Léo 

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Le dossier atterrit sur son bureau en fin de matinée. Pas un mot. Pas un regard. Juste la chemise cartonnée, déposée comme on se débarrasse d’un objet encombrant. Quelque chose dont personne ne voulait porter le poids.

Marc releva la tête, ses yeux quittant l’écran à regret. Il reconnut la couleur avant même de lire l’étiquette : disparition de mineur. Son estomac se noua. Il ouvrit le dossier.

Léo B.

Huit ans.

Trouble du spectre autistique.

Suivi médico-social régulier.

Dernière localisation connue : jardin d’enfance.

Les mots étaient propres. Alignés avec cette neutralité clinique qui donne l’illusion de maîtriser le chaos.

Marc expira lentement par le nez. Une pression sourde lui serra la poitrine, familière. Désagréablement familière. Il tourna les pages : signalement rapide, aucun témoin direct, aucune trace de lutte.

L’enfant n’avait pas disparu. Il s’était évaporé.

- Sérieusement… souffla Marc. Il se leva, attrapa la fiche synthèse, traversa l’open space sans croiser un seul regard. Au tableau d’affichage, il la fixa à côté d’autres avis de recherche. Certains avaient jauni. D’autres étaient déjà condamnés au silence. Il sut, sans avoir besoin de les lire, lesquels n’avaient jamais trouvé de conclusion.

De retour à son bureau, il reprit le dossier. Un nom attira son attention : Dr Henri Valmont, Psychiatre, Consultations spécialisées enfants.

Marc se figea … Valmont. Il ne le connaissait pas personnellement, mais administrativement, oui. Son nom revenait dans les dossiers, toujours en périphérie. Jamais impliqué. Jamais inquiété.

Il poursuivit.

Famille présente.

Investie.

Aucun signalement.

Aucun antécédent de fugue.

Aucun comportement à risque.

Rien. Absolument rien qui permette de classer ça vite et proprement.

Marc posa ses coudes sur le bureau, joignit les mains devant sa bouche. Il relut la chronologie, plus lentement : sortie collective, fin d’après-midi, encadrement habituel, et … un instant d’inattention. Cette phrase. Toujours la même. Puis plus rien.

Il pensa à Nathan sans l’avoir décidé. Le souvenir s’imposa, brutal. Même mécanique. Même trou noir au milieu d’un quotidien banal. Cette impression que l’absence n’était pas une erreur, mais une conséquence.

Marc referma le dossier avec précaution, comme si le bruit pouvait aggraver la situation.

- Pas cette fois, murmura-t-il.

Il attrapa son téléphone.

- Fournel. C’est Marc. Je prends Léo. Priorité immédiate.

Un silence s’installa à l’autre bout.

- Tu es sûr ? demanda Fournel, plus prudent qu’il ne l’aurait été pour n’importe quel autre dossier.

- Oui. Et je veux les comptes rendus complets dans lesquels Valmont apparaît. Tous, pas un résumé, tout.

Il raccrocha avant qu’on ne tente de discuter.

Marc rouvrit le dossier et s’attarda sur la photo de l’enfant. Léo ne regardait pas l’objectif. Son visage était fermé, comme déjà ailleurs. Une fragilité muette. Pas une demande d’aide. Un constat. Quelque chose bougea en lui. Lentement. Profondément.

Ce n’était plus une simple enquête. C’était un rappel à l’ordre. Et Marc savait, avec une certitude glaciale, que ce dossier-là - comme celui de Nathan - ne le lâcherait pas.

Pas tant qu’il n’aurait pas mis la main sur ce qui se cachait derrière ce vide.

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