Chapitre 25

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« Les animaux sauvages ont disparu ». Ce fut le constat qu’eurent les Chercheurs après plusieurs années d’explorations. Pendant l’Ère Noire, les créatures magiques les avaient supplantés, soit par prédation soit par appropriation de leurs ressources. Cette disparition déclencha un tollé dans le milieu scientifique qui revendiqua immédiatement l’intervention du Conseil Continental : mettre un terme à l’expansion des créatures magiques et protéger les rares espèces domestiques qui avaient survécu.

Si cette action n’avait pas eu lieu plus tôt, c’est que l’opinion publique gardait encore espoir que les espèces natives s’adapteraient à l’arrivée de cette nouvelle population. Même quand leur présence se faisait plus rare, même quand les Chercheurs publiaient des articles, plus alarmistes les uns que les autres, rien ne changea. D’autres recherches menées sur la flore n’y aidèrent en rien : il fut démontré que la présence de ces nouvelles espèces avait poussé la végétation à muter (cf. Chapitre II). Mais ce fut bien l’impression de « normalité » qui acheva le processus d’extinction. Les informations donnèrent l’impression de ne plus être aussi fraîches au fil des années et donc finirent par ne plus avoir l’impact escompté. Nous nous laissâmes donc aller à la paresse, regardant d’un œil morne le monde d’alors s’effondrer.

Extrait de La nature et la magie : Essai, Chapitre I,

de Charles Gossman


– … le Nécromancien a donc la capacité de ramener à la vie les morts.

Une main se lève.

– Oui Alexandri ?

– Mais madame, un Nécromancien est juste un humain mais avec des pouvoirs qui font peur, alors pourquoi on le considère comme une créature magique ? Je veux dire, comparé aux autres, il ressemble moins à un monstre… En tout cas, en apparence !

Ses joues s’enflamment alors qu’il ajoute rapidement cette dernière phrase. Même après l’avoir crachée, sa bouche s’ouvre et se ferme, encore frappée d’indécision. Je le regarde, je le fixe des yeux. Il se tortille, gêné.

J’ai juste un… blanc. Rien ne me vient à l’esprit. Les mots me manquent. Je ne ressens rien. Pas de surprise, d’agacement, ni de colère. Et pourtant… pourtant, je sens qu’il faut que je dise quelque chose. Que je cogite, que je réplique.

– C’est… une très bonne question. Une très très bonne question…

Les mots meurent aussitôt sur mes lèvres. Je frissonne. Un malaise soudain s’éveille en moi. Comme une main glacée qui naît dans mon estomac pour lentement remonter jusqu’à mon cœur… et l’enserrer douloureusement. Il a dit… Fièvre ; les souvenirs de la veille.


Me touche pas ! Sale monstre !


Je ferme les yeux un instant. Calme-toi. Souffle. Des souvenirs, rien que des souvenirs. Je prends une grande inspiration. Mes paupières se soulèvent à nouveau, sept paires d’yeux fixées sur moi. J’hésite un instant, mes doigts jouent avec l’ourlet de mes manches, froissent le tissu. Aller, c’est pas le moment de reculer.

– Mais avant d’y répondre, laisse-moi corriger le terme « monstre ».

Mon regard saute d’un visage à l’autre. De la mine renfrognée de Casel, à l’air inintéressé de Vamélie jusqu’à l’expression avide d’explications d’Alexandri. Des étoiles plein les yeux. Décidément très lumineux le garçon. Et ce dès le petit matin.

– J’imagine que c’est normal de penser ainsi : la représentation générale que l’on se fait des créatures magiques est la plus souvent négative, car les seules interactions que l’on a avec elles sont des accidents, voire des crimes. Seuls celles qui ont de mauvaises intentions prennent le risque de traverser la Muraille et donc de rejoindre notre partie du Continent. Mais cela ne justifie pas pour autant l’utilisation du mot « monstre » comme d’une généralité.

Un soupir exagéré ponctue ma remarque. Vamélie est complètement effondrée contre le plat de sa main, son dos ployant comme sous les misères du monde. Aucune vraie attention portée sur mes paroles. J’en ai l’habitude.

– On traite généralement de monstre quelque chose ou quelqu’un qui est différent de nous et qui nous terrifie : un animal qui nous menace, une créature magique avec des capacités qui dépassent notre entendement. Mais un monstre peut aussi être un humain : un criminel, un tueur, un terroriste. Ce mot a une forte connotation et est sujet à la subjectivité. C’est pourquoi il faut être prudent et se poser la question : est-ce ma peur ou ma raison qui me fait penser, dire cela ?

