La Traque silencieuse
Marc conduisait d’une seule main. L’autre reposait contre son flanc. La balle n’avait fait qu’effleurer la peau, une brûlure nette, superficielle, mais suffisamment vive pour rappeler sa présence à chaque vibration. Le sang suintait en mince filet entre ses doigts, tiède, avec cette odeur métallique tenace. Chaque aspérité de la route ravivait la gêne plus que la douleur. Il serrait les mâchoires. Pas question de lever le pied. Pas maintenant.
Les néons de la ville défilaient, étirés par le pare-brise sale. Tout semblait flotter, instable, comme si tout pouvait s’effondrer d’un instant à l’autre.
À l’arrière, Léo s’était recroquevillé sur lui-même. Trop petit, trop fragile pour ce qu’on venait de lui infliger. Clara le maintenait contre elle, lui parlant sans discontinuer, d'une voix basse, rythmée, presque médicale. Celle qu’on utilise quand l'abîme menace de tout emporter.
- Regarde-moi, Léo. Voilà. Inspire… expire. C’est bien. Reste avec moi. C’est fini.
Elle savait que c’était faux. Elle le répétait tout de même.
Marc brisa le silence. Sa voix était sèche, hachée, arrachée à la douleur.
- On ne va pas à l’hôpital comme ça. C’est trop risqué. On ne sait pas jusqu’où ça va.
Clara ne détourna pas le regard du garçon.
- Tu saignes. Tu as besoin de soins. Et Léo aussi. Maintenant.
Un rictus crispé passa sur le visage de Marc.
- Oui, je sais… mais c’est superficiel, ne t’inquiète pas. Je vais aux urgences les plus proches. Une fois là-bas, tu prends la voiture, tu emmènes Léo. Tu pars le mettre en sécurité. Je ne veux pas savoir où.
Il jeta un regard furtif dans le rétroviseur.
- Fais quelque chose pour moi, pour ma femme et pour mes filles. Je veux être la cible, pas elles.
Il marqua une pause. Son regard se durcit, se ferma.
- C’est la guerre, et il reste des têtes à faire tomber : Vautrin, le cardiologue, et surtout le préfet.
Clara releva lentement la tête.
- On ne peut pas faire ça seuls.
- Justement, - un sourire sans joie fendit le visage de Marc -, les chefs, l’IG et les médias, tous. Plus on éclaire, moins ils peuvent frapper dans l’ombre.
Clara réfléchit une seconde.
- Ça va déclencher une tempête, ils vont paniquer.
- Et quand ils paniquent… ils font des conneries.
Un silence lourd. Puis Clara reprit :
- J’ai un cousin. Il bosse pour un journal. Petit tirage, mais indépendant.
Marc hocha la tête.
- Bonne idée, - il resserra sa prise sur le volant -, et on balance aussi sur les réseaux sociaux. Fort, brut, impossible à contenir.
L’hôpital surgit au bout de l’avenue. Marc vira sans hésiter vers l’accès technique. Couloirs de service. Néons défaillants. Aucun témoin. Il s’effondra à peine franchi le seuil. Les urgentistes prirent le relais sans poser de questions. Des gestes précis, rapides, habitués à l’urgence sale. Le brancard fila. Marc disparut derrière les portes battantes. Le claquement métallique résonna longtemps. Comme une porte de cellule.
Le monde se scinda.
Clara se retrouva seule avec Léo. Elle n’hésita pas. Direction un lieu sûr, un endroit calme, hors radar : sa tante. Une fois à l’intérieur de cette asile, elle posa une main sur l’épaule du garçon. Une pression réelle, rassurante.
- Tu es en sécurité ici. Personne ne te touchera.
Léo hocha faiblement la tête. Ses yeux restaient ouverts, mais vides. Le sous-sol respirait encore derrière ses paupières.
Marc émergea dans une lumière blanche, propre. L’odeur aseptisée lui brûla les narines. Une douleur sourde battait dans son ventre, régulière. Il était vivant, pour l’instant. Des pas lents résonnèrent dans le couloir. La poignée tourna. Un homme entra sans frapper.
- Commandant Dubois, je représente des intérêts sérieusement contrariés, dit-il calmement. Vous avez pris quelque chose qui ne vous appartient pas.
Marc se redressa malgré la douleur. Son regard était glacé.
- Un gosse n’appartient à personne. À part à ses parents.
Un sourire mince, presque amusé, étira les lèvres de l’homme.
- Tout dépend du marché, - il s’approcha du lit, juste assez - après ça, tout sera hors de votre contrôle, - il marqua une pause -, et n’oubliez pas : nous savons tout de vous, de votre épouse et de vos filles.
Les poings de Marc se crispèrent.
- Si vous touchez à ma famille, je vous retrouverai tous.
L’homme eut un léger rire.
- Je vous croyais plus intelligent, dans votre état, vous comptez faire quoi ? Et Clara… vous savez où elle est ?
- Non, répondit Marc. Je l’ai laissée partir sans rien demander.
Un silence. Puis l’homme hocha la tête.
- Très bien. Dans deux heures, chez Vautrin au Crématorium
Il se redressa.
- Sinon… vous connaissez la suite.
Il ressortit comme il était venu. Lentement. Certain de son impunité. Marc fixa le plafond. Les néons vibraient au-dessus de lui.
- Enfoiré…
Cette fois, ce n’était plus une enquête, c’était une guerre ouverte.

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