L’Infiltration
Les pompes funèbres Vautrin affichaient une respectabilité honorable derrière une façade impeccable, des lettres dorées nettoyées à la main, une allée gravillonnée ratissée au millimètre. Ici, la mort se vendait sous forme de plaquettes crème, de promesses murmurées et de poignées de mains compatissantes. Un décor parfait pour dissimuler l’innomable.
Marc gara le fourgon à l’arrière du bâtiment. Casquette basse, veste sombre, badge magnétique autour du cou. Un chauffeur parmi d’autres, transparent de par sa fonction.
À l’intérieur, Clara était allongée entre deux housses mortuaires vides. Le plastique froissait à peine sous sa respiration contrôlée. Elle comptait les secondes. Elle écoutait tout.
Un gardien, la cinquantaine usée, sortit du bâtiment principal.
- Livraison ? demanda-t-il sans conviction.
Sans un mot, Marc tendit un bon falsifié sur lequel le gardien jeta un coup d’œil rapide.
- Bâtiment B. Sous-sol. Chambre mortuaire, - il désigna l’arrière du bâtiment -, ascenseur du fond.
Marc acquiesça.
L’ascenseur descendit lentement. Le grincement du métal résonnait comme une plainte étouffée. Quand les portes s’ouvrirent, l’air changea immédiatement. Plus froid et une odeur chimique lourde, masquée par le formol.
Dans la chambre mortuaire, deux tables d’autopsie en inox brillant occupaient le centre de la pièce : éclairages directionnels, instruments alignés avec une précision maniaque. Un homme se tenait là, dos tourné, en blouse blanche. Le docteur Faucher.
Marc entra.
- Police. Retournez-vous lentement, - un temps – que faites-vous ici ?
Faucher se retourna, sans un mot, ses mains montèrent à hauteur d’épaules.
- Je me répète, Docteur, dit Marc en avançant, arme pointée -, qu’est-ce que vous faites ici ?
- Et vous ? répondit Faucher calmement, vous n’avez rien à faire dans ces locaux.
Marc s’arrêta net.
- Ne me prenez pas pour un con.
Il attrapa Faucher par le col et le plaqua contre une table. Le métal vibra.
- Dernière fois. Qu’est-ce que vous faites ici ?
- Vous êtes dans une chambre mortuaire, répondit Faucher sans hausser le ton -, on prépare les corps pour les familles.
Le mensonge était lisse.
- Arrête de te foutre de ma gueule.
La pression montait. Faucher respirait plus vite, mais il restait étonnamment calme, habitué aux situations limites.
Une main se posa sur l’épaule de Marc.
- Marc… calme-toi.
Clara venait de sortir de l’ombre.
Marc relâcha légèrement sa prise, fit un pas en arrière ... Une seule seconde.
Faucher plongea la main vers la table. Attrapa un scalpel. Le geste fut net. Chirurgical. Il visa la gorge. Marc recula juste à temps. La lame effleura sa peau.
- Putain !
Et ce fut le chaos. Faucher tenta un second coup. Marc bloqua le poignet. Les deux hommes heurtèrent la table. Les instruments s’entrechoquèrent dans un vacarme métallique. Clara braqua son arme.
- Marc, bouge ! Mais elle ne tira pas. Trop proche. Trop risqué.
Marc frappait Faucher. Une fois, deux fois. Le scalpel tomba au sol. Il n’attendit pas. Les coups pleuvaient maintenant, lourds, précis.
- Espèce d’enfoiré !
- Marc ! cria Clara. Arrête ! On a besoin qu’il parle !
Marc se figea. Haletant.
Il ramassa le scalpel. Le leva. Le posa à quelques centimètres de l’œil de Faucher.
— Maintenant, tu vas parler, - un souffle -, ou je te crève l’œil.
Quelque chose céda. Faucher tremblait, pas de panique mais de lucidité qui se fissure.
Il sourit d'un sourire brisé.
- Si vous êtes ici… c’est que vous savez déjà, - il inspira -, on prélève des organes. Sur des personnes de tout âge, sélectionnées selon les demandes.
Pendant qu’il parlait, Clara fouillait dans les tiroirs, puis ouvrant deux dossiers trouvés sur le bureau, elle se figea.
- Marc… regarde ça… c’est nous !
Identités, dates de naissance, photos, antécédents médicaux, groupes sanguins, compatibilités ...
- Bordel…
Faucher lâcha un rire nerveux.
- Aujourd’hui, on attendait un homme et une femme, - il leva les yeux vers Marc -, trop curieux.
Clara serra les dents.
- Vous êtes foutus, - continua Faucher -, vous êtes tombés sur un réseau structuré, très structuré : médecins. policiers. assistants sociaux, psychologues, psychiatres. Nous sommes partout.
- Putain de merde… murmura Marc.
- Et les corps ? coupa Clara, vous en faites quoi ?
Faucher ricana.
- Là où personne ne cherche, crématoriums. cercueils scellés, enterrements de substitution.
Marc se redressa, le regard noir.
- Valmont, vous le connaissiez. Je vous ai vus dîner ensemble. Ces réunions, c’était quoi ?
Faucher souffla.
- Vous êtes flic… réfléchissez.
Marc approcha encore la lame.
- Répondez.
- On organise, lâcha Faucher, on parle des commandes, des futures cibles.
Marc et Clara échangèrent un regard. Puis Marc avança d’un pas.
- Et les enfants ? - sa voix tremblait à peine - il y en a un qui a disparu, - il s’approcha encore - je sais qu’il est vivant. Dis-moi où il est.
Faucher détourna les yeux.
- Parle.
Le silence s’étira. Trop longtemps. Puis Faucher craqua.
- Sous-sol, au niveau moins deux, dans la salle froide secondaire.
Il avala sa salive.
- Les enfants qu’on ne prélève pas tout de suite… on les garde là, - un murmure -, en attente.
Clara ferma les yeux une seconde. Marc recula lentement. La lame tremblait dans sa main.
- Tu vas nous y conduire, dit-il, maintenant.
Le système venait de montrer son vrai visage et quelque part, dans ses entrailles, un enfant respirait encore.

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