Chapitre 33

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Ces dernières semaines, je suis sortie avec Nora, Reece et Riley. On a visité des musées, vu des films au cinéma, fait des road trip imprévus dans la voiture de Riley. Mais j’ai aussi énormément révisé pour mes cours et passé beaucoup de temps avec mon petit ami. C’était viscéral, je devais le voir tous les jours, même pendant une seule minute. C’était comme si je me devais de vérifier chaque jour que son visage était toujours ancré dans ma mémoire. Et c’est le cas en fait.

Tous les jours j’ai peur d’oublier le visage du garçon que j’aime. Mais pas que. J’ai peur d’oublier le son de sa voix aussi, alors plusieurs fois je l’ai enregistré en train de parler. J’ai aussi aspergé la moitié de mon armoire avec son parfum parce que ça aussi j’ai peur de l’oublier. Lorsque je passe mes mains dans ses cheveux, je ferme les yeux et me concentre sur la douceur des mèches entre mes doigts. Quand il rit, j’observe la manière dont ses lèvres bouches. De même lorsqu’il m’appelle bébé ou prononce simplement mon nom.

Graver du mieux possible son existence dans ma tête est ma priorité en ce moment.

Noël est passé il y a trois jours et je me rappelle à peine de cette journée. Je me souviens avoir passé un moment avec Jude qui, bien qu’encore un peu fatigué, se porte déjà beaucoup mieux qu’il y a quelques mois. Il n’a plus de tremblement mais doit encore prendre des médicaments. Je n’ai pas vraiment compris à quoi ils servent mais le voir rire, manger à nouveau et reprendre du poids me rassurent dans tous les cas.

Mais aujourd’hui, c’est le grand jour. Nous sommes le 28 décembre et aujourd’hui, on va fabriquer nos Alètheia. J’ai d’ailleurs dû batailler avec mes parents pour qu’ils acceptent que j’aille ailleurs que chez l’infirmier qu’ils voient, eux. Je ne sais pas trop ce qui est dit pour qu’ils se sentent obligés d’y aller mais, dans leurs têtes, ils DOIVENT y aller.

C’est vrai ça … Qu’est-ce qui est dit aux gens lorsqu’ils doivent aller chez l’infirmier pour fabriquer l’Alètheia ? Parce qu’aux dernières nouvelles, ce rendez-vous est effacé de la mémoire de tout le monde lors de la Léthé, alors à quel moment, on nous ordonne d’y aller et on ne cherche pas à se rebeller ? C’est quelque chose qu’il faudra que je demande.

Mais pour le moment, je dois surtout me dépêcher d’aller au cabinet du père de Reece et Nora. J’ai refusé que Riley vienne me chercher parce que je voulais marcher un peu, souffler avant le grand moment. Mais maintenant que je suis en retard, je regrette de ne pas avoir accepté sa proposition. Plus vite j’étais arrivé, plus vite je pouvais retourner chez moi en emportant Riley. Et à la place, je me retrouve à courir sur des trottoirs accidentés qui risquent à chaque pas d’emporter une de mes chevilles et de me conduire droit vers l’hôpital.

J’arrive essoufflé. Je ne pensais même pas être capable de courir aussi longtemps. Certes, j’ai perdu un poumon en chemin, mais j’ai quand même fini par arriver à bon port sans trop de casse. Je ne perds pas une seconde de plus et me dirige vers le cabinet du père de mes amis et forcément, il y a des marches à monter.

Quand je passe la porte, je salue rapidement la secrétaire et pars directement dans la salle où se trouve l’Oreille. Les autres sont déjà là et ne semblent même pas m’avoir attendu. En tout cas, Nora est déjà installée à côté de la machine. Je dois même dire qu’elle est équipée.

— Elle a voulu passer la première, m’explique Riley en s’approchant de moi. Du coup son p … le père de Reece lui a injecté le stimulateur de souvenir et là il est en train de l’installer. Le casque dans sa tête permet de lire les souvenirs, les capteurs aident à décrypter les émotions, notamment grâce aux battements du cœur.

J’hoche la tête tout en lui attrapant la main pour le rapprocher de moi. Je colle mon épaule contre la sienne et résiste à l’envie de me fondre dans ses bras. Maintenant que je suis ici, le stress monte à une vitesse phénoménale. En plus de ça, Nora étant la première, quelque chose va forcément arriver. Après tout, son père va découvrir à nouveau qu’il a une fille et que celle-ci est juste ici. Il va se retrouver confronté aux souvenirs de cette année liés à leur parenté … pour faire plus simple, à tous les souvenirs de Nora avec Reece, surtout depuis qu’elle lui a révélé la vérité.