Nouveau regard à la ronde. Quelques hochements de tête par-ci, par-là, dont un très énergique. Et puis soudain, une voix.

– Je ne vous savais pas philosophe.

Ma main se crispe sur mes genoux. Je me tourne vers Casel.

– Cela me surprend. À première vue, vous ne semblez pas être du genre à vous poser beaucoup de questions sur l’éthique.

Ton enjoué, mots hachés. Son visage d’ange affiche un grand sourire. Je plisse les yeux. Innocent… Mon œil. S’il croit pouvoir me déstabiliser sur ce terrain, il se trompe lourdement. Je lui réponds avec un sourire tout aussi lumineux.

– Il est vrai que je suis plutôt une personne qui excelle dans la technique plus que dans la réflexion. J’aurais bien voulu palier à ce défaut, mais il se trouve que la philosophie tombe dans la catégorie des sciences humaines ; je n’ai malheureusement pas le statut nécessaire pour consulter des sources sur le sujet. Mais je n’abandonne pas pour autant cet objectif. Je fais des efforts pour m’améliorer au quotidien.

Touché, coulé. L’expression du garçon s’assombrit à ma réponse. Dépité. Il ne trouve rien à répliquer. Casel détourne la tête, croise les bras. Ses mèches chocolat encadrent son visage faisant ressortir ses joues gonflées par son mécontentement. Je retiens un petit rire. Ah mais qu’es-tu en train de faire, Sol’ ? Tu ne devrais pas t’amuser autant de cette situation, vraiment : ces petits jeux d’esprit n’offrent rien dont tu pourrais être fière, tu es une adulte responsable voyons. Ce n’est qu’un gamin. Mais tout de même… Je ne peux m’empêcher de trouver un goût bien savoureux à cette petite victoire. La moue de Casel et les éclairs qu’il me lance en ce moment… Il va te falloir encore un peu d’entraînement, mon grand : je ne tomberai pas pour une provocation aussi flagrante.

– Ceci étant dit, tout ce que je viens de vous dire, je l’ai moi-même appris lors de ma formation de Trappeuse. C’est l’un des derniers cours auxquels nous sommes confrontés. Après avoir appris comment appréhender diverses créatures magiques, il faut comprendre comment engager la conversation avec elles, leur faire savoir qu’il ne s’agit pas d’un acte de violence gratuite, mais bien d’appliquer les lois en vigueur pour le bien de la communauté. Le fait de les considérer comme des « monstres » peut grandement affecter notre attitude envers elles et provoquer de l’agressivité inutile. C’est pourquoi, je dis ça autant pour Alexandri que pour vous tous, j’aimerais que vous gardiez cela à l’esprit avant de traiter qui que ce soit de monstre, toute origine confondue.

– Oui, madame !

La voix d’Alexandri explose parmi le groupe. Tout son corps est à la limite de suivre l’impulsion de son excitation. Cela ne m’étonnerait pas de le voir, un jour, se lever d’un bond en criant. Je masse distraitement ma tempe. Enfin, même si je trouve son enthousiasme adorable, heureusement qu’ils ne sont pas tous comme ça : sinon je n’aurais plus de tympans à la fin de la journée.

Mon regard dérive sur sa droite. Juste à ses côtés, Magaline reste de marbre, son profil comme sculpté dans la pierre. C’est à peine si sa poitrine se soulève à chaque inspiration. Fébrile. Si Alexandri est rayonnant dans son attitude, elle, elle l’est tout en apparence. Une poupée de porcelaine aux cheveux courts nimbés de lumière. Il est bien dommage que je ne puisse pas entretenir une conversation avec elle sans interprète… Un peu, chaque jour, le chérubin à côté d’elle m’apprend quelques mots, mais il m’est encore difficile de tous les retenir. Se soucie-t-elle même de savoir que je fais ces efforts ? Son air impassible ne me donne aucune réponse. Elle écoute attentivement, je le sais. Magaline absorbe toutes les informations qui lui sont données sans sourciller. Même si parfois, j’ai la fugace vision de ses yeux ombragés par de sombres pensées…

Mouvement au coin de mon œil. Til’ se lève. Lui qui jusqu’ici était assis, le dos appuyé contre le mur, il s’éloigne de notre petit groupe pour s’isoler dans un coin de la pièce. Pas un regard ni la moindre considération pour le cours. Blasé. Avec son air de voyou habituel.

