Chapitre 2 princesse victoria

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Ils entrèrent dans la salle du trône où le roi et la reine les attendaient de pied ferme. Soren mit un genou à terre, posa son bras droit sur son torse et inclina la tête vers le sol. C'était la salutation de respect habituelle.

— Mes respects, Votre Majesté, dit-il.

Il jeta un regard à la jeune demoiselle qui l’accompagnait : elle restait debout. Il était sur le point de la réprimander, mais au moment où il allait le faire, le roi prit la parole d'un ton sec.

— Victoria ! s’écria-t-il. Comment as-tu pu sortir en douce de cette manière ! Sans nous avertir ! Sans garde du corps et surtout en guenilles !

Soren observa la jeune fille, foudroyé par la surprise. C’était donc la princesse. Il comprenait mieux pourquoi ces hommes avaient attenté à sa vie et pourquoi les gardes, aux portes, les avaient laissés passer sans poser de questions.

— Mais Père ! C’est normal qu’un jour je veuille explorer le village ! Vous m’enfermez dans le château! Vous ne m’autorisez même pas à sortir sur le balcon de ma chambre ! Et c’est vous qui m’aviez dit vouloir m’apprendre à gouverner ! Comment suis-je censée faire cela si je ne sais même pas comment les villageois vivent, ce qu’ils vendent, comment tout est fabriqué ou pêché ! reprocha Victoria.

Elle marque un point, se dit Soren intérieurement.

— Mais tu ne te rends pas compte du danger ! Tu aurais pu te faire tuer ! s’écria le roi, l’inquiétude perçant sous sa colère.

Un point pour le roi, pensa le jeune homme qui écoutait sans broncher.

— Effectivement, j’ai remarqué cela ! Mais si je vous l’avais demandé, vous ne m’auriez jamais dit oui! Vous m’auriez encore enfermée. Quand j’étais enfant, je pouvais comprendre l’interdiction, mais j’ai seize ans maintenant ! Il est temps pour moi d’au moins découvrir le village que je vais, tôt ou tard, gouverner !

Elle a de bons arguments... songea-t-il.

— Père, je vous en prie, laissez-moi sortir et cette fois, je vous promets que je prendrai des gardes avec moi.

Le roi se mit à faire les cent pas. Après quelques minutes, il s’arrêta net.

— C’est d’accord, tu pourras sortir quand et où tu le voudras, soupira le roi.

— Pardonnez-moi, Majesté, mais ce n’est pas une bonne idée, intervint un vieil homme sortant de l’ombre.

— Virnax.

À ces mots, Soren, toujours agenouillé, ne put s'empêcher de grogner intérieurement. Je hais les conseillers, ragea-t-il en silence.

— Dis-moi tout, que dois-je faire ? demanda le souverain.

— Ce n’est pas une mauvaise idée de la laisser sortir... ce qui est une mauvaise idée, c’est de laisser de simples gardes non spécialisés pour protéger la princesse. Il lui faut quelqu’un de fort et de fiable. Un garde spécialisé.

— Avons-nous encore ce genre de personne dans notre royaume ? demanda le roi.

— Je l’ignore, Majesté. Si je ne me trompe pas, le royaume de Vénus et celui de Péninsul nous avaient demandé de l’aide et nous avions envoyé nos meilleurs guerriers, répondit Virnax.

Le roi se remit à marcher lentement, tandis que Soren attendait qu’il remarque enfin sa présence. Soudain, le roi s'arrêta et fixa sa fille.

— Ma fille... quand tu as dit "effectivement j’ai remarqué cela"... ne me dis pas que tu as été attaquée?

— Je... oui. Par trois brigands. D’après le marchand de fruits, cela faisait presque deux mois qu’ils surveillaient les gens du village. Il m’a dit qu’ils me cherchaient, avoua la princesse.

— Pourquoi les gardes n’ont rien fait et pourquoi n’ai-je pas été averti ! s’emporta le roi.

— Comment leur avez-vous échappé, Princesse ? demanda Virnax, intrigué.

Elle regarda Soren, toujours au sol. Elle décida de le présenter elle-même.

— Eh bien cher Père, ce jeune homme est mon héros. Il était en marche vers le château quand j'ai été attaquée. Il a accouru et m’a sauvée de manière très chevaleresque.

Le roi s'approcha enfin de lui, le visage marqué par une gratitude sincère, et lui tendit la main. Le guerrier se releva avec souplesse, raffermissant sa poigne en signe de respect.

— Quel est ton nom, mon jeune ami ? demanda le souverain.

Kyle marqua un temps d'arrêt, ses yeux se perdant un instant dans les reflets du marbre. Soudain, il n'était plus dans la salle du trône de Snowdown, mais dans l'ombre des jardins de Vénus, juste avant son grand départ. Son maître, l'homme le plus redouté du royaume, lui avait adressé un regard lourd de sens : « Kyle, ta renommée est ton pire ennemi pour cette mission. Si ton vrai nom franchit tes lèvres, notre couverture s'effondre et ton rôle d'espion s'arrête là. Sois n'importe qui, sauf toi-même. »

Revenu brutalement au présent, il étouffa son identité au fond de sa gorge et lissa ses traits pour masquer son trouble.

— Je suis Soren Vaine, Majesté.

Le Roi écarquilla les yeux, une lueur de reconnaissance brillant dans son regard.

— Vaine ? Les guerriers de la lignée de Vaine ? On dit que chaque membre de cette famille vaut dix hommes sur un champ de bataille. Je savais que le royaume de Vénus possédait des perles, mais je ne pensais pas en rencontrer une aujourd'hui.