Son père fait le tour de la machine, vérifie une dernière fois que tout est en place puis s’installe devant l’écran de la machine. Il appuie sur quelques boutons avant de s’éloigner légèrement. Pendant les cinq secondes qui suivent, il ne se passe rien. Je me demande même si la machine est vraiment en marche. Puis une lumière jaillit de la machine et un grésillement remplit la pièce. J’entends à travers le bruit Nora gémir. Les yeux fermés, les poings se serrant sur ses genoux, je n’arrive pas à savoir si elle a mal ou si elle est elle-même confrontée à la rétrospective de ses souvenirs de l’année.

Une alarme se fait entendre, sûrement celle qui prévient les Petites Mains que l’Oreille a trouvé une anomalie et ne sait pas comment trancher. Il s’approche à nouveau de l’écran et regarde quel est le problème.

Je suis en plein stress et à première vue, Reece et Riley le sont tout autant. Qu’est-ce que le souvenir posant problème dévoile ? Est-ce que … non, à première vue, ce n’est pas ce qu’on attend. Le père de Reece appuie sur un bouton avant de reprendre sa place.

Cinq minutes se sont écoulées et pourtant, j’ai l’impression qu’une éternité s’installe. Il y a eu trois alarmes depuis le début de … l’extraction ? … mais rien. A chaque fois le père de mes amis s’est contenté d’appuyer sur un bouton sans laisser paraître quoi que ce soit. J’en finis par me demander s’il n’est pas simplement doué pour la comédie.

L’alarme sonne à nouveau. Et toujours une fausse alerte. Ça devient usant. Assis dans un coin, je finis par bien placer ma tête sur l’épaule de Riley et laisse mon esprit divaguer. Après tout, je n’ai pas mieux à faire.

— J’aurais une question, commence Riley. Comment faîtes-vous pour que tout le monde vienne en fin d’année ?

Tient, bonne question. Ça m’évite d’avoir à la poser moi-même.

— Une lettre est envoyée par le gouvernement, disant que la population doit être recensée chaque fin d’année ainsi qu’un rendez-vous chez un infirmier, qui fait partie du programme, pour vérifier l’état de santé de chacun. Comme la visite est effacée de la mémoire de tout le monde, à chaque fois ils pensent que ça fait longtemps que le recensement n’a pas été fait et puis une visite médicale gratuite, ça donne l’impression que le gouvernement se préoccupe de la santé de chacun.

— L’hypocrisie à son apogée, je marmonne alors que j’ai l’impression que je pourrai m’endormir d’une seconde à l’autre.

— Ça part d’une bonne intention, justifie leur père.

— Non papa, partir d’une bonne intention c’est faire quelque chose pour les autres qui finit par mal tourner contre son gré. Ce que le gouvernement a fait, c’est se servir de la détresse d’un peuple pour les asservir encore un peu plus tout en leur faisant croire qu’ils doivent les vénérer pour leur générosité. Notre gouvernement a colonisé des pays qui n’en avaient pas besoin et il a fini par faire la même chose avec le sien.

— Je comprends ce que tu veux dire, mais … Mais !

Mr Moore s’arrête subitement de parler, les yeux rivés sur l’écran de la machine. Je suis incapable de dire si l’alarme a sonné à nouveau, par contre je pense pouvoir affirmer que le moment que l’on attend tous est arrivé. La machine est arrivée aux souvenirs liés aux origines de Nora. Comment va-t-il se comporter ? Nier tout ça ? Ce serait facile pour lui, il n’en a plus aucun souvenir.

Il ne bouge pas pendant quelques minutes. Est-ce qu’il est en état de choc ? Est-ce qu’il observe simplement les souvenirs défiler ?

Ma jambe se met à tressauter. Je déteste rester comme ça, à ne rien faire, alors que je sais que quelque chose d’important se passe juste devant moi. En plus de ça, ça concerne deux de mes amis, dont mon meilleur ami. Comment je suis censé rester sur place ?