– Vous n’allez tout de même pas rien lui dire ?

Vamélie me lance ce regard mi-abasourdi, mi-réprobateur. Cet air où les sourcils sont froncés et les yeux écarquillés. Du bout des doigts, elle joue avec le bout d’une de ses tresses auburn. Je secoue la tête.

– Tant qu’il reste dans mon champ de vision, il n’y a pas de problème. Après tout, je ne peux pas vous forcer à m’écouter.

Plissement de nez. Elle marmonne « un cas désespéré » tandis qu’elle abaisse sa casquette jusque devant ses yeux. Ah… je crois que je l’ai vexée sans le savoir. Sourire.

– Mais je crois que le sujet qui nous occupe vous intéresse alors je ne pense pas avoir à trop m’inquiéter pour cela.

Til’ renifle à cette déclaration. Ses boucles corbeau tombant devant ses yeux. Replié dans l’angle de la pièce, il lâche un soupir. Sa peau caramel semble terne aujourd’hui. Ses habits usés pendent le long de son corps fin ; ils dénotent du même enthousiasme que leur propriétaire. Je soupire à mon tour : rien qu’en le regardant, je sens la torpeur m’envahir, une sorte de paralysie somnolente… Le parfum des fleurs n’améliore en rien cette situation. Et je ne risque pas d’y échapper avec toutes ces grappes disséminées sur les murs. Mon regard dérive. On ne peut pas en dire autant de Casel. Je sens le feu crépiter en lui, juste sur ma droite. Un air concentré, il essuie distraitement la terre sur ses vêtements. Aujourd’hui encore, sa chemise est mal fermée, le tout est décalé d’un bouton. Une bombe à retardement, le garçon. Croisons les doigts pour qu’elle n’explose pas avant la fin du cours.

Une main se lève. Encore Alexandri.

– Oui ?

– Désolé madame, mais je crois que vous n’avez pas encore répondu à ma question.

Sa… question ? Oh !

– Ah oui, c’est vrai, je me suis un peu égarée en chemin. Alors, pourquoi les Nécromanciens sont considérés comme des créatures magiques ? Mmmh… Cela n’a rien à voir avec l’apparence dans le cas présent, il est vrai. Cependant, un Nécromancien possède une capacité dépassant ce que le corps et l’esprit d’un être humain normal est capable. C’est pourquoi on le considère comme un CM.

La définition que je donne est un peu vague, j’aurais pu mieux faire… Mais j’imagine que ça peut faire l’affaire pour le moment. Ils n’ont pas l’air… Un murmure interrompt mes pensées.

– Pas sûr de comprendre… mademoiselle…

–… ?

Qui est-ce… ? Je me tourne vers la source de ce presque chuchotement. Quand son regard croise le mien, sa tête rentre immédiatement dans ses épaules. Korin. Korin… Je sens mes joues chauffer alors que la honte me tombe dessus. Il est si discret que j’avais presque… non que je l’avais complètement oublié. Quelle Enseignante je fais ! Je devrais aller me terrer dans mon lit et ne plus jamais sortir de sous mes draps… Je prétexterais un rhume très contagieux et …

Je me mets une claque mentalement. Allons, allons, c’est pas le moment de paniquer : tu peux encore te rattraper. J’examine le garçon un instant, comme si graver les traits de son visage pouvait réparer mon oubli. Korin est grand, il doit me dépasser de quelques doigts si ce n’est plus. Un géant de discrétion. Son visage affiche un air paisible, ses yeux bridés clairs du moindre ennui. Maintenant que j’y pense, il se pose souvent aux côtés de Til’. Ils parlent peu. Son silence serein compense celui pesant du petit démon. Une belle paire dans ma classe. Si discrets ces deux-là… Je devrais plus les tenir à l’œil à l’avenir.


Vous vous occupez de vos affaires, et moi des miennes.


Je grimace à ce souvenir. C’est vrai. Notre petit deal… Je remue sur mon nid de racines. Ce n’est pas le moment de divaguer.

