4.5 Piauto IV, une utopie pragmatique : éducation et économie
Nous nous enfonçons davantage dans le bâtiment pour rentrer dans le grand amphithéâtre.
Apparait alors une jeune femme. Son aura est incroyable, elle capte immédiatement toute notre attention. Ni Télémaque, ni moi ne pouvons résister à l’attraction de ses yeux émeraudes qui reflètent intelligence hors du commun et humanité profonde. La peau très fine de son visage laisse transparaître sur ses pommettes de légers reflets roses qui invitent à la confiance. Sa bouche est parfaite, elle nous offre un léger sourire laissant apparaître entre ses lèvres légèrement pulpeuses des dents régulières qui doivent resplendir lorsqu’elle rit. De taille harmonieuse et de silhouette gracieuse, elle semble se fondre dans le décor, d’autant que sa longue chevelure légèrement auburn, laissée libre, lui dessine comme des ailes légères.
Antainu capte notre émoi, mais sans doute a-t-il l’habitude de l’effet produit par l’apparition de sa collègue.
- Bonjour Aimo Sipagi, tu arrives à temps, je vais faire découvrir notre organisation à nos amis Harold et Télémaque qui sont venus nous aider à retrouver les deux élifusiens emprisonnés par la dictature. Veux-tu nous accompagner ?
- Bien volontiers, rétorque-t-elle. Je viens de finir ma journée et n’avait rien de prévu. Ce sera donc un plaisir de vous guider messieurs, d’autant que j’avais entendu parler de votre arrivée et étais impatiente de vous rencontrer. Peut-être faut-il commencer par la grande assemblée. Suivez-moi, c’est par ici.
Comme envoutés par la jeune femme, nous lui emboitons le pas sans hésiter. Rapidement, nous arrivons dans une très large salle ovale toute blanche sans aucune décoration si ce n’est un cercle jaune orangé situé à un tiers de la longueur. Immédiatement, l’image d’un œuf me vient à l’esprit, mais je ne vois pas le rapport avec la destination du lieu. Le lieu est meublé de plusieurs centaines de chaises toutes orientées vers le centre du cercle lui-même équipé de deux rangées de banquettes circulaires qui dessinent deux cercles parfaits.
Désireuse de répondre à notre étonnement face à cette simplicité d’agencement, la jeune femme reprend la parole.
- Comme vous le voyez, l’atmosphère ici est très dépouillée. C’est une volonté des membres de cette collectivité que vous pourrez comprendre facilement. Mais il me faut d’abord me présenter. Comme l’a dit Antainu, je m’appelle Aimo Sipagi et suis originaire de Bçome où comme beaucoup j’ai passé toute ma jeunesse sous la dictature. J’ai eu la chance que la révolution intervienne alors que je faisais ma première année d’université. Je fus l’une des premières à m’engager pour faire tomber ce régime corrompu et j’en ai gardé la volonté de toujours rechercher à améliorer les institutions afin de renforcer la démocratie. C’est donc naturellement que, dès que j’ai entendu parler de la création de cette cité, je m’y suis engagée.
- Aimo est un effet une pionnière de la colonie, confirme son collègue. Mais c’est aussi l’une des personnes les plus engagées, elle a déjà beaucoup apporté à notre communauté. Elle fait même partie de l’actuel Conseil.
- Il n’y a là, rien de bien extraordinaire. Cette cité m’a accueillie, je me dois de m’y engager. Mais assez parlé de moi. Répondit-elle en souriant humblement.
Alors que durant ces échanges, nous nous sommes rapprochés du centre du cercle, nous deux guides nous invitent à prendre place sur les fauteuils du premier rang.
- Ne sommes-nous pas ici sur les sièges du grand conseil ? demandé-je
- C’est exact, mais ces sièges ne sont pas des emplacements sacrés et en dehors des séances, chacun peut s’y asseoir, ils sont la propriété de la cité mais de personne en particulier.
- Avant de vous décrire notre fonctionnement, il me semble utile de revenir sur la genèse de cette ville, reprit la jeune femme. Piauto IV a été créée peu de temps après la chute de la dictature par des Bçomiens qui avaient participé à l’expérience de la cité première. En particulier des couples qui ont eu des enfants et qui, selon les règles en vigueur ont dû la quitter lorsque ceux-ci ont atteint leurs deux ans.