Heureusement, le père de mes amis finit par s’éloigner de la machine à reculons. Il a l’air sous le choc et je me dis que c’est déjà un bon début. Il ne semble pas dans le déni. Cependant, ses coups d’œil vers la porte ne sont pas de bon augure et je pense que Reece aussi les a remarqués parce qu’il se lève et se poste devant lui.

— Qu’est-ce que tu as vu ? lui demande-t-il simplement.

— Je … Elle … bafouille-t-il. Elle est …

— Elle est ? Vas-y ! Dit le papa. Dis-nous qui elle est !

Je n’ai jamais vu Reece comme ça. Dans une sorte de provocation hargneuse. Il en veut à son père. Il lui en veut pour tellement de choses. Son infidélité, avoir caché l’existence de sa demi-sœur, sa lâcheté l’ayant poussé à effacer sa propre mémoire, sa participation à la Léthé. Trop de choses se sont accumulées pour que Reece puisse encore faire semblant.

— Alors ! Qui est-elle ?

— Ma fille ?

— Oui. Ta fille. Nora est ta fille, celle que tu as eu après avoir trompé maman, celle que tu as oublié parce que tu t’es servi de la Léthé pour ça.

— Je ne m’en souviens pas … vraiment … Comment peux-tu m’en vouloir pour ça ? Je n’étais pas au courant !

— Mais c’est bien ça le problème ! Non seulement tu as trahi maman, mais en plus de ça, tu as trahi ta fille en préférant oublier son existence ! Quel genre d’homme es-tu ? Comment je peux avoir confiance en toi désormais ? Qui me dit que tu vas réellement nous laisser nos souvenirs dans les Alètheia et que tu ne vas pas décider plutôt d’effacer le moindre de tes secrets ? Comment je peux te faire confiance quand je vois tout ce que tu as déjà fait ? Hein ? Comment ?

Je me lève brusquement et attrape mon meilleur ami par le poignet pour le tirer vers moi et l’obliger à s’asseoir. Ses mains tremblent et je sens son cœur battre bien plus vite qu’il ne le devrait. Il commence à hyper ventiler, les larmes coulant par la même le long de ses joues. Son père le regarde, impuissant, n’osant même pas s’approcher de lui. Je finis par poser mes mains sur les joues de Reece pour l’obliger à me regarder.

— Calme, je lui murmure. Calme-toi. T’énerver comme ça n’en vaut pas la peine. Ce qui est fait ne peut être défait, mais on peut faire évoluer les choses. Pour ça, il faut qu’on reste calme. Tu vas pouvoir dire à ton père ce que tu sais et lorsque Nora sera sortie de cette affreuse machine, elle pourra raconter ce qu’elle sait. Pense à elle. Elle est toujours confrontée à l’Oreille qui continue à lire ses souvenirs. Mais si on empêche ton père de travailler, elle n’aura jamais son Alètheia complète et ne pourra pas sortir de cette machine. Alors réfléchis. Qu’est-ce qui est le mieux actuellement ?

— Parler simplement, me répond-il. Faire passer cette journée le plus efficacement et le plus rapidement possible.

— C’est ça.

Je finis par le lâcher. Sa respiration est enfin plus calme, pas apaisée mais beaucoup moins chaotique. Malgré tout, ses poings sont serrés, comme s’il se retenait de frapper quelque chose … ou quelqu’un.

Après cinq minutes, ses mains se relâchent et je le vois se relever. Il avance vers son père, je reste quand même sur mes gardes, le contourne et s’approche finalement de Nora. Il s’accroupie face à elle, tend sa main vers les siennes mais s’arrête au dernier moment.

— Est-ce que … commence-t-il.

— Oui, ça n’affectera pas ses souvenirs, donc tu peux.

Reece attrape alors les mains de Nora et les sert entre les siennes. Je la vois avoir un petit sursaut mais rien de plus. Elle a dû sentir sa présence sans pour autant interrompre le défilé de ses souvenirs.

Puis mon meilleur ami se met à parler. Il lui raconte absolument tout. Cette gêne face aux gens qui l’approchaient de manière insistante et surtout flirteuse et surtout du regard insistant de celle qu’on a longtemps appelé la Chouette. Il parle des cauchemars qu’il faisait à cause de tout ça et de la difficulté qu’il a eu à s’approcher d’elle lorsqu’on l’a inclus dans nos recherches. On avait besoin de ses connaissances alors il a pris sur lui et rapidement, il a commencé à l’apprécier. Mais quelque chose continuait à clocher. Ses regards étaient toujours trop insistants et ça le mettait encore plus mal-à-l’aise qu’avant.