– Alors, euh… plus simplement… Pour ce qui est du corps, il n’est pas toujours évident de déterminer. La référence en la matière est simple ceci dit : elle ne repose que sur une question. Est-ce qu’un humain, avec des années d’entraînement ou un talent particulier, serait capable d’arriver au même résultat ? Par exemple, plonger la main dans de la lave sans problème est facilement identifiable comme étant propre à des créatures magiques. Par contre, briser un rocher à mains nues est beaucoup plus sujet à tergiversations. Pour le coup, des recherches ont été menées et une certaine masse de roches a été fixée comme étant la limite entre CM et humain.

– Mais madame, cela voudrait dire que quelqu’un pourrait être considéré comme une créature magique juste parce qu’il arrive à détruire un gros rocher ?

– Il est vrai que cela peut prêter à confusion, mais la réponse est non, Alexandri. Si cela venait à arriver, si vraiment quelqu’un avait la capacité d’abattre un tel rocher, la limite serait juste redéfinie.

Reniflement dédaigneux.

– Alors à quoi ça sert de fixer cette limite ?

– Et bien, Casel, c’est pour la connaissance. On ne sait pas encore tout sur les créatures magiques : d’où elles tirent leur pouvoir, même d’où elles viennent. Faire des recherches et engranger du savoir sur ce qui nous différencie nous aide à mieux les comprendre et à protéger la paix entre nos deux peuples.

Pause. Je bois une gorgée de tisane depuis mon thermos. Le liquide chaud soulage ma gorge sèche. Ah… je n’ai vraiment pas l’habitude de parler autant. Après avoir bu, j’ai l’impression de flotter sur un petit nuage… Aller, il faut redescendre maintenant. Je m’éclaircis la gorge.

– Pour ce qui est de l’esprit, la question cette fois est : est-il possible pour un humain d’obtenir le même résultant en rusant, en utilisant des mécanismes psychologiques tel que le détournement de l’attention ou en ayant acquis un certain savoir ? Geler de l’eau est à la portée de tous avec le bon matériel, mais le faire sans relève du surhumain et donc de la magie. J’espère que c’est un peu plus clair maintenant.

Nouveau regard à la ronde. Personne ne semble avoir rien à y redire. Je soupire de soulagement. Pour être honnête, si on me posait encore une question pour approfondir le sujet, je ne suis pas sûre que j’aurais été capable d’y répondre. Merci, la chance ! Je tape dans mes mains.

– Bon, s’il n’y a plus de questions, je pense que l’on va conclure la séance pour aujourd’hui. Passez une bonne fin de journée !

Un moment de flottement. Puis, soudainement, les membres s’étirent, les affaires sont rangées. La pièce reprend vie. Le demi-cercle autour de moi se dissout. Chacun se prépare lentement pour quitter la salle de classe. Le ciel s’assombrit déjà à l’horizon. Casel est le premier à sortir. Lancé à pleine vitesse, il dévale la colline sans se soucier de trébucher. Alexandri et Magaline cavalent à sa poursuite, main dans la main. Le garçon la tire vers l’avant, tout sourire. Korin et Til’, eux, s’esquivent plus discrètement. Quelques murmures de conversation me parviennent tandis que des sachets changent de main. Un froissement de papier, puis tout disparaît, comme si rien n’était jamais arrivé. Juste avant de passer le pas de la porte, j’aurais juré voir Til’ me lancer un sourire narquois.

Un souvenir fuse. Je me précipite à l’entrée.

– Ah et n’oubliez pas de remplir vos carnets !

Les silhouettes des enfants sont déjà bien loin. Mon cri semble se perdre dans la distance. Je soupire, mon corps s’affaisse sur le cadre de la porte. La prochaine fois, je le leur rappellerai avant de prendre congé. Je me laisse si facilement emporter par mon sujet que j’en oublie parfois les basiques. Je devrais faire une check-list ; c’est important… Oui, important. Mon regard se porte sur le ciel. D’un beau dégradé et sans nuage. Les journées se font plus courtes, mais je n’en aime pas moins passer du temps avec eux. Ces petites fripouilles. Sourire. Chacun a sa propre personnalité, ses idées et son point de vue. Parfois le choc entre tout ça fait quelques étincelles, mais… c’est comme ça que l’on peut avancer.

Dans le coin de mon œil, une silhouette s’arrête.

– Tu as quelque chose à me dire, Vamélie ?

– On n’en a rien à faire de ça.

Surprise.

– Pardon ?

Ses lèvres se pincent. Son nez se plisse. Elle serre les dents.

– On n’en a rien à faire de votre carnet.

