100.2
Ginger a enfilé des maniques à motifs coquillages, assorties au jardinet, et déposé sur l’ilôt le crumble fumant. Le parfum, chaud, sucré des pommes de Pantar me donne envie de dégommer le gâteau. Il n’y a que l’idée du cyanure pour me retenir.
La dame blanche se penche sur l’invitée bâillonnée.
— Nina Da Costa, j’espère que tu aimes ton crumble... very hot.
À peine on lui ôte sa muselière que l’enragée tente un coup de dents contre la main gantée d’Alecto. Manqué. Plus vive qu’un chat, aussi insaisissable qu’un liquide, la lady a esquivé l’attaque sans donner l’air de bouger. Même moi, j’ai rien vu venir.
— Allons, pas de ces impolitesses. J’espère que le même appétit sera de mise pour notre dessert spécial.
Moins elle élève la voix, plus Alecto sonne inquiétante. Un peu comme ce geste, trop courtois, par lequel elle avance une part de crumble sous le nez de Nina.
— Bouffe-le toi-même ton poison, connasse ! crache l’invitée en envoyant d’un coup de menton l’assiette frapper le sol.
— Voyons, my dear, tu ne vas pas nous faire l’affront de refuser une gourmandise préparée avec tout notre amour.
Notre amour du trépas, j’imagine. Pendant que Lady Alecto balade ses caresses mortelles autour des épaules tendues de Nina, Clair garde le harpon braqué sur elle, Ginger se dépêche de découper une autre part de gâteau et Tignasse-d’épinard assiste au spectacle sans moufter.
— Rain, fourre-lui cette part bien au fond du gosier, ordonne la stryge.
— Et si j’veux pas ?
Je ne sais même pas trop pourquoi je lui tiens tête. Peut-être juste par plaisir de défier.
— Te fais pas de bile, Rainy, m’encourage Clair, l'œil collé sur l’objectif. Elle a viré purentine depuis un bail, celle-là.
— Et moi, Gueule-d’elf, de quelle couleur tu m’vois ?
— Crois-moi, sa couleur vaut pas mieux que la tienne.
Je sais pas pourquoi ça m’écorche. Peut-être justement parce qu’il n’y a rien à écorcher. Lui faire avaler le gâteau, la regarder s’étouffer dans sa gerbe, détraquer sa grande machine sans avoir pu admirer les rouages. Sans perspective satisfaisante. Ou c’est peut-être au-delà de ça.
Mon pandémonium tremble et la coupole s’érode. Une stalactite dantesque bombardée au milieu de ma mer de lave. Je bous, je trépigne de remous.
Je plante des yeux meurtriers dans les lentilles opaques de Lady Alecto.
— J’vais pas le faire. Déjà, ça m’amuse pas, et puis, c’est pas juste.
— Pas juste ? Te moquerais-tu de moi, Rain, deary ?
Mes griffes ont saisi sa trogne comme une fleur sauvage, assez doux pour ne pas la froisser.
— J’ai l’air de blaguer ? Je suis le démon qui brise le système. Je suis libre de tout, je suis libre de choisir. Tu rabaches partout que tu veux rendre la Justice. Ça, c’en est pas. Comment une p’tite nana comme elle atterrit dans une secte de suceuses de sang maboules ? Pourquoi elle se risque à pomper des maladies vénériennes au lieu de prendre des probiotiques, comme tout l’monde, ou de se tartiner de crème anti-ride ? Qui lui a bourré le crâne ? À quel niveau de dégringolade faut être pour avaler autant de conneries ? Alors, dis, Alecto, tu trouves que Nina ressemble à autre chose qu’à une victime ?
J’espérais qu’elle se vexe, qu’elle sorte de ses gonds et qu’elle essaye de me contraindre par la peau du cou mais, fidèle à elle-même, la stryge déploie un sourire hautain. Première fois de ma vie que je crois remporter une joute verbale. Enfin, juste avant que la Succube m'aboie dessus :
— Ne manque pas de respect aux Mères Supérieures ! Ces femmes vivent depuis cinq-cent ans. Elles sont notre mémoire vivante, notre modèle, notre salut.
