouveau. Non. Je prends appui contre un mur. La pierre rugueuse sous mes doigts. Je tente de faire un pas. Mes muscles protestent, je serre les dents.

– Juste… juste encore un peu…

Un pas. Puis un deuxième. Mes jambes tremblent sous mes efforts. Je n’abandonne pas.

Encore.

Encore un.

Juste encore un peu…

Mes efforts sont finalement payés. C’est avec une légère brise et un brin de Soleil que je suis accueillie à la rambarde de bois. Le poids sur ma poitrine a disparu. Je respire enfin. Ici, mieux que partout ailleurs. À cette altitude où plus rien ne semble pouvoir m’atteindre. Où tout commence et se termine. Maigre sourire. Drôles de pensées. Je ne suis plus qu’une feuille morte à la merci des éléments. Accoudée à cette barrière, un brin de force pourrait me faire chuter. Mon regard tombe sur les maisons en contrebas et la vie fourmillante qui s’y déroule. Des silhouettes lointaines qui s’activent. Étrangère. Inadéquate. Je ne pourrais jamais m’y voir. Je ferme les yeux, un bref instant. Profite de la brise sur mon visage et les rayons mourant du Soleil. Tout est fini, hein ? Le rideau a été levé. Se cacher ne sert plus à rien. Je fais tourner entre mes doigts la rose blanche. Comique. Même en courant d’un bout à l’autre de Tarn, je l’ai quand même conservée. Une fleur immaculée… Je la regarde. La tourne, la retourne, la sens. Et puis, délicatement, je pince un pétale entre mes doigts.

L’arrache.

Le jette.

D’un œil morne, je le regarde sombrer dans le vide. Et encore un. Un autre. Encore. Peu à peu, je dégarnis la fleur de sa parure.



Midona est assise en face de moi. Toujours aussi lumineuse et souriante. Je prends une grande inspiration. J’ai du mal à respirer.

Je ne peux pas me revendiquer comme experte de l’âme ou de l’esprit, mais je connais deux ou trois trucs dans le domaine. Et toi, Solfiana, tu es particulièrement intéressante. Pour nous, je veux dire.

Je ne réponds rien. Du bout des doigts, faussement pensive, elle trace le rebord de sa tasse. Avant de croiser mon regard. Ses yeux pâles toujours aussi rieurs.

Je sais que tu n’es pas venue ici par plaisir, mais pour avoir des réponses à tes questions. Et surtout…

Elle pointe du doigt son front.

– … sur cette voix dans ta tête.

Et pourquoi je devrais croire un mot de ce que tu diras ?

Rire.

Et bien, parce qu’on est pareille toutes les deux. Je suis sûre que tu t’es démenée par le passé, mais que cela n’a abouti à rien ; où que tu ailles, tu ne peux pas trouver ta place, je me trompe ?

J’avale difficilement ma salive. Calme-toi.

Oui, tu trompes.

Surprise. Ses yeux s’écarquillent un bref instant, rapidement suivi d’un rire. Toujours aussi irritant.

Ah, oui je vois. Ma faute : j’ai mal formulé mes propos. C’est plutôt… mmhh… laisse-moi réfléchir. Ah ! Je sais. C’est plutôt que tu as envie…

Midona porte sa tasse à ses lèvres, tout en me fixant du regard. Sous ses longs cils, ses yeux brillent avec intensité. L’irritation m’envahit. Qui est-elle pour me dire ça ? Je serre les dents.

C’est plutôt que tu as envie de ressembler aux autres. Seulement, à chaque fois que tu as cru réussir, quelque chose s’est mis en travers de ton chemin.

Silence.

Je n’ai rien à ajouter. Ce sourire m’insupporte. Il n’y a rien d’amusant.

En l’occurrence, toi.

Comment ça ?

Et bien, on pourrait appeler ça de l’auto-sabotage. Au fond de toi, tu sais que ce n’est pas ce que tu veux, ton cœur est en quelque sorte ta prison et il t’empêche de commettre des erreurs. C’est quand même bizarre, non ? Ce genre de réflexion qui te pourrit la vie. C’est comme si on décidait inconsciemment de s’empêcher d’être heureux. Comme si on avait peur de l’être…

C’est la goutte de trop. D’un coup, je me lève.