Euh… ? J’imagine que c’est la réaction normale quand on parle de devoirs aux enfants. Un peu d’amertume teinte mon sourire. Et moi qui pensais justement aux bienfaits de ces confrontations…

– Pour moi ça a de l’importance. Cela fait partie de votre apprentissage.

– On s’en fiche.

– Ces carnets vous permettent de mieux vous connaître.

– Je n’en ai pas besoin.

Je la regarde d’un œil surpris. Ses réponses sont étrangement sèches aujourd’hui. Je la savais défiante, mais pas… pas de cette manière-là. Quelque chose l’a peut-être contrariée. Vamélie a dû sentir mon trouble : elle détourne le regard. Son pied droit s’agite nerveusement : il se balance, donne un coup de pied dans l’air, gratte le sol. Je remarque ses épaules tendues et sa tête baissée. Je devrais peut-être lui demandé ce qui ne va pas, mais… elle ne semble pas disposée à m’en parler.

– Vraiment ? Je ne suis pas de cet avis. Je pense que cela pourrait t’être utile pour choisir la voie que tu voudras emprunter plus tard. Ton Alignement est pour bientôt.

À peine ma phrase terminée, je me rends compte de mon erreur. Son visage tordu en une grimace. Ses phalanges pâlissantes. Elle me fait à nouveau face. La colère brûlant dans son regard.

– Je m’en fiche de ce que vous pensez : j’en aurai jamais besoin, vous comprenez ?!

Ma bouche s’ouvre mais aucun son n’en sort. Vamélie aussi est surprise. Sa main se pose sur ses lèvres. Fébrile. Comme pour y chercher la raison de son cri… On se regarde et… L’espace d’un instant, je crois voir une larme. Une image fugace, qui s’évapore presque immédiatement. La surprise laisse place à un mélange de frustration et de honte sur son visage. Vamélie enfonce sa casquette sur sa tête et s’en va. Sans un au revoir. Je n’ose pas la retenir, même si mes doigts me démangent. Quelle belle et longue journée, vraiment. Soupir.

Alors que je m’apprête à fermer la porte, Tempête sort à son tour.

– Tu ne restes pas aujourd’hui ?

La jeune fille se fige, se retourne. Ses longues mèches bleu ciel et noires s’effondrent devant ses yeux tombants. Elle n’en a cure, elle ne cherche pas à les remettre dans le rang.

– J’ai à faire.

Son visage est impassible. Pourtant, ses mains emprisonnent son sac contre sa poitrine. J’entends le tissu crisser de douleur. Je m’apprête à dire quelque chose, mais… Je me fige. Ses yeux noirs me scrutent. Ils plongent dans les miens, cherchent à y déceler quelque chose qui va au-delà des apparences. Je frissonne. Le vent se lève et balaie son front de mèches folles. Sa silhouette me paraît plus frêle que jamais. Elle pourrait s’envoler à la moindre brise, s’élever jusqu’au Soleil sans effort. Et pourtant, elle se tient droite devant moi. Terriblement terrestre. Cette pensée me frappe. Terriblement… ? Avant que je ne pousse plus loin mon raisonnement, Tempête bouge, brisant le charme.

– À demain.

Je reste pétrifiée sur place, alors qu’elle s’éloigne Rapidement, elle disparaît de ma vue. Les minutes s’égrènent. Et moi, je n’ai toujours pas bougé. Une pulsation désagréable sous le crâne. Je prends ma tête entre mes mains. Quelque chose tire à l’arrière de mes yeux. Encore une… migraine ? Je grimace. Ça ne m’avait pas manqué. Ça faisait tellement longtemps que je les avais presque oubliées. Combien de temps déjà ? Je n’en ai pas eu depuis…

L’air est expulsé de mes poumons. Soudain, je vacille. Ma main trouve appui contre le cadre de la porte.

J’ai mal.

Mes pensées tourbillonnent à toute allure. Quelque chose cloche, je le sais, je le sens. Qu’est-ce qui s’est passé avant… avant ma crise dans le café ?

Ma tête va exploser.

Pourquoi… pourquoi je suis venue ici déjà ?

Mon estomac se tord. L’air me manque.

Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à me souvenir ?

– On dirait que ces petits te mènent la vie dure, hein ?

Choc. Je reviens au présent.

– Qui aurait cru qu’être Enseignante pouvait être plus fatiguant que mon boulot, vraiment. Je crois que je suis pas si mal finalement.

