La cité de Piauto IV
- Mais c’est incroyable, je rêve, Vous ici ! quelle surprise, je ne pensais jamais vous revoir, je vous croyais ensevelis sous les ruines de l’université de Tanans, mais Dieu merci, vous voilà bien vivants.
- Anaitu, quel plaisir de te retrouver, lui réponds-je, avant même que Télémaque ne se soit retourné. Comment se fait-il que tu sois ici ?
- C’est très simple, lors de la création de cette colonie, ils avaient besoin d’un agronome et donc n’ayant pas d’attache particulière je suis venu ici, nous répond-t-il en se rapprochant de nous.
Arrivé à notre niveau, il se dirige vers Télémaque et lui colle une bise, ce que celui-ci n’a l’air d’apprécier que moyennement.
- Et alors mon ami, reprend Anaitu, aurais-tu oublié notre nuit sous les étoiles ? Moi je m’en souviens comme si c’était hier !
- Non, lui rétorque mon compagnon de voyage d’un ton neutre, pas du tout, mais depuis mon passage dans la forêt pourpre, les choses ont un peu changé.
Décidemment, Télémaque qui était toujours enjoué et prêt à passer un bon moment me semble maintenant totalement éteint. Je ne sais pas comment lui faire retrouver son allant. Mais dans l’immédiat, bien que cela m’attriste, il nous faut avancer.
Anaitu, bien que très surpris de la réaction de Télémaque, reprend la parole.
- On m’avait bien dit que deux étrangers étaient arrivés pour participer à la recherche de Sour et de son neveu, mais je n’aurais jamais imaginé que ce soit vous. J’en suis très heureux.
- Nous nous réjouissons aussi de te recroiser ici, même si c’est la disparition de notre ami le major qui en est la cause. J’espère que nous pourrons rapidement résoudre cette affaire et retrouver nos deux amis.
- Je le souhaite aussi bien évidemment. En attendant d’avoir des nouvelles de Sanchun et de ses équipes et de retrouver Cintaï, je vous propose de visiter cette cité, qui est donc un des rejetons de Piauto, comme nous disons en agronomie.
On pourrait aussi parler de bourgeon, reprend Télémaque qui d’un coup semble sortir de son mutisme. J’aurais d’ailleurs des questions à te poser au sujet des plantes de ce pays, mais on verra cela plus tard…
Il me semble comprendre ce à quoi mon ami fait allusion. Sans doute imagine-t-il que les connaissances de Ainatu lui permettront de comprendre ce qu’il a vécu au milieu des kalins. Mais à cet instant, notre guide se met en route. Au lieu de se diriger vers l’extérieur du bâtiment, il nous emmène en son jardin central.
- Je dois vous expliquer que comme vous avez pu le voir, l’architecture, ici, est extrêmement différente de celle de la première cité du projet Utopia. Nous avons abandonné les logements individuels pour de larges tours coniques. Comme à Tanans, l’architecture bçomienne est traditionnellement dominée par de de hauts édifices circulaires. Nous avons voulu garder ce principe de base. Mais nous l’avons adapté pour le rendre plus résiliant, agréable à vivre et adapté au climat. C’est l’origine de ces formes. Nous voulions réduire le nombre de pièces sans ouvertures et de ce fait avons opté pour un jardin intérieur. Ainsi toutes les pièces à vivre des bâtiments donnent soit sur l’extérieur, soit sur le jardin.
Je me souviens alors d’avoir tenu des réunions dans des bureaux accotés à une serre. Je n’en ai pas un bon souvenir car il y faisait très chaud en été et l’atmosphère était tellement humide qu’on ressentait une forte odeur de moisi.
- Cela doit être agréable à vivre, mais les pièces donnant vers l’intérieur ne sont-elles pas trop humides ?
- Et non, mais éviter cela a effectivement représenté un défi important. Les espaces verts sont aérés en permanence et l’alimentation en eau se fait essentiellement par le sol. L’aspersion aérienne a pour objet essentiel de rafraîchir et nettoyer les végétaux et cela ne nécessite que peu d’eau. En revanche, l’aération nécessite de l’énergie. Et c’est là que nous avons fait des progrès immenses avec le développement des piles à combustible microbiennes végétales. Le principe en est simple, les plantes produisent de la matière organique via la photosynthèse, mais les racines dégagent dans le sol une partie de cette production. Le coup de génie de nos équipes a été d’élever des bactéries qui en décomposant cette matière organique, libèrent des électrons. Il n’y a alors plus, en implantant des électrodes dans le sol, qu’à les capter pour générer un courant électrique. C’est ce qui se fait ici au niveau du terrain mais aussi sur les murs extérieurs ou la totalité des espaces non vitrés est protégée par une couche d’humus qui participe aussi à cette production.
- C’est absolument génial, il faudra que j’essaie cela en rentrant ! m’exclamé-je. Et vous disposez ainsi d’assez d’énergie ?
- Non, pas vraiment, mais nous avons d’autres sources. Les plantes nous permettent aussi de d’utiliser la différence de concentration en sels entre l’eau douce de la rivière et l’eau salée que nous allons chercher dans une couche profonde située sur une ancienne mine. Nous générons ainsi l’électricité par osmose. De plus, des moulins horizontaux exploitent les vents au dernier étage des immeubles. Les excédents d’énergie sont stockés sous forme d’hydrogène. Nous disposons ainsi de toute l’énergie nécessaire au fonctionnement de la cité. Je vais vous montrer cela, suivez-moi !
