Le cas Rousseau
Le dossier Rousseau atterrit sur le bureau de Clara un mardi matin. Il se glissa parmi la paperasse routinière, discret. Un classeur mince, pas de bandeau rouge, aucune mention d’urgence. Juste un nom, une date, un tampon de l’hôpital Saint-Michel :
Michel Rousseau. Soixante-deux ans
Entré pour un suivi cardiologique planifié
Décédé quarante-huit heures plus tard
Cause officielle du décès : septicémie fulgurante : deux mots définitifs.
Clara ouvrit le dossier sans attendre de surprise. Et pourtant, dès la première page, quelque chose l'interpella : une sensation subtile, imperceptible pour quiconque, mais pour elle …. Admission lundi. Décès mercredi.
Elle parcourut les comptes-rendus : surveillance cardiaque, examens de routine. Aucun geste invasif, aucun incident signalé avant la chute brutale de l’état général. Et pourtant… septicémie.
- Ça n’arrive pas comme ça…, murmura-t-elle pour elle-même.
La plainte venait des enfants de Rousseau, deux adultes. Pas de querelle avec l’Institution, pas d’accusation frontale. Juste un détail, un élément qu'il leur avait été conseillé de taire : une cicatrice sur le thorax de leur père lorsqu’ils avaient vu le corps. Une cicatrice large, nette, récente et incompatible avec les soins consignés dans le dossier. Et surtout… constatée avant toute autopsie.
Clara se redressa. L’air sembla se durcir autour d’elle. Elle parcourut la fiche complète. Le nom du cardiologue responsable apparut : Dr Clément Leroy. Même hôpital. Même service. Même médecin.
Elle referma le dossier sans le ranger. Les mains posées sur la couverture cartonnée, elle resta immobile. Une ombre du passé la traversa : Jonathan. Même schéma clinique présenté comme irréfutable. Même certitude trop nette pour être honnête. Officiellement, Rousseau n’était qu’un accident médical, rien de plus. Cadre parfait, acceptable, presque confortable pour l’Institution. Pour Clara, c’était tout le contraire. Ce dossier était sa porte. Légitime et administrative. Une excuse pour fouiller, poser des questions, revenir à Saint-Michel sans que cela ressemble à une obsession personnelle.
Elle appela la famille Rousseau en fin de matinée.
- Bonjour, Inspectrice Morel. Je suis en charge de votre dossier.
Un silence. Une respiration retenue à l’autre bout. Puis une voix fatiguée, méfiante, mais ferme :
- Enfin.
Clara fixa l’heure du rendez-vous. Elle savait déjà ce qu’elle cherchait. Pas une erreur isolée. Pas encore. Quelque chose de plus diffus, une répétition, une dissonance.
Quand elle raccrocha, elle nota dans son carnet, toujours rangé dans le tiroir loin des regards officiels : deux morts, même Service, même cardiologue, même certitude qui s'impose.
Ce n’était pas encore un dossier criminel. Mais pour Clara, le voile venait de se lever : Jonathan n’était probablement pas un cas isolé.

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