Si c’est pour me dire ça que je suis venue, je préfère partir.

Non attends ! Ok, ok, je vais abréger. Promis ! T’en vas pas, s’il te plait !

Mes yeux se plissent. Le visage souriant jusqu’ici de Midona s’est décomposé. Son air est suppliant et ses doigts croisés comme pour prier. Si versatile. Elle me paraît de moins en moins fiable. Pourquoi je suis encore là au juste ?

–… ?

Soupir. Je me rassieds. Qui suis-je pour faire de la peine à cette enfant. Une gorgée de tisane pour me calmer et… Midona semble soulagée de me voir rester. Son corps se détend. Et son sourire revient. Encore. À mon grand désarroi.

Merci Soso…

So…so ?

Ses joues rougissent.

Ah oui, ça ne te dérange pas que je t’appelle comme ça ? Je préfère utiliser des surnoms plutôt que les vrais prénoms…

Euh, non ? Non, j’imagine. Ça ne me dérange pas…

Super !

Le visage de Midona s’illumine. Comme un feu d’artifice au fond de ses yeux. Son sourire trop lumineux. Innocente. C’est le seul mot qui me vient à l’esprit en la regardant. Et pourtant… Comment je peux penser ça ? Je sais très bien qu’elle ne l’est pas.

Bon, je vais résumer du mieux que je peux. Tiens-toi prête, ça va aller vite. Tu n’es pas normale, ça, tu le sais. Chaque individu a sa propre manière d’agir et de penser. Mais certains schémas se répètent suffisamment souvent pour pouvoir dire qu’il est typique de réagir ainsi à telle sorte de situation – c’est bien pour ça que l’on peut écrire des livres sur la psychologie. Toi, Soso, tu appartiens à un groupe bien particulier que l’on va appeler NPH. Ce qui caractérise les individus NPH c’est qu’ils vont créer des liens sociaux bien plus forts que la normale et, souvent, de manière instantanée. Instinctivement, un NPH sait jusqu’à où il peut se dévoiler à une personne en prenant le moins de risque possible. Je pense que tu as pu déjà expérimenter ceci : une proximité avec quelqu’un que tu ne connais que depuis peu.

Ma bouche s’ouvre, mais les mots ne viennent pas. Comment… ? J’acquiesce faiblement. Ma respiration se fait difficile. Midona répond avec un hochement de tête et continue :

Mais cela a aussi un prix : les NPH sont aussi émotionnellement instables. Il ne s’agit pas de sautes d’humeur, mais plutôt d’hypersensibilité : la moindre information qu’ils reçoivent, aussi petite et insignifiante soit-elle, peut influencer grandement la manière dont ils ressentent les choses. Au point où, parfois, cela les rend terriblement anxieux. Le simple fait de voir s’éloigner d’eux un proche, émotionnellement ou physiquement parlant, peut les rendre fous et les mener à adopter des comportements toxiques, on pourrait même appeler ça de la possessivité maladive. La situation inverse est aussi possible : le NPH peut souffrir de culpabilité extrême. Cela peut même aller jusqu’au suicide.

En disant cette dernière phrase, Midona me regarde droit dans les yeux. Je frissonne. C’est comme si elle cherchait à déceler sur mon visage le moindre indice de ce genre de pensées. Je détourne la tête, plonge mon nez dans ma tasse. Mon reflet dans la boisson retourne mon regard. En plus sombre et incertain. Troublé par des vaguelettes. Ma respiration se fait tremblante. Ma gorge est trop serrée pour boire quoique ce soit. Tout ce qu’elle me dit… ça m’est… Non. C’est juste trop fou pour être vrai. Ce genre de choses n’arrive que dans des romans. Même si c’était vraiment le cas, je n’ai jamais eu envie de me suicider… Je crois…

Je ne vois toujours pas le rapport avec cette voix dans ma tête.

Mes mots sortent tendus. Je suis sûre qu’elle l’a remarqué. Malgré son sourire omniprésent. Comment peut-elle me dire tout ça et garder cette expression sur son visage ?

Ça a tout à voir. Cette voix, c’est ce qu’on peut identifier comme un comportement typique si tu veux. C’est ce que tu ferais si tu n’étais pas toi. En d’autres termes, si tu n’avais pas vécu tout ce que tu vécus jusqu’à aujourd’hui, c’est ce que tu ferais sans y réfléchir une seconde fois.