Revenant dans le bâtiment lui-même, nous empruntons un ascenseur vitré et incliné qui parcourt la façade intérieure. Le trajet nous permet d’admirer l’exubérance mais aussi l’harmonie des plantations qui paraissent profiter totalement des conditions qui ont été créées pour elles. Des dizaines d’oiseaux volètent de l‘un à l’autre sans entrave emplissant l’atmosphère de chants et gazouillis sympathiques.
Sortant de l’élévateur, nous sommes époustouflés par le paysage qui s’offre à nous. Des collines identiques à celles que nous avons traversées tapissent le panorama dans toutes les directions. Alternant champs, forêts et prairies, les parcelles forment un patchwork de nuances de vert absolument splendide qu’aucun détail ne vient entacher si ce n’est les immeubles eux-mêmes qui, enrobés de végétation, se fondent pleinement dans ce décor naturel. Au loin, vers l’est, une large ligne lumineuse trahit la présence de la mer.
- Comme vous le voyez, nous entretenons avec harmonie la totalité de la région, souligne Antainu. Il nous a fallu de longues années, mais le résultat en vaut la peine, n’est-ce pas ?
- Effectivement c’est du beau travail, lui réponds-je. Est-ce bien l’océan que nous apercevons là-bas ?
- Oui, il est à seulement quelques heures d’ici. La côte est très sauvage, mais nous disposons d’un port un peu vers le sud.
- Vers le fleuve bleu ?
- Exact, mais son acidité est suffisamment tempérée par ses affluents pour que lorsqu’arrivé en bord de mer il ne soit plus dangereux.
- Ce havre est-il loin de la frontière ?
- Non une demi-journée de navigation.
- Et sais-tu si la forêt pourpre est accessible par la mer, questionne Télémaque d’un air énigmatique.
- Je ne pense pas, mais je ne suis pas spécialiste en géographie. Certains de mes amis pourraient te répondre de façon plus précise. Nous leur poserons la question tout à l’heure.
Nous retournant vers le centre de la tour, nous découvrons que celle-ci reste largement ouverte vers le ciel. Notre guide nous révèle que même si le bâtiment n’est pas clos, les jardins sont à l’abri des grosses intempéries. Lorsque la pluie tombe doucement et régulièrement, elle peut pénétrer dans l’espace central. Mais dès que les conditions se dégradent, un souffle puissant est généré par la tour qui déroute les gouttes vers de larges gouttières pour la mener dans des réservoirs suspendus. C’est cette eau-là qui servira plus tard à l’arrosage et à l’hydratation. Mais pour l’instant, seule une douce brise vient nous rafraichir. Un ensemble complexe de conduits vient récupérer ce souffle, l’amplifie et le refroidit pour climatiser l’ensemble du bâtiment.
- Notre guide se retourne alors vers nous pour nous inviter à pénétrer dans un local aux allures d’atelier.
- Ne restez pas là, nous intime-t-il, il va être seize heures. Vite ne trainez pas !
Nous nous empressons donc de suivre ces consignes et découvrons dans l’appentis une jeune femme assise devant un large clavier à plusieurs niveaux qui me fait penser à un registre d’orgues. Elle semble très concentrée au point qu’elle ne semble pas avoir perçu notre présence. Subitement, elle lève ses deux mains et, de ses poings serrés, martèle l’instrument. Simultanément, une ample mélodie associant cuivres, cordes et percussions nous parvient de l’extérieur. Cette musique délicate déploie ses harmonies dans tout l’immeuble et probablement bien au-delà. Je suis aussitôt pris jusqu’au plus profond de mon être par cette étrange mélopée. Loin de s’effrayer du volume sonore, les oiseaux à l’intérieur de la tour semblent envoutés, ils entament une chorégraphie toute en douceur et grâce. J’en ressens un apaisement totalement réconfortant, comme si ces notes construisaient autour de moi une barrière infranchissable pour tout tracas.
- Mais d’où vient cette mélopée ? demandé-je en me tournant vers notre guide, je ne vois aucun instrument nulle part.
- C’est normal, rien n’est visible, répond-t-il, l’ensemble de l’appareil est intégré dans la structure du bâtiment. C’est en fait le vent qui est à l’origine de cette mélopée. L’interprète ne joue réellement que des percussions. Pour les autres instruments, elle ne fait qu’ouvrir et fermer des vannes dans lesquelles s’engouffre le vent et c’est lui qui joue avec les instruments. Je vous montrerai une partie des installations à la fin de cette prestation.
- Quelle occasion marque ce concert ?
- Aucune en particulier, nous avons remarqué que la musique exerce une influence très positive sur le moral des personnes. Aussi nous leur en offrons deux fois par jour en milieu de matinée et d’après-midi. Et c’est très efficace. Mais en fait, je ne pourrai rien vous montrer du tout car dès que ce récital sera achevé, nous devrons nous rendre à la maison commune où nous attendent les représentants du grand conseil.

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