— Six-cent ans ? je ricane. T’es con ou tu le fais exprès ? Tu n’vois pas que tes Mères Supérieures se foutent de ta gueule ?
Nina me crache à la tronche, avant d’envoyer par terre une nouvelle assiette avancée par Ginger.
— Ta jalousie te rend palotte, laideron.
— Ma jalousie ?
Cette fois, je glousse franchement. Le rictus acéré de la bête a germé sous mes lèvres retroussées. L’autre est susceptible. Elle a plus de pouvoir qu’une bande de vieilles sorcières qui vivent de sang frais et de mythos. Elle est plus forte que le temps et tous les elixirs.
Montre-lui, Pantin, le miracle de notre glaise. Gave-la de notre boue jusqu’à ce que l’humeur noire engloutisse ses croyances. Qu’elle croie en Nous, et en nul autre. Qu’elle traîne son âme puante aux portes de nos enfers.
Je ne suis que semi-moi, les crocs plantés franchement dans la paume de la main. Le rouge de mes veines éclabousse la face incrédule de Nina. Piquée.
Mes yeux pleurent leur mucus. Au revoir, lumière blanchâtre ; je retrouve ma noirceur originelle. Le berceau de mes démons. Terrifiée.
La paume saignante me lèche la joue. Pommade étalée, les tissus s’excitent, un shot de cellules neuves. Ses yeux écarquillés.
Voyant ma plaie béante se refermer comme du sable mouvant, l’impie ne dit plus un mot, pas un juron. Jamais ses gourous ne lui ont servi un tel spectacle.
— Tu es…
— Je ne suis pas un mensonge, je suis la Fontaine de Jouvence.
Le silence est tombé sur la cuisine, tout le monde retient son souffle. On me regarde m’élever, devenir l’unique Dieu de Nina. Sauf Alecto, dont la langue venimeuse s’est retenue trop longtemps.
— Vois-tu, sweet Nina, ce dont nous sommes capables ? Jamais une Succube n’a accompli pareille magie. Rain ici présent pourrait avaler tout ce qu’il reste de crumble sans craindre d’y rester…
Son regard appuyé va et vient entre le gâteau et moi.
Contrôle.
J’accroche mon estomac et, pendant que la dame blanche pousse une troisième assiette sous le nez de Nina, je m’enfile en moins de deux ce qu’il reste de crumble. L’invitée me contemple comme on reçoit une faveur divine, avec un genre d’admiration mortifiée.
Je triomphe.
— Renonce à ta foi, Nina, l’exhorte la stryge, si proche d’elle qu’elle risque à tout instant une morsure au visage. Abjure et admets que les Mères Supérieures sont le fruit d’une imposture. Alors, j’envisagerai de t’épargner.
Un sourire béat se superpose au rictus. Alors, voilà ce que ça fait de convertir une fidèle ? D’ici peu, toutes ses sœurs marcheront dans mes pas en quête d’éternité !
Je n’ai pas le temps de jubiler. Les mâchoires de Nina ont fondu sur la dernière part de crumble, englouti jusqu’au dernier quartier de pomme sans s’encombrer de mastiquer.
— Leur sang coule en moi, je suis… immortelle.
Sur la dernière syllabe, Nina tire fièrement la langue. Aucun trucage. Elle s’est enfilé assez de poison pour en tuer dix comme elle. Ça ne prendra que quelques minutes. Un claquement de langue de la dame blanche, et les prémices de mon culte se sont effondrés avec tous mes sourires.
Saloperie de dictatrice… Elle s’est servi de moi, cramponnée à ses propres fins. Et j’ai marché l’ego en avant dans ses manipulations. Saloperie de moi…
Le crumble a fini par remonter. Enkidu m’a collé le train jusqu’à la salle de bain avec un air aussi inquiet que débile. C’est sûr, il n’ose pas croire que je vais m’en remettre. Mais huit dégueulis plus tard et les intestins lessivés, me voilà, revenue comme une fleur de l’antichambre de la Mort.
— T’es un drôle de numéro, toi ! s’amuse Tignasse-d’épinard. T’es quel genre de psyko ?
— Pas un psyko… le Diable Blanc.
