La Descente

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L’ascenseur du bâtiment B ne descendait pas au niveau -2. Faucher le savait. Marc aussi, désormais.

- Les escaliers techniques, murmura le légiste, derrière la chambre froide principale.

Sa voix était blanche. Vidée.

Marc le poussait devant lui, le canon pressé entre les omoplates. Aucun espace, aucune négociation. Clara fermait la marche, arme levée, regard en alerte permanente, calme, le calme qui précède toujours le pire. Ils s’enfonçaient.

À chaque marche, le bâtiment changeait de nature. Le carrelage clinique disparaissait, remplacé par un béton brut, sale, marqué de fissures anciennes. L’éclairage devenait capricieux. Une lumière blafarde, maladive qui clignotait comme un cœur en fin de course.

Une porte métallique, sans plaque, sans nom. Faucher s’arrêta.

- C’est là.

Marc ouvrit. Le froid les frappa de plein fouet. Pas celui, aseptisé, des chambres mortuaires réglementaires. Non. Un froid humide, poisseux, qui s’infiltrait sous la peau et refusait d’en sortir : le niveau - 2. Un couloir étroit, oppressant, trop étroit pour fuir. Des portes alignées, numérotées, certaines verrouillées, d’autres entrouvertes, comme des bouches mal fermées.

Un bruit. Presque rien. Un souffle. Clara se figea.

- T’as entendu ?

Marc hocha la tête. Il l’avait entendu aussi. Et il savait ce que ça signifiait. Ils avancèrent. Troisième porte à gauche. Marc posa la main dessus. Le métal était glacé. Mort. Il ouvrit. La pièce était minuscule, une ampoule nue pendait au plafond, diffusant une lumière faible, jaunâtre. Un matelas posé à même le sol, une couverture sale. Une perfusion suspendue à un pied métallique, débranchée. Et dans un coin, recroquevillé contre le mur … un enfant.

Marc sentit son ventre se contracter violemment.

- Léo…

Le garçon leva la tête. Les yeux cernés, trop grands pour son visage amaigri. Vivant, terrifié, mais encore vivant. Il tenta de reculer, se plaqua contre le mur, cherchant à disparaître.

- C’est fini, dit Marc, la voix plus douce qu’il ne l’aurait cru possible, on est là pour toi.

Clara s’agenouilla aussitôt. Rangea son arme.

- Léo, regarde-moi, tu es en sécurité maintenant.

L’enfant tremblait de tout son corps. Sa respiration était hachée.

- Ils… ils ont dit que j’allais dormir…, - il avala difficilement -, que je me réveillerais plus léger…

Marc ferma les yeux une fraction de seconde. Une seconde de trop. Derrière eux, Faucher éclata d’un rire bref, sec.

- Vous arrivez trop tard, de toute façon.

Marc se retourna brutalement.

- Qu’est-ce que tu racontes ?

Le légiste souriait. Un sourire malade.

Le réseau sait déjà que je suis grillé, - il inclina la tête -, vous pensez vraiment qu’on vous a laissés descendre ici sans réagir ?

Un bruit sourd résonna dans le couloir. Puis un autre. Des pas rapides, synchronisés. Clara se redressa d’un coup.

- Marc… on n’est plus seuls.

Les lumières clignotèrent. Puis des silhouettes apparurent aux deux extrémités du couloir. Des blouses, des uniformes de sécurité. Pas des amateurs, des gens entraînés, organisés.

- Remettez l’enfant, - lança une voix -, et on pourra discuter.

Marc attrapa Léo, le serra contre lui. Clara répondit sans hésiter : Jamais.

Le premier tir éclata. Le mur explosa à quelques centimètres d’elle.

- Contact ! cria-t-elle.

Elle se replia dans la salle, ressortit aussitôt pour tirer. Une fois. Deux fois. Un homme s’effondra. De nouveau le chaos. Marc recula, dos au mur, Léo agrippé à lui comme une bouée de survie.

- Clara, on est coincés !

- Je sais !

Elle lança un regard rapide à l’enfant.

- Léo, reste avec Marc. On va te sortir d’ici. D’accord ?

Les tirs claquaient. Les cris ricochaient contre le béton. Un corps tomba. Puis un second. Faucher tenta de profiter de la confusion pour s’échapper. Il n’alla pas loin. Une balle perdue lui traversa la tête. Il s’effondra sans un son, les yeux grands ouverts, surpris jusqu’au bout.

- J’ai plus de munitions ! cria Clara. Marc balaya le couloir du regard. Un dernier homme, caché, à l'affût. Marc inspira. Une fois. Puis il sortit, arme pointée, en avançant sans ralentir, forçant la décision. L’homme surgit. Échanges de tirs. L’homme s’écroula.

- Maintenant ! - cria Marc -, Clara, prends Léo !

Elle s'exécuta. L’enfant était en état de choc, mais obéissait. Ils coururent. Le couloir, les escaliers, l’air qui brûlait les poumons. Ils se retrouvèrent enfin à l'extérieur. Marc s’effondra à genoux. Clara se retourna aussitôt.

- Marc… putain, tu saignes.

Une tache sombre s’étendait sur son abdomen.

- C’est rien, - grogna-t-il en se relevant -, on bouge.

Léo, silencieux, toujours collé à Clara, tremblait. Ils montèrent dans le véhicule et démarrèrent en trombe, direction l’hôpital.

Alors que le bâtiment Vautrin disparaissait dans le rétroviseur, Clara murmura : on vient de déclarer la guerre. Marc regarda ses mains trembler sur le volant.

- Non, - il serra les dents -, ce sont eux qui viennent de faire une erreur.

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