Expire.

Inspire.

Expire.

Lentement, je me redresse et lui fais face. Clochette est appuyé contre le mur, nonchalant, comme toujours. Sa barbe éparse. Son imper élimé. Ses cheveux poivre sel. Même dans cette position, il me dépasse encore d’une dizaine de centimètres. Un sourire malicieux au coin des lèvres. Je sens l’agacement monter en moi.

– Qu’est-ce que tu fais là ?

Il arque un sourcil.

– Et bien, je t’attendais.

Il s’éloigne du mur, son sourire disparaissant pour laisser place à un air inquiet.

– Tu m’as l’air énervée, je peux repasser plus tard si tu veux.

– Sans façon.

Je souffle, excédée. Je n’ai vraiment pas besoin de ça maintenant. Je me retourne et claque la porte derrière moi.

– Enlève ton pied, Clochette. Je ne suis pas d’humeur.

– Eh, mais c’est pas sympa ça : j’ai encore rien fait. Aïe, arrête, ça fait mal.

– Tu n’as qu’à dégager. Tu verras, tu te sentiras mieux après.

Je continue de pousser la porte. Mes doigts pâlissent contre le battant. Je serre les dents, y mets plus de force. Rien à faire. Mais dégage, bon sang !

Dégage !

Mon agacement se transforme en colère. Je tape son pied avec le mien. Encore et encore. Il ne bouge pas d’un centimètre.

– Oh ! Mais qu’est-ce qui te prend ?

– Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans « dégage » ?!

– Je ne sais pas. Peut-être la raison pour laquelle tu es en train de démolir mon pied peut-être ?

Je ne le sais pas moi-même.

Il faut qu’il dégage.

Mon acharnement me surprend moi-même. Pourquoi est-ce que je désire tant son départ ? La question tourne en rond dans ma tête.

Il n’est pas fiable.

Je n’arrête pas pour autant. Je frappe encore, toujours plus fort. Mon corps agit sans que je ne le décide vraiment.

Il est dangereux.

Je ferme les yeux. Pars. Je veux juste qu’il parte. Laisse-moi ! Les larmes s’accumulent au coin de mes yeux. Je ne pleurerai pas. Je ne pleurerai pas… ! Qu’est-ce que tu lui diras ? Que tu es malade ? Que tu es confuse ? Que tu as peur ? Non, tu ne peux pas lui dire ça. Il va profiter de ta faiblesse pour essayer de te retourner la tête et…

– Ok, ok, j’ai compris. J’abandonne.

Quoi ? Je me fige. Tout s’arrête. Mes coups, ma force contre la porte. Mon cerveau est comme pris dans de la mélasse.. Prenant ça comme de bonne augure, Clochette continue :

– Je te laisse seule si tu m’écoutes. Juste cinq minutes.

Silence.

– Solfiana ? Tout va bien ?

Je tente de me calmer, de respirer. Profondément. Qu’est-ce que je dois faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? La panique s’empare de mon esprit. Des voyants rouges s’allument partout dans ma tête. Les différentes possibilités défilent. À vive allure. Une seule option est retenue. Je me mordille la lèvre. Je vais regretter cette décision.

– Cinq minutes. Pas une de plus.

D’un geste hésitant, j’entrouvre à nouveau le battant ; Clochette retire son pied. Il grimace de douleur. Je le regarde faire, je le regarde sautiller sur une jambe, le temps de trouver son équilibre. Le voilà maintenant, me faisant face, tout son poids réparti sur un seul membre. Comme un oiseau exotique disparu. Un peu tordu ceci dit : sa grande taille ne facilite pas vraiment sa position.

– Si j’avais su que ça ferait aussi mal, je n’aurais jamais fait ça. Autant revenir un autre jour franchement. Tu étais vraiment déchaînée.

Je baisse la tête.

– Désolé, je ne sais pas ce qui m’a prise.

Énoncer la vérité à voix haute me pince davantage le cœur. Mes mains tremblent sans que je ne sache pourquoi et mon cœur… Je pose ma main dessus. Il bat. Il bat à en faire trembler mes os. Je serre mes bras contre mon corps. Pourquoi ? Pourquoi cette agressivité ? Cette interrogation tournoie dans ma tête. Les lettres défilent devant moi et ricochent, explosent en fragments. Je me frotte les yeux.