Alors il raconte ce moment où il a pété un câble, puis des larmes de Nora et ses quatre mots qu’elle lui a dit entre deux pleurs. Je suis ta sœur. Il parle des explications qu’elle lui a donné et de ce que ça a engendré au fond de lui. Un sentiment de trahison envers son père, une honte pour cette sœur qu’il ne connaissait pas et avait mal jugée, une promesse d’être là pour elle et de rattraper le temps perdu et les larmes gâchées.

Je vois les larmes couler sur les joues. Celles de Reece, celles de son père et celles de Nora qui quitte enfin le royaume de ses souvenirs. Le casque qu’elle a toujours sur la tête l’empêche de faire grand-chose, mais ses doigts se referment un peu plus autour de ceux de Reece et ses sanglots se font moins silencieux, leur faisant remarquer qu’elle est de retour parmi nous.

Son père se précipite vers la machine pour terminer l’extraction puis va la détacher. Les premières secondes sont assez bizarres. Nora se lève et le regarde sans rien faire. Lui non plus ne bouge pas avant de murmurer un simple désolé. A ces mots, Nora se remet à pleurer et se précipite dans ses bras. Sa première étreinte avec son père. Elle a dû tellement en rêver.

Je regarde Riley et d’un commun accord, on quitte la pièce pour les laisser ensemble un moment. Nora a tellement de choses à leur raconter et surtout à LUI raconter. Notre Alètheia peut bien attendre quelques minutes de plus. On se rend dans la salle de consultation pour être tranquille et prend place sur les sièges présents.

Je rapproche ma chaise de la sienne et me colle contre lui. Même s’il m’a oublié lors de la Léthé, j’ai de la chance que ce ne soit pas de sa propre volonté. Je pense qu’apprendre que l’une des personnes que j’aime le plus au monde ait souhaité oublier mon existence me dévasterait. Je répète mes pensées à Riley qui se penche vers moi pour m’embrasser.

Il tourne sa chaise et l’approche à son tour de la mienne. Me faisant face, il parsème mon visage de baiser et c’est sans difficulté que je me laisse faire.

— Jamais je ne voudrais t’oublier, me dit-il entre chaque baiser. Je t’aime Jamie et je sais que ce n’est pas un sentiment nouveau. C’était déjà là, au fond de moi, au début de l’année.

— Moi aussi je …, je lui réponds. Attends ! Tu m’aimes ?

— Bien sûr.

— On parle du verbe aimer, dans le sens, je t’aime et pas je t’aime bien ?

— On parle du verbe aimer dans le sens de je t’aime tellement que j’aimerais parfois t’enlever pour montrer au monde que tu es avec moi. Dans le sens où j’ai tellement peur de t’oublier à nouveau que j’ai écrit ton prénom des centaines de fois dans ma chambre et laissé, déjà, le plus de traces possibles de ton existence dans chaque lieu où je vais souvent.

— Chaque lieu ? Même à ton boulot ? je demande, curieux.

— Surtout à mon boulot. Chacune de mes affaires porte un autocollant avec ton nom. J’ai même un dossier sur l’ordinateur contenant ton nom et les choses que je ressens pour toi.

— Argh, pourquoi tu es aussi parfait ! je geins avant de l’embrasser.

Je le sens rire contre mes lèvres puis répondre rapidement à mon baiser. Lorsqu’on finit par manquer d’air, il éloigne sa bouche de la mienne et me prend dans ses bras. Il me sert tout contre lui et je suis bien. Ouais, je suis vraiment bien à cet endroit, comme à chaque fois qu’il me prend sert dans ses bras. Puis … je pense que j’ai besoin de ça avant de devoir affronter la grande machine du mal et lui aussi probablement.

Et en parlant de machine du mal, il est l’heure de retourner dans la salle maudite. Ils nous attendent … enfin, pas tellement puisque Reece se fait déjà harnacher à l’appareil, mais le regard qu’il me lance m’apprend qu’il attendait que je sois là pour commencer et je le comprends. Cette machine est effrayante et je n’aimerais pas y être confronté sans avoir tout le monde auprès de moi.

