Vallis Lacrimarum

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Trentième jour de marche. L’air est sec, chargé de sel retombant en flocons surréalistes, arraché par le vent aux monts salins qui privent la vallée de lumière, tombant en neige iridescente. Le sol craque sous mes pas. L’air brûle mes poumons et dessèche mes yeux, pendant que le gris perverti mon âme. Je chasse de mes mains les croûtes de sel qui engourdissent mes doigts avant de les enfoncer dans le tissu devenu rêche de mon manteau — laine de lama des plaines.


​Une goutte de sang perle de mon nez et s’écrase en auréole improbable de couleur vive sur le sol de sel et d’argile. Sous mes pieds, le frisson des racines de saline qui, curieuses de l’humide, se précipitent à sa recherche. Dans mes doigts, finalement, le petit pilulier. La petite pilule irradiante d’un étrange violet, crépitante de mana, s’enfonce avec peine dans ma gorge desséchée. Les pleurs s’arrêtent.


​La musique... seulement la musique. Je la fredonne inconsciemment, reprenant ma marche en ces terres désolées.


​Pour le peuple peu éduqué ou le sage de comptoir, il n’est point utile de se rendre dans cette région dont le sol n’est que shale, pénombre et désertion. Pourtant, jadis, cette terre était l’une des plus convoitées et riches du Cercle Nord.
​Le sel de verre de la dryade était réputé soigner tous les maux, en particulier la putréfaction du soufre — faussement appelée démoniaque. C'est un mal étrange qui apparaît parfois là où la terre est baignée du sang des hommes et d’aberrations de la faille, souvent utilisées par les démons comme fantassins jetables. Ce mal se nourrit de la terreur et du désespoir des humains tombés au combat. Un nécromancien eut la fâcheuse idée d’étudier ce phénomène dans le hameau de Fil-de-Lune, village effacé des cartes car la corruption qu’il y a créée, dans son pragmatisme de tester du sang de toutes les espèces de morts possibles, a ouvert une plaie purulente au pied des monts Sélènes.


​Les elfes, les démons et même les nains ont gardé le village avec un gros « Allez pas là-bas, bande de cons ». Les humains ? Comme à leur habitude : on a juste effacé la carte. L’oubli, cette faiblesse de l’âme. Et évidemment, il ne faut pas blâmer la chance, la malchance, les déesses ou les dieux quand il y a des victimes accidentelles.


​Je m’arrête face à un panneau d’indication sur lequel ont poussé, avec une certaine élégance, quelques champignons photophores salins. Des cousins de ceux des terres elfiques ou lunaires, mais qui n'émettent qu’une couleur blafarde comme la mort. Il n’y a qu’à la veille des jours de pluie qu’ils irradient de rose. Et aujourd’hui, le monde s’est paré de rose bavant et de vert phosphore.


​« Goulet sans cri ».


​C’est le dernier point de passage que Roger m’a transmis. Après avoir suivi les plantes salines jusqu’ici, il va falloir suivre les champignons. Non par addiction aux drogues éthérées allègrement consommées par les poètes, les prostituées et les oracles. Simplement parce qu’à partir de ce point, les lignes magmatiques sont trop profondes pour que les plantes salines utilisent leur énergie vibratoire et leur chaleur pour survivre.


​Je caresse les lettres forgées en acier céleste, plaquées sur une imposante plaque d’acier magmatique des forges oubliées. Il n’y a que sur ces deux alliages non magiques que la corrosion du sel des larmes n’a pas d’emprise. Les nains ont toujours cette fâcheuse idée de construire leurs forges sur des volcans — les plus instables géologiquement et ésotériquement. Ils s’étonnent après d’être en dépeuplement. Ils n’ont pas la fertilité des humains qui, eux, ont le luxe de pouvoir crever comme des cons sans impacter la population globale.
​Jusqu’à maintenant, en tout cas.


​Je m’enfonce dans le goulet. Les parois d’ardoise millénaire posées en millefeuille s’élèvent sans fin vers des cieux où il ne pleut que le sel d’une déesse qui n’a plus de larmes, mais dont le chagrin ne trouve de fin. Tableau qui aurait pu être des plus dramatiques si les champignons n’éclairaient pas tout de rose, me donnant l’impression d’une mauvaise descente de psychotrope ou d’une transe.
​Ce que je ne savais pas — et sans doute Roger non plus —, c’est que quand il pleut, la lumière s’arrête. Et la pluie se fit diluvienne. Comme si le monde avait attendu que je m’enfonce dans ce goulet, merdier, piège à con, qui ne manque pas de se remplir déjà en un petit ruisseau furieusement corrosif…


​Trop loin pour faire demi-tour. Trop glissant pour escalader. Une seule solution. Je fouille mon bric-à-brac, en sors des clopes et m’en allume une, protégé par un petit bout d’ardoise sorti du rang — sans doute pour être au premier rang lorsque tout le sel sera retombé. Je tire une grande latte sur ma cigarette en souriant. À choisir, choisissez votre poison.


​J’observe mon briquet. Les parties métalliques ne semblent plus tenir que par les croûtes de sel qui se sont invitées dans toutes les jointures.


