L’héritage
Le carnet sentait le miel sec et la poussière noble. Les pages étaient jaunies, mais la phrase, écrite il y a soixante ans par ma grand-mère Éloïse, était d'une encre d'une actualité cruelle.
« Je suis libre, pourtant. Je pourrais m’enfuir. Mais je n’y arrive pas. »
La même phrase que je m'étais murmurée hier soir, en regardant le plafond. J'ai l'impression de lire le brouillon de ma propre vie. Nous partageons l'appartement, la mélancolie et, semble-t-il, les murs invisibles.
Éloïse était la femme qui sauvait. Elle avait sauvé mon grand-père de l'oubli, ma mère de l'ennui, la famille de la faillite émotionnelle. Elle portait tout, souriait sous la charge. C'était sa cage dorée. Et moi, aujourd'hui, je m'épuise à maintenir le fragile équilibre de mon cercle social, craignant que le moindre pas vers mon propre bonheur ne fasse s'écrouler leur château de cartes.
Je tourne les pages. À l'âge de ses trente ans, elle décrit le renoncement à un poste à l'étranger pour ne pas « déstabiliser les habitudes de la maisonnée. » À mon propre trentième anniversaire, j'ai refusé cette bourse à Berlin. Ce n'est pas un miroir ; c'est un fantôme qui me dicte le rôle. Je ne suis pas Léa, je suis l'Éloïse de ma génération, une esclave consentante d'un devoir que personne ne m'a officiellement assigné.
Le plus terrible n'est pas qu'elle soit restée dans cette cage. Le plus terrible, est qu'elle l'ait rendue si belle, que je n'arrive pas à la détester assez pour m'enfuir.

Annotations
Versions