J’ai rien demandé, mais il me déballe sa vie. Son job de merde, son espionne de patronne, sa clientèle pleine de cachoteries. Vraiment le genre de ragots dont j’ai rien à carrer.
— Si on se débrouille bien, on butera Gilgamesh. C’est… la seule chose qui compte.
Je ne vais pas demander pourquoi, pas remettre une pièce dans sa boîte à blablas. Pas besoin, Enkidu adore parler de lui. Même mon regard noir ne peut pas l’arrêter.
— J’ai juste descendu un type, une fois… Une seule. C’était pas ma faute. J’ai vu sa couleur, je devais me défendre. Je peux pas tuer un seul enfoiré mais Gilgamesh peut me liquider légalement ! C’est du délire, tu ne trouves pas ?
— Peut-être que Gilgamesh voit ta couleur. Dans ce cas-là, c’est la même chose. On s’en cogne que ce soit juste ou légal, c’est toujours le plus fort qui l’emporte.
— Intéressant.
Je m’essuie la bouche. Lui, on ne peut pas dire qu’il soit digne d’intérêt. Je lâche la première chose qui me vient.
— T’es un pique-bœuf.
— Un quoi ?
— Laisse tomber, on s’en fout.
L’oiseau pique-bœuf, encore une merveille de la nature. Peut-être que mon ange tient un peu de ça… Une force de faible, un pouvoir mesquin. Le genre de piaf serviable qui mange les parasites des grands animaux. Il les débarrasse des tiques ; pratique. Mais il ne s’arrête pas là. Il boit aussi le sang des plaies et, sous couvert de les nettoyer, les picore, les creuse, empêche toute cicatrisation. Un pur enfoiré de petit profiteur. Plus de plaies, plus de parasites à béqueter. Un rapace déguisé en pluvier.
Enkidu s’en fout de Fate. Il n’est là que pour se servir sur les cadavres. Que pour coincer sa cible au milieu de notre chaos. Plus une tumeur qu’un organe. Il est autant l’allié de notre cause que le ténia est celui de la perte de poids.
Un emmerdeur utile.
De retour en cuisine, on trouve Nina au sol dans sa marre de gerbe. Lady Alecto charge Ginger de la porter jusque dans la baignoire. Cette fois, il ne faut pas laisser de traces.
Pendant que la dame blanche joue les chimistes dans la salle de bain, on troque nos tabliers de cuisine contre ceux de ménage et on récure la pièce du sol au plafond. Tignasse-d’épinard n’a pas menti : il sait y faire avec les balais. Clair s’applique comme il peut, plus habitué à balancer des seaux de peinture que des seaux d’eau. Ginger guette la moindre occasion de nous fausser compagnie, toujours à regarder l’heure.
Gin, sous ses circuits, c'est une boule d'émotions. Elle n'a de la machine que l'intelligence calculatrice. Heureusement que son cyborg est là, parce qu'en-dessous, la fille pleure non-stop.
Je ne demande pas si ça va, car j’ai déjà la réponse. Gin n’aime pas les tueries. Il lui faut cinq shooters pour digérer tout ce qu’on vient de faire.
Alecto revient, prend les garçons à part pour leur donner des directives. Ils s’en vont sur-le-champ. Je vais rentrer, moi aussi.
— Wait a second, Droplet.
Alors, comme ça, quand elle arnaque quelqu’un jusqu'au fion, elle lui offre un p’tit nom personnalisé en compensation ? Si elle croit que je vais courber l’échine…
— I am truly sorry, s’incline-t-elle. Je ne m’attendais pas à ce que toi, tu refuses de tuer. Serais-tu une meilleure personne que je l’ai imaginé ? Manifestement. J’ai réfléchi à tes arguments et, je l’admets, j’ai failli. J’ai entaché mon propre idéal. Sans doute toutes les Succubes ne sont-elles pas coupables des siècles et des siècles d’endoctrinement et de fanatisme qui ont conduit celles d’aujourd’hui à sacrifier des malheureuses sur l’autel de l’Immortalité.