– Tu te sens bien ? Sinon, on peut aller s’asseoir à…

– Abrège.

Le mot est sorti plus sec que voulu. Je secoue la tête.

– Pourquoi es-tu venu ?

Clochette est surpris. Même sans le regarder droit dans les yeux, je devine sa bouche encore ouverte, comme pour finir la phrase que j’ai interrompue. Comme si le son y était resté coincé. Il se reprend vite. Une main sur sa nuque. Un air gêné teintant son visage.

– Et bien, j’étais venu te proposer un café. En toute amitié. Sans arrière-pensée… de recrutement et tout.

Soupir. Je me masse les tempes. Ma peau chauffe sous mes doigts. Tout ce drama pour ça… Je suis vraiment à cran… Mais… ce qui vient juste de se passer… Frisson. Clochette l’a remarqué. Sa main s’abaisse, elle décolle de sa nuque et se tend vers mon épaule… Je recule. Ses doigts se crispent. Sa main retombe, inanimée, aux côtés de sa jambe-perchoir.

– Qu’est-ce qui t’as mis dans cet état ? C’est le fait de me voir ?

Sa voix est tendue. A-t-il peur que ce soit le cas ? S’en soucie-t-il tant que ça ? Non, il doit être en train de bluffer. C’est typique : faire croire que l’on soucie pour quelqu’un et profiter de sa faiblesse. Mais… est-il à ce point fourbe pour imaginer une tactique pareille ? Mon cœur balance. Le doute dévore mon esprit. Je me prépare à répondre ; il retient son souffle.

– Non.

Clochette est surpris.

– Non ce n’est pas ça. C’est juste que…

Je me mordille la lèvre. Faut-il que je sois honnête ?

Il n’est pas fiable.

C’est vrai. Je sens qu’il me cache des choses. Beaucoup de choses. Mais… jusqu’à maintenant, il ne m’a pas encore blessée. Il m’a juste… rendue plus confuse que je ne l’étais au départ.

Il n’est pas fiable.

Je chasse cette voix au fond de ma tête. Pour une fois, je… aussi extraordinaire que ça puisse paraître, j’ai envie de lui faire confiance. Lui, plus que quiconque, peut comprendre ce que je vis. Après tout, il en sait sûrement plus que moi sur tout ce qui m’arrive en ce moment. C’est étrange, ce soudain sentiment de solitude.

– Il me faut… un peu de temps. Je suis allée voir ton amie hier et… le discours qu’elle m’a tenue m’a… secouée. Il faut que je digère tout ça. Et puis…

J’expire fébrilement. Mes bras tremblent. Il remue. Je vois Clochette hésiter, mais il ne fait pas de geste dans ma direction. Derrière lui, le Soleil se couche, le ciel se pare pour la nuit. Il ne semble pas s’en préoccuper. De l’obscurité grandissante, du froid. Il attend, patiemment, me dominant de sa grande taille. Je suis plongée toute entière dans son ombre. Nouveau frisson.

– Ça et ma mémoire. Je me suis réveillée ce matin avec… terreur : j’ai fait un rêve cette nuit, un rêve très important, mais je n’arrive pas m’en rappeler. C’est… normal j’imagine, puisque c’est un rêve, mais il n’y a pas que ça. Ça fait un moment que je m’en rends compte : quand je marche dans les rues de Tarn, quand je parle avec des gens, j’ai cette nostalgie soudaine et… et effrayante. Je ne me souviens pas de ce qui pourrait en être la cause et ça me fait peur. Et puis… Et puis tout à l’heure, juste avant que tu ne m’abordes, j’ai réalisé que mes souvenirs ne remontaient pas plus loin qu’il y a quelques semaines. Toute mon enfance est… floue. Et c’est à peine si je me souviens de mon adolescence ou de ce qui a bien pu m’arriver au début de l’année. Ce n’est pas normal, il a dû se passer quelque chose…

Une idée me traverse l’esprit.

– Clochette ?

– Oui ?

– Est-ce que…

Mes lèvres se pincent. Expire.

– Est-ce que, par hasard, tu en connaîtrais la cause ?

En demandant cela, je relève la tête. Mon regard rencontre le sien.

– Non. Non, je n’en ai pas la moindre idée.

Nous restons là un moment. L’un en face de l’autre. Les mots qu’il a prononcés flottent entre nos corps. Nous nous regardons droit dans les yeux. Et nous savons tous les deux que c’est un mensonge.

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