L’oubli
Une violente douleur attrape ma jambe. Les ombres sont surprises. Je m’agenouille en sueur, je palpe de ma main droite en tirant sur ma cigarette. Plus de sol. Plus qu’un gouffre de brume qui piquote ma main avec curiosité.
« La tuile. Celle-là, Maya n’en reviendra pas… si j’en reviens. »
Je souris de plus belle en m’asseyant au bord du vide, toujours à l’aveugle, toujours les doigts brûlés par le sel et la brume. Je tâte dans ma besace à la recherche de ma flasque de gnole et d’un godet que je pose sur le marbre. C’est peut-être la folie qui me guette, ou quelque chose que je sens saigner en moi. Ou les deux. Mais il m’a semblé entendre l’écho du godet contre le marbre. C’est bien du marbre. C’est bien un temple.
Je ne m’en formalise pas. Je souris au destin jusqu'à ce que le bouchon de la flasque m'échappe des doigts et tombe dans le vide infini de mon être — enfin, du gouffre. Je ris de ma bêtise, mais déçu de ne pas entendre l’écho de mon brin de folie. Je remplis à peu près mon godet. Vu que mon froc est humide et que mon godet sent la gnole, je dirais que j’en ai mis la moitié à côté. Cinq ans de ma vie à apprendre le ki et pas foutu de remplir un godet dans le noir. Je souris gentiment en repensant à mon maître et sa douce sévérité.
— Mortel, est-ce donc de la sorte que vous honorez ce lieu ?
Ce fut un choc. Même la brume qui m’enveloppe parut choquée du bond que j’ai fait. Mon cœur a failli s’arrêter. Dans le vide, j’ai manqué de peu d'y glisser. Ç'aurait été dommage que cette rencontre finisse aussi platement. Stupide réflexe d’humain. J’ai guère le temps d’user d’une touche de cynisme pour m’introduire que j’entends le bouchon de la flasque tomber à mes côtés. J’entends la brume, les échos, son souffle, le mien. Et mon cœur, où es-tu ?
— Ceci est à vous, frêle mortel égaré.
La voix était plus froide que l’acier lunaire, plus absolue qu’un ordre de la reine des enfers. Elle est partout et nulle part. Dans chaque ombre, dans mon être, dans les murs, dans la lumière étouffée de ma torche.
— Fidèle venu prier ?
Je déglutis difficilement. Jamais je n’ai ressenti telle oppression. Mes mains tremblent. C’est ridicule, je vais finir par lâcher ma clope.
— Offrande malheureuse et famélique ?
Même les dragons squelettiques ne m’ont pas fait cet effet. Elles sont en moi, les ombres.
— Fou venu demander pouvoir, savoir ou oubli ?
Qui est-elle… Et dans les horreurs de mon esprit, elle s’invite.
— Rien de tout ça. Je me suis paumé sous la pluie en suivant une de vos ombres, dis-je avec le peu de flegme qu’il me reste.
Je remplis lentement, toujours peu assuré, un second godet. J’enfonce très loin mes peurs, cherchant un timbre plus respectueux alors que les ombres se font agressives, viscérales.
— Déesse de l’oubli, des ombres, de la brume et de la nuit… c’est un honneur. Mes excuses de ne point avoir reconnu votre royaume au premier regard.
Je sens la brume serrer mon cœur. Mes poumons, mon foie aussi. Du sang coule de ma bouche ou autre chose de pas très propre. De mes dernières forces, je pose avec grâce le godet, la flasque.
— J’aime comme vous donnez sens à la lumière.
L’étreinte se relâche un instant avant de m’agripper par le cou. Je flotte dans le vide. Je la regarde sans supplication. Même la peur s’est effacée. C’est dommage que la douleur torde encore mon visage, car c’est sans doute le plus fascinant des regards qu’il m’ait été donné de voir.
— Désolé… Sincèrement respectueux des dieux, mais nul en prêchi-prêcha.
Je sens ma nuque craquer. Je ne peux retenir un cri d’agonie. J’essaye d’économiser mon souffle, de réfléchir à une dernière connerie. Je crois que c’est le bout du fil. Les ombres fusent de toute part pour se rassembler en un cri glacé qui déchire mon âme comme mon chat déchire mes couvertures. L’avatar est horrible de réalité. Une femme aux mains crochues, au visage d’une férocité morbide. Et un corps… des plus séduisants, avouons-le. Je vais quand même crever comme une merde. Et ses yeux… Ce ne sont que ses ombres.
Chier, le remède…
La voix claque comme l’inquisition de Jézabel, comme le fouet sur la peau brûlée, comme le baiser d’une succube de glace.
— Que veux-tu, mortel ?
L’étreinte se relâche un peu. Mes réflexes de mammifère asphyxié me font haleter. Mais je n’ai plus peur. À travers les éons, des milliers de poètes doivent me maudir de jalousie : être regardé ainsi par la muse de leurs horreurs manuscrites.
— Je cherche des roses de sel cristallin qui ne poussent qu’au centre de Cald…
Mes jambes s’agitent quand l’étreinte se fait à nouveau sévère. Je ne pensais pas qu’il y avait plus violent que le chiropracteur de la rue des Tanneurs.
— Qui t’envoie ?
À nouveau de l’air. Bordel, j’ai mal… Mon sourire ne démord pas.
— Une petite fille et un petit garçon. Sarah et Terah. Les roses soignent la peste de corruption. Je vais… sauver leurs parents. C’est con, j’ai qu’une parole. Et je suis borné.
— Où est la peur qui habite les mortels ?
— Aucune peur ne peut naître de voir des yeux aussi troublants que ceux de la Faiseuse de Nuit.
Elle m’envoie valser contre un pilier. Froid comme le marbre. Je crois que j’ai une paire de côtes en moins.
— Comment es-tu arrivé ici ?
— J’ai marché tout droit. Et puis voilà. Entre mourir noyé ou trouver l’espoir auprès d’une de vos ombres, je suis tombé ici.
Elle se décompose en ombres pour surgir devant moi, hurlant comme mille banshees. Elle caresse presque sensuellement mon visage de sa griffe d’ombre.
— Immonde aura… aussi nauséabonde que tes clopes et ton alcool. Quel idiot sans intérêt es-tu pour venir te perdre ici ?
— Un idiot, ouais. Tout le monde dit ça. Mais un idiot qui aime la poésie.
Sa griffe devient main. Sur le marbre, elle m’envoie valser encore. Une colonne percute ma tête. La douleur est vive. Un truc saigne, pas net. C’est étrange comme je me sens vide. L’obscurité s’invite dans mon âme comme l’eau dans la cale d’un navire échoué.
Merde.

Annotations
Versions