Est-ce que c’est aussi horrible chaque année ? A la rigueur, heureusement qu’ils suppriment ce moment-là de nos mémoires. Il y aurait de quoi faire des cauchemars et ne plus vouloir aller chez quiconque travaillant dans le domaine médical traditionnel.

L’extraction des souvenirs de Reece semble durer plus longtemps que pour Nora mais, contrairement à elle, j’ai l’impression que c’est moins désagréable. L’alarme s’est beaucoup déclenchée par contre. Son animosité passée avec Nora, son dégout des gens qui le dévisagent et l’accostent, ses émotions face à une orientation sexuelle dont il n’a pas conscience, ce qu’il a ressenti après la lecture des livres du marché noir. Je vois son père tiquer à plusieurs reprises mais sans faire de commentaire.

Qu’est-ce que ça lui fait de découvrir toutes les choses que son fils a vécu en une seule année et se rendre compte qu’on a jamais rien su de tout ça, ni même imaginé une seule seconde ? Ça doit être dur … et en même temps, ça doit le pousser à se remettre en question. Pourquoi son propre fils lui a caché tout cela ? Manque de confiance ? Impression que ça ne l'intéressait pas ? Peur de sa réaction ?

Lorsque la machine s’arrête et que Reece est enfin libéré, il est automatiquement capturé entre les bras de son père. Je l’aperçois lui murmurer des choses à l’oreille sans parvenir à comprendre. Je pense que ce soir, en rentrant chez eux, ils auront le droit à une longue discussion entre père et fils, quelque chose qui leur permettra de peut-être enfin tout mettre à plat.

C’est maintenant au tour de Riley. J’ai hésité à passer mais il avait l’air déterminé à passer avant moi et lorsque je vois la crispation de Mr Moore qui s’approche lentement de lui, je comprends pourquoi. Riley m’a fait part de ses craintes quant à ce que l’infirmier pense de notre relation et surtout sa peur que notre Alètheia soit biaisée à cause de ça. Je décide alors de m’approcher de l’appareil de sorte que je puisse avoir une certaine visibilité sur l’écran. Au moindre geste bizarre, j’interviens et je lui demande de me montrer ce qu’il a fait. Je capte rapidement le regard de Reece qui semble deviner mes intentions.

— Comment est-ce qu’on sait le pourcentage de souvenirs conservés dans une Alètheia lors de sa fabrication ? demande-t-il presque innocemment.

— A la fin des souvenirs, lorsque l’on valide le processus, des statistiques apparaissent sur l’écran dont le pourcentage de souvenirs effacés et ceux gardés.

— Hum … Tu pourras nous le montrer avec les résultats de Riley ?

Oh … oh ! Mais il est malin lui ! C’est pas mon meilleur pote pour rien ! Son père est obligé d’accepter, ce qu’il fait d’ailleurs, et sera donc forcé de garder les souvenirs de Riley parce que s’il m’enlève de ses souvenirs, le pourcentage descendra énormément !

— Cool, je rajoute. Et vous pourrez montrer à Riley avec mes propres résultats. Je suis sûr qu’il va trouver ça fascinant !

Autant couvrir mes arrières aussi, le temps qu’on y est ! Et heureusement pour moi, il accepte sans faire d’histoire. Je ne sais pas s’il se doute de notre méfiance, mais en tout cas, il n’a pas l’air de vouloir compliquer les choses. Espérons que ce soit vraiment le cas.

L’extraction commence. Le visage de Riley reste impassible tandis que je vois quelques souvenirs s’afficher sur l’écran. C’est impressionnant … Ces images ne sont pas vraiment nettes. Il manque des détails sur la majorité d’entre elles, comme les arrières plans, les vêtements, etc. Mais les visages sont là, ceux des personnes concernant bien sûr, et il y a des palettes de couleurs flottant tout autour. C’est à la fois beau et intrigant.

— Ce sont les émotions, m’explique le père de Reece. Les émotions ressenties par n’importe quelle personne sont exprimées par le langage, les battements du cœur, la taille des pupilles, le rougissement de la peau et encore pleins d’autres éléments comme ça, sans compter ce dont la personne se souvient elle-même quant à son souvenir. Tout ceci est analysé par l’Oreille qui transforme ces informations en couleurs. C’est plus simple pour les représenter parce qu’il est très rare qu’un souvenir reste visuellement intact dans notre cerveau. Cependant, les émotions qui en sont reliées sont bien souvent complètes.