« Tout à l’heure, toi et moi livrions une bataille d’orgueil, rien de moins. J’aimerais que ça ne se reproduise pas. Alors, je vais verser de l’eau dans mon vin : nous n’éliminerons que les Mères Supérieures et les plus influentes. Enkidu nous en dressera la liste. En retour, j’attends de toi deux choses. Firstly, tu t’assureras qu’aucune des cibles désignées ne survive à la garden party des Orsbalt. Secondly, tu garderas toujours un œil sur Enkidu. Je n’ai aucune confiance en lui.
Elle aussi l’a perçu.
— C’est un pique-bœuf.
À l’air intrigué de la cheffe de meute, Ginger répond par un exposé digne des plus beaux docu animaliers. Le masque de théâtre de Lady Alecto se fissure une seconde pour laisser apparaître le spectre d’un rire sincère.
— Droplet, Sugar, j’ai une annonce des plus délicieuses à vous faire. Je vous fais confiance pour n’en rien divulguer. Ma bonne amie Hazel Orsbalt m’estime assez pour me laisser en charge de tous les préparatifs culinaires de sa garden party d’anniversaire. À moi de choisir le menu et de recommander les meilleurs marmitons aux cuisines de Whistlestorm. Nous avons toutes les cartes en main. Que cette fête soit un massacre !
Je déglutis. Moitié flattée par sa confiance, moitié nerveuse.
— Tous les invités vont clamser, si on leur sert ce crumble…
— Don’t worry, Droplet. Il se trouve que, pour ses dix-neuf ans, my dear Hazel n’a demandé qu’un seul et unique cadeau à son paternel : une entrevue avec son Conseil. Rendez-vous au cours duquel elle espère leur exposer ses idées utopiques sur l’avenir de l’archipel. Pour nous, cela ne signifie qu’une chose : pendant près d’une heure, les plus éminentes pourritures d’Elthior se trouveront cloîtrées dans la même pièce, à l'abri des regards. Nous n’aurons qu’à nous assurer de leur servir l’unique crumble aux pommes de Pantar que nous aurons concocté… Clair filtrera l’entrée. Nous ferons en sorte que les conseillers honnêtes n’accèdent pas à la réunion. Ginger, penses-tu être assez alerte pour pirater leurs holopads et simuler quelque urgence ?
— Affirmatif !
— Rain, pendant ce laps de temps, tu seras chargé d’éliminer le plus discrètement possible les résidus de pourriture et les Succubes. Tu devras mémoriser leurs visages en amont. Quant à Enkidu, je le chargerai de la diversion. Mieux vaut le tenir à l’écart.
Hazel, Ginger, moi-même. Quelqu’un a-t-il déjà échappé aux manigances d’Alecto ? À quoi ressemblera le monde qu’elle nous promet, celui où règne le libre-arbitre ? Mon libre-arbitre à moi m’a toujours désignée coupable. Je n’ai pas de principes, pas de limites, pas d'éthique. Mais il y a quand même des choses auxquelles je reste attachée.
— J’aime pas ce plan.
— Qu’est-ce qui te contrarie, Puppy ? Tu ne te sens pas capable de faire dans le propre ? Il suffit de guetter les occasions. Le manoir des Orsbalt regorge de recoins propices au meurtre.
— C’est pas ça. Si j’suis bien le plan, Hazel Orsbalt est censée manger du crumble au cyanure avec la bande des grands cons. Ma sœur est à son service. Si elle se retrouve dans cette pièce, alors…
C’est peut-être juste pour s’assurer de faire amende honorable, mais la stryge en robe blanche prend mes inquiétudes au sérieux. Que fait ma sœur exactement ? Sera-t-elle de service ? La lady m’assure qu’une dame de compagnie n’a pas sa place à la table du Conseil. Luna ne risque rien. Mais que se passera-t-il si elle me croise à la fête ? Si elle interfère avec ma mission ?
— Reflection… Nous devons trouver le moyen d’attirer les Succubes à l’écart, elles aussi. Peut-être pourrais-je servir d’appât… Espérons aussi que ma chère Hazel aura déjà l’estomac plein. Sa mort me peinerait sincèrement mais, en de telles circonstances, les dégâts collatéraux sont un mal nécessaire.
Un mal nécessaire. Ça sonne comme l’un de mes moi.

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