​« Bordel… le niveau de l’eau a encore augmenté. »


​L’eau est froide et corrosive. Le sel défonce mes bottes, mes vêtements et bientôt mon équipement si le niveau atteint ma taille. L’air se fait acide, suffocant. Les enfers sans la chaleur et le soufre. De ma besace, j’attrape maladroitement une potion douteuse et laisse le torrent glacé emporter la fiole de terre cuite vide. Une potion de Rêve des Géants. Ce mélange au secret bien gardé, palpitant de magie malsaine, offre à celui qui la boit une constitution considérable et une force décuplée. Il y a toujours un prix.
​Les pleurs reprennent, tout comme ma marche forcée à travers le torrent qui m’arrive déjà aux mollets. Une éternité de marche. Sans doute une demi-heure. Je n’ai quasi pas avancé, ou peut-être beaucoup. Mes yeux ne servent à rien ici, tout se ressemble. Trop.


​Une ombre me surveille. Illusion des drogues ? Présage ? Mort certaine ? À défaut, je lui souris. L’ombre serpente lentement le long des ardoises puis s’échappe, sans doute impressionnée par la beauté de mon sourire. Illusion, piège ou mort, c’est mon seul espoir. Je remonte le courant au pas de course en suivant cette ombre fugace, espérant que ce soit un petit animal connaissant une faille dans ce goulet, un endroit où attendre que passe la pluie.


​Je me suis fait avoir comme un bleu. Le bougre connaissait bien une faille, mais pas le genre de faille à laquelle je m’attendais. Pas une faille du plan matériel.


​« Merde. »


​La chute dans un vertige de néant et de brume nocturne dure une éternité. Je ne fais point mes prières, je n’ai rien à demander aux dieux. Je vais me fracasser contre le sol. Par réflexe, je ferme les yeux même s’ils n'y voient rien dans cette obscurité oppressante. Et plof. Je m’écrase sans fracas. Un plof à peine audible qui ne résonne même pas sur les parois de brume.
​Il est une expérience rare de se retrouver dans le silence le plus total. Un silence plus épais que la brume qui m’entoure, m’inspecte, s’invite en mon être et en mon âme. L’espèce humaine — surtout celle-là, habituée à vivre dans les chancres bruyants — s’est accommodée, non, a trouvé vital d’entendre du bruit. De s’entendre soi par réflexion du son sur l’environnement. Ici ? Rien. Le silence et la brume.


​Au moins, point de créatures suceuses de sang dont la chasse est basée sur les échos. Sauf de brume, peut-être. Je souris, un peu con, en me disant de ne pas donner de mauvaises idées à cette brume vivante. Du bout de mes doigts encroûtés de sel, je découvre le sol. Du marbre et de la poussière. Point de sel ici-bas. L’air y est millénaire. Personne n’est venu ici depuis au moins « tout ça ». Je rigole en essayant de regarder autour de moi.


​« Comme à la maison quand j’ai oublié mes plantes antidépressives. »


​Je me rallume une cigarette. Ni le briquet, ni la cigarette n'ont la force ou le courage d’éclairer ces ombres. Heureusement que j’ai ce don, ou cette folie, de m’être toujours intéressé à la nature obscure des choses. Dans le métier, ça aide. À quoi servirait la lumière s’il n’y avait pas d’ombre pour la mettre en valeur ? À quoi serviraient les ombres s’il n’y avait pas de fous pour les explorer ?


​Le moine ou le clerc vous diraient — comme mon maître, d’un air hautain purement justifié — que l’astuce est d’oublier ses yeux pour voir avec son âme, en utilisant le mana, le ki ou son don divin pour ressentir l’environnement. Moi, les dieux, je ne leur quémande rien. Je nettoie déjà le bordel des zélotes zélés, à quoi bon les emmerder avec ma vie de gosse trouvé dans les poubelles ?


​Je ricane. Et le mana ? J’ai mangé du grimoire, j’ai écrit le mien avec l’un des plus grands magiciens de Perle d’Argent… Rien. Je souris toujours à la brume. Il n’y a pas plus de raison qu’elle soit mauvaise que bonne. Ce n’est pas parce qu’on est dans l’obscurité qu’il faut avoir peur du noir. Ce n’est pas du noir que l’on a peur, mais soit de ne pas être seul, soit de ses monstres intérieurs. Et ça, je suis en paix avec mes ombres. Mon vide.

« Tss. »


​Voilà que je me reprends de mélancolie. À moins que ce ne soit la brume. Ça sent le temple, mais sans les échos. La brume m’enveloppe, douloureusement. Peut-être ne s’en rend-elle pas compte ? Au moins, point de soufre, point de démon. C’est déjà ça. Et puis il ne pleut pas. J’avance au nez. L’odeur de temple a laissé place au doux parfum de rose d’ombre, dont le thé, jadis, se vendait au prix de l'être humain — du moins en sa chair ou en ses os.


Ma veine.


​Je me redresse entièrement, toujours escorté par la brume. Je marche sur le sol de marbre. La brume, m’enlaçant d’un froid linceul, s’est invitée au plus profond de mon esprit, me susurrant d’affreuses vérités intimes, de souvenirs horribles, de chagrins. Et à tout, elle offre une solution plus simple que celle des sages : l’oubli.

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