La Traque

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La lumière du soleil écrasait le parking. Une lumière qui n’offrait aucun refuge, qui exposait tout sans distinction. Marc et Clara étaient immobiles dans leur véhicule banalisé, moteur coupé, vitres entrouvertes. Ils respiraient lentement, comme s’ils craignaient que le moindre souffle ne fasse basculer l’équilibre fragile de la situation.

Dans l’habitacle, le micro dissimulé dans le bureau de Valmont grésillait faiblement. Chaque froissement de papier, chaque inspiration résonnait comme une intrusion directe.

- Il panique, murmura Clara sans quitter l’écran du kit d’écoute.

Marc ne répondit pas tout de suite. Il observait. Il recomposait. Valmont ne paniquait jamais vraiment. Il anticipait.

- Non, dit-il enfin.

Un temps.

- Il calcule. Et il ment.

À l’autre bout de la ligne, Valmont faisait les cent pas. Le parquet grinçait sous ses pas nerveux. On l’entendait respirer trop vite, ouvrir et refermer des tiroirs sans logique apparente. Puis le clic sec d’un téléphone décroché.

- J’ai eu un entretien… oui… à propos d’un ancien patient.

Il baissa la voix.

- Je crois qu’ils commencent à comprendre.

Silence.

- D’accord. Je passe. Et je prendrai quelques jours. On ne sait jamais.

Sa voix tremblait juste assez pour paraître sincère. Trop pour être rassurante.

Marc coupa le son.

- Il demande des instructions.

- Et on vient d’en recevoir aussi, répondit Clara.

Quelques minutes plus tard, Valmont quitta son bureau. Il traversa le couloir à grandes enjambées, les épaules raides, évitant soigneusement les dessins d’enfants accrochés aux murs. Il ne les regardait pas. Il les fuyait. Il monta dans une berline sombre et démarra sans hésitation.

Marc compta mentalement. Cinq secondes, dix. Il allait mettre le contact quand Clara posa la main sur la sienne.

- Attends.

Elle inspira profondément.

- Suis-le. Moi, je retourne dans son bureau. Je cherche. On reste en contact.

Marc hocha la tête. Pas un mot de plus. Il quitta le parking à distance réglementaire. Ni trop près. Ni trop loin. Juste assez pour exister dans un rétroviseur sans s’y imposer.

La ville se dissolvait derrière Marc. Les immeubles cédaient la place aux friches, aux terrains vagues, aux routes défoncées. Plus il avançait, plus le décor se vidait. Le réseau aussi.

Valmont roulait avec assurance, en homme qui connaissait parfaitement le trajet. Il jeta un coup d’œil dans son rétroviseur. Un seul. Ses épaules se raidirent. Il attrapa son téléphone.

- Je suis suivi.

Un silence.

- Très bien. Amène-les au hangar.

Une respiration courte.

- Je t’envoie quelqu’un.

Marc serra les mâchoires.

- Merde…

Clara se glissa à l’intérieur du bâtiment. Elle entra dans le bureau de Valmont et referma la porte avec précaution. Elle fouilla vite. Trop vite mais chaque seconde était comptée.

Un tiroir résista. Elle força. Le bois céda dans un craquement étouffé. À l’intérieur, un carnet bleu foncé, écorné, trop souvent manipulé. Elle le feuilleta lentement. Des dates, des initiales, des symboles, puis, en marge, une phrase qui la cloua sur place : « Enfant compatible - suivi validé »

Clara referma le carnet. Ce n’était pas de la thérapie… murmura-t-elle, C’était un tri.

Elle attrapa aussi l’agenda posé sur le bureau. Un outil de gestion méthodique et non pas un agenda personnel.

Des pas dans le couloir. Clara releva la tête. Elle se figea, glissa carnet et agenda dans ses poches et quitta le bureau sans se retourner. Une fois à l'extérieur, elle appela Marc.

- J’ai trouvé un carnet et un agenda. C’est du lourd, du très lourd. On parle d’enfants, de sélection ...

La voix de Marc était basse, tendue.

- Je le suis toujours. Et j’ai un très mauvais pressentiment.

- tu es où ?

- Route nationale 80. Ancienne zone industrielle.

- J’arrive. Reste en ligne.

Valmont quitta l’axe principal et s’engagea sur un chemin de graviers. Les pierres crissaient sous ses pneus. Marc ralentit, puis coupa le moteur à l’orée du chemin. Le silence s'installa. Au bout de la piste, un hangar, isolé, rongé par la rouille. Une carcasse industrielle à moitié debout. Les volets métalliques pendaient comme des paupières mortes. Une voiture noire était déjà là. Et une silhouette, appuyée contre la voiture. Elle attendait.

- Il n’est pas seul, murmura Marc au téléphone.

Valmont sortit de sa berline. Son visage avait changé. Plus aucune trace de nervosité. Il s’avança vers l’homme. Un échange de regards. Aucun mot. Ils disparurent à l’intérieur du hangar.

- Je me rapproche, dit Marc. Je t’envoie la position GPS.

- Marc… on n’a aucun renfort. Aucun cadre légal. S’ils te voient—

- Je sais - un temps -, mais si on recule maintenant, on ne saura jamais ce qu’ils font des enfants.

- Sois prudent.

Marc envoya sa position, raccrocha, puis il inspira lentement, comme avant une plongée. Il sortit de son véhicule sans bruit. Chaque pas était mesuré. Chaque ombre, suspecte. Le vent s’engouffrait dans les tôles du hangar faisant gémir la structure comme un animal blessé.

Marc savait désormais une chose. Valmont ne fuyait pas. Il menait la danse. Et quelque part, dans cette carcasse de métal et de mensonges, quelqu’un attendait qu’ils fassent le dernier pas.

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