Donc les couleurs sont ses émotions. Il y a beaucoup de couleurs douces, je trouve que ça le représente bien. Des couleurs apaisantes, comme lui, et qui me donnent envie de me blottir dedans, comme si c’était un nuage. Et de temps en temps, des traces chatoyantes ou bien plus sombres apparaissent. D’abord un filet de rouge très vite suivi par un nuage noir qui fait sonner la machine.

— C’est quoi ? je demande.

— Le noir est pour la colère. Plus la couleur est sombre, plus la machine s’en méfie. Là, ce jeune homme a été pas mal en colère. Voyons voir d’où vient cette colère, afin de voir si elle est légitime ou néfaste.

L’écran s’assombrit à nouveau, la colère. Une route s’affiche que je reconnais très rapidement. Il s’agit de celle devant chez moi. A première vue, le souvenir défile à l’envers et très vite, je vois une partie de ma maison s’afficher. Puis une lumière rouge envahit l’écran et c’est à partir de ce moment-là que le souvenir reprend à l’endroit.

Il ne me faut qu’une seconde pour comprendre de quoi il s’agit. C’est notre premier baiser … celui après lequel il s’est enfui. La couleur rouge est dominante et je pense qu’elle le sera aussi dans mon propre souvenir. Au milieu des couleurs, j’entraperçois des images de nous nous embrassant. Et vient finalement le moment où il s’en va. C’est à ce moment là que l’image s’assombrit et que le noir domine tout l’écran. La colère …

— Pourquoi …

Je sursaute et me tourne vers Riley. Il murmure quelque chose que je ne comprends pas trop d’ici. Je ne pensais même pas qu’on pouvait émettre la moindre parole quand on est soumis à l’Oreille. Je m’approche de lui et tends l’oreille. Je finis par capter une litanie de mots

— Pourquoi … revenir … embrasser … encore … pardon … impardonnable … bizarre … pas naturel …

J’attrape sa main et la sers. Je ne sais pas s’il peut m’entendre mais je lui chuchote à mon tour quelques mots pour le rassurer, lui dire que ce n’est pas grave, lui dire qu’on est ensemble maintenant et que notre relation n’a rien de contre nature. Au bout d’un moment, je ne sais plus trop ce que je lui dis, les mots coulent tout seul, guidé par ma seule volonté de lui montrer que je suis là et que je l’aime.

— James, m’appelle Mr Moore. Voici le résultat de l’Alètheia de ton … petit ami.

Malgré l'accroc dans sa voix, il semble enfin vouloir appeler un chat, un chat. Oui, Riley est mon petit ami et pas un quelconque ami. A contre cœur, je lâche sa main et m’approche de l’écran de l’Oreille.

— Là, tu vois, c’est la durée des souvenirs inspectés. Il y a eu 365 jours, ce qui est totalement logique puisque c’est ce qui est demandé. Juste en dessous, c’est le nombre d’anomalies détectées. Il y en a eu une dizaine, ce qui est, pour te dire la vérité, très peu. Il s’agissait principalement de … eh bien … de moments avec toi … enfin des moments bien précis qui ont accentué ses émotions.

Oh … Ok, je crois qu’il essaye de me dire que les alarmes ont principalement sonné lorsqu’il s’agissait de sexe … C’est assez gratifiant en vrai et en même temps, vu que j’ai été pas mal concentré sur Riley, je ne sais pas si l’Oreille a pu capter des images et les aurait transmises au père de Reece et Nora … Et ça, je ne pense pas vouloir le savoir.

— Et pour l’Alètheia ? je demande.

— Ici, la dernière ligne. C’est le pourcentage de souvenirs gardés.

Je m’approche un peu plus et regarde le 98% affiché en bas de l’écran.

— Quels sont les deux pourcents absents ?

— Des choses peu utiles et permettant de ne pas rendre l’extraction suspicieuse. Des dates apprises en cours d’histoire, l’emplacement d’un magasin visité en début d’année, ce genre de chose.

Hum … j’espère bien que c’est vrai parce que je ne suis clairement pas là pour être oublié une troisième fois par Riley qui est d’ailleurs débranché et enfin libéré de cette machine. Et ceci ne signifie qu’une seule chose.

— A ton tour Jamie. Il ne reste plus que toi, m’annonce l’infirmier.

Je suis effrayé mais je n’ai pas le choix.

Et comme on dit, quand il faut y aller, faut y aller.

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