Cette obligation de quitter le village de Piauto m’avait en effet frappée lors de notre visite. Les enfants, considérés comme source de perturbations en avait été exclus. Il était d’ailleurs envisagé de créer un autre site qui les accepterait.
- Lors de la création de cette nouvelle expérience, il leur a fallu fixer des règles inédites dans lesquelles les plus jeunes auraient leurs places. Et naturellement, l’éducation a été placée au centre des priorités en créant des centres d’accueil qui reçoivent garçons et filles dès leurs premiers pas. Ceux-ci acquièrent ainsi, très tôt, le sens de la vie en collectivité. De nombreuses activités leur sont proposées et rares sont ceux qui, naturellement, n’y trouve pas leur centre d’intérêt. C’est ainsi que dès le plus jeune âge les artisans, artistes, sportifs, bâtisseurs et bien d’autres ont trouvé leurs vocations. L’enseignement commence dès cette étape et l’enfant baigne dans une atmosphère de savoir et d’application. Vers six ans l’enseignement se fait de façon plus structurée sur la base de cours multidisciplinaires associant la pratique de la langue, les mathématiques et une autre matière. Ainsi le monde leur apparaît comme un tout au sein duquel chacun trouve sa place. Ces enseignements sont divulgués le matin, l’après-midi est consacrée à leur mise en pratique ainsi qu’au sport et à la culture. Vers seize ans, le jeune entre dans la vie réelle en intégrant une unité de production ou de pilotage, durant un jour par semaine puis de plus en plus alors qu’il gagne en maturité. Mais par la suite, chacun continue à suivre des enseignements adaptés à ses besoins ou à ses aspirations.
Je me souviens que ce principe d’éducation permanente était déjà présent à Piauto et, en y pensant, je regrette qu’il ne soit pas l’un de ceux qui guident nos sociétés contemporaines.
Je me rappelle aussi que dans la version originale du projet, l’économie était collective et que l’individualisme n’avait pas lieu d’être. Qu’en est-il ici ? Me tournant vers nos guides je les oriente sur ce sujet.
- À Piauto chacun travaille pour la collectivité et il n’y a aucune notion de patrimoine individuel. Qu’en est-il ici ?
- Nous avons évolué sur ce sujet, me répond Aimo. Nous avons constaté que les personnes qui quittaient l’expérience avaient souvent rencontré des difficultés matérielles lors de leur réintégration dans les sociétés traditionnelles car ne disposant d’aucun pécule à la suite de leur passage dans la cité, elles se retrouvaient fréquemment démunies. Une indemnité de sortie a alors été mise en place. Mais celle-ci s’avérait insuffisante. C’est pourquoi, ici l’économie n’est pas totalement collectiviste. En fait, le conseil fixe, avec chaque famille ou individu, des objectifs individuels de production. Une fois ces objectifs atteints, le producteur est libre de commercialiser les surplus comme il l’entend. Ceci se passe chaque fin de semaine où se tient en bordure de la cité un marché ouvert aux acheteurs externes. Ceux-ci, connaissant la qualité de nos productions, se bousculent devant les étals et, en général, la totalité des produits proposés est rapidement écoulée. Le vendeur conserve quatre-vingts pour cent de la recette et en reverse vingt pour cent à la cité.
- Très bien. J’imagine bien que cela fonctionne pour les producteurs de biens matériels, mais qu’en est-il pour les autres, vos ingénieurs, économistes, employés, médecins qui n’ont pas de produit à vendre ?
- Si ceux-ci, répond Antainu, peuvent exercer leurs compétences ou faire bénéficier de leurs expertises en d’autres lieux, ils peuvent le faire sur un maximum d’un dixième de leur temps de travail. Pour les autres, un compte d’épargne alimenté par les ventes externes leur est attribué et celui-ci leur est reversé à leur départ.
- Cela présente aussi un avantage pour la cité car ainsi elle reste en relation étroite avec les communautés voisines et est ainsi mieux intégrée.

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