D’accord…

Je sais que c’est difficile de justifier sa présence et surtout de l’accepter – du moins, pour le moment – mais c’est ainsi que ça fonctionne. C’est comme un deuxième toi qui te donnes des conseils, bon ou mauvais. Libre à toi de les suivre ou non. L’écouter te permet aussi de savoir quand est la limite et jusqu’où tu es prête à aller. Avec le temps, tu finiras par la dissocier de toi et cela pourra même devenir ta plus forte alliée.

J’ai du mal à avaler ma salive. C’est trop fou. Trop fou pour être vrai. Non. Je ne peux juste pas y croire. Il le faut.

Je sais que tu as de la difficulté à croire en la bonté de nos gestes, mais je peux t’assurer que nous sommes du même côté. Si tu nous rejoignais, cela faciliterait… beaucoup de choses.

Alors pourquoi ne pas tout me dire maintenant ? En preuve de bonne foi ?

Elle secoue la tête.

Ça ne marche pas comme ça. Même si je le voulais, je pourrais pas. C’est autant pour ta sécurité que pour la nôtre : si tu ne t’engages pas toi-même, je ne peux rien pour toi.

Je vois…

Midona détourne le regard. Elle sait qu’elle satisfait en rien mes attentes. Une enfant… Le silence plane pendant quelques minutes. Pour la première fois depuis notre rencontre, l’adolescente affiche un air vaguement triste. Peiné. Légère hésitation.

Soso ?

Oui ?

Elle se mord la lèvre.

Je sais que c’est un peu déplacé de dire ça, mais je pense que tu es en droit de savoir.

C’est en rapport avec… tout ce… NPH ?

Acquiescement.

Il faut que tu saches que… Inévitablement, le sang sera versé à un moment ou à un autre. Et on ne peut rien contre ça si ce n’est… Si ce n’est essayé de limiter la casse.

Silence.

Oh ! Je suis tellement désolée, je viens de plomber l’ambiance.

Un nouveau sourire aveuglant apparaît sur son visage. Attends… quoi ?

C’était sympa comme petit discussion ! Moi, je t’ai tout dit ce que j’avais à dire. Pour aujourd’hui du moins. J’espère que la prochaine fois, on se reverra dans des circonstances plus festives.



Il ne reste plus qu’une vulgaire tige et un foulard dans ma main. Le Soleil se couche lentement à l’horizon.

– C’est vraiment magnifique !

À quelques pas de moi, un couple s’enlace en admirant la vue. Ils ne font pas attention à moi. Plongés dans leur petit monde d’amour et de joie partagé. Quand sont-ils arrivés ? Je secoue la tête. Ça n’a pas d’importance.

– Je te l’avais dit : c’est le lieu parfait pour un rendez-vous en amoureux.

Le Mémorial, un lieu parfait pour… ? Il faut croire qu’ils ont vraiment oublié à quoi servait cet endroit à la base. C’est décevant, mais… J’imagine que la mémoire n’est pas éternelle. Mon regard glisse sur les grandes hélices. Elles tournent en un concert de grincements. Et un tic tac mystérieux en arrière-fond. Un lieu où on peut se recueillir car là où est l’être aimé est hors de notre portée… J’avise une échelle appuyée contre le mur de la tour. Un peu usée par le temps et les intempéries. Fixée par deux plaques en acier, elle donne sur le toit et à la structure de l’éolienne. Un dernier regard pour le couple avant de grimper. Sans hésiter. Je n’ai pas peur du vide ni du vent. Là, sur ce toit de tuiles, j’admire un instant de plus la vue. Le Soleil couchant et le bourg de Tarn. Sans barrière pour me retenir… Je me sens… Vivante.

Un pas après l’autre, je suis au pied des poutres en métal. Elles scintillent de mille feux. À peine dévorées par la rouille, elles me semblent millénaires. Des jumeaux de bois et leurs armures veillant sur les habitants. Je respire un grand coup.

Vis.

Soigneusement, je noue le foulard azur à un emplacement vide.

Tu traceras ta propre route.

– Je tracerai ma propre route…

Le vent se lève alors que j’appuie mon front contre la poutre.

–… oncle Orléo.

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