Mentalement, Kyle maudit son choix. En voulant se fabriquer une couverture solide, il venait de s'attribuer un patronyme bien trop célèbre à Snowdown, une réputation légendaire qui allait attirer tous les regards et les questions sur lui. Il regrettait déjà de ne pas avoir choisi un nom plus insignifiant, mais il était trop tard pour faire machine arrière ; il devait désormais habiter ce mensonge comme une seconde armure.

— J'avais une audience avec vous cet après-midi, Majesté, ajouta-t-il pour détourner l'attention.

Le roi détacha enfin son regard de Soren pour le planter dans celui de son conseiller. Ses sourcils se froncèrent, laissant poindre une pointe d'agacement derrière sa gratitude.

— Conseiller Virnax... comment se fait-il qu'une telle audience soit prévue cet après-midi sans que j'en aie été informé ? demanda le souverain d'une voix qui n'admettait aucune défaite.

Le vieil homme ne se démonta pas, bien qu'une légère raideur trahisse son malaise passager. Il s'inclina légèrement, ses doigts serrant nerveusement le parchemin qu'il tenait.

— En effet, Majesté. J’étais justement venu vous en avertir à l'instant, c’est la raison même de ma présence ici, avoua-t-il d'un ton mielleux.

Soren, dont les sens étaient restés aux aguets, nota que le conseiller semblait soudainement sous pression, sans qu'il puisse encore en deviner la cause exacte. Virnax déroula alors le document officiel, ses yeux parcourant les lignes calligraphiées avant de se poser à nouveau sur le jeune guerrier avec une insistance dérangeante.

— D'après les documents que le conseiller Jax m'a transmis, vous seriez donc un garde du corps personnel au service de la cour de Vénus, reprit Virnax en le dévisageant de haut en bas. Vous me semblez bien jeune pour occuper un poste d'une telle importance, Monseigneur.

Kyle, prisonnier de son rôle de Soren, sentit le piège de la curiosité de Virnax se refermer sur lui. Il devait répondre sans rien livrer de sa véritable identité, tout en justifiant ce rang qui semblait si suspect aux yeux du vieil homme.

— J’ai été formé dès l'enfance par un maître d'armes exigeant, expliqua-t-il avec une froideur calculée. J'ai prouvé ma valeur lors des épreuves royales vénusiennes, et mon épée a fait le reste du chemin.

Victoria, intriguée par le passé de son sauveur, s'avança avec curiosité et coupa court aux interrogations du conseiller.

— Mais Père, que sont exactement ces "épreuves du roi" dont vous parlez ? demanda-t-elle en fixant Soren.

Le souverain prit une inspiration et s'installa plus confortablement sur son trône, heureux de partager les traditions martiales avec sa fille.

— Avant même d'espérer se présenter devant un roi, les jeunes recrues doivent d'abord faire la preuve de leur talent brut, expliqua-t-il. Une fois remarquées, elles sont confiées pendant deux longues années à un maître spécialisé. C'est durant ce temps qu'elles forgent leur spécialité. Ensuite, et seulement ensuite, elles sont présentées devant la couronne pour passer des tests rigoureux, choisis par les recrues elles-mêmes selon leur voie.

Le roi énuméra alors les différentes carrières possibles : garde de cité, garde du corps, assassin, espion, ou encore l'élite chargée de la protection de la famille royale. Il mentionna également les spécialistes du corps à corps, les maîtres du tir à distance, et ceux qui choisissent de devenir des "ombres".

Victoria fronça les sourcils, ce dernier terme éveillant en elle un mélange de crainte et de fascination.

— Qu’est-ce qu’un "spécialiste des ombres", Père ?

Le roi baissa la voix, son expression devenant plus grave.

— Ce sont les guerriers les plus redoutables et les plus secrets, ma fille. Un spécialiste des ombres n'est pas seulement un combattant ; c'est quelqu'un qui a appris à ne faire qu'un avec son environnement. Ils peuvent se déplacer sans un bruit, disparaître à la vue de tous en un clin d'œil et frapper avant même que l'ennemi ne perçoive leur présence. Ce sont des experts en infiltration et en élimination silencieuse, des hommes et des femmes dont l'existence même est souvent effacée des registres officiels pour mieux servir la couronne dans le plus grand secret.

Alors que le Roi terminait sa description des guerriers de l'ombre, Kyle sentit une satisfaction glacée l'envahir. Il dut mobiliser toute sa volonté pour que son visage reste de marbre, car le souverain venait de dresser son portrait exact sans même s'en douter. Cependant, le conseiller Virnax, loin d'être convaincu par cette aura de mystère, ne lui laissa pas le temps de savourer cette ironie. Il s'avança d'un pas sec, le regard brillant d'une malveillance calculée, bien décidé à pousser le jeune homme dans ses retranchements.

— Dites-moi, "Monsieur Vaine", reprit Virnax d'une voix grinçante, puisque vous avez passé ces fameuses épreuves, dans quelle catégorie vous situez-vous exactement ? Quel est votre grade parmi ceux que Sa Majesté vient d'énumérer ?

Soren inclina légèrement la tête, sa voix restant d'une politesse imperturbable malgré la provocation évidente du vieil homme.

— Je sers en tant que garde personnel spécialisé, répondit-il avec une humilité feinte qui masquait son rang d'ombre.

Virnax esquissa un sourire narquois, cherchant la faille, l'indice qui trahirait un imposteur ou un orgueilleux.

— Un garde personnel spécialisé, vraiment ? Dans ce cas, quelle est votre arme de prédilection ? Tout guerrier digne de ce nom possède un instrument qu'il manie mieux que les autres, à moins que vos talents ne soient... plus limités que votre réputation ne le laisse supposer ?

Le guerrier ne cilla pas. Il savait qu'en révélant qu'il était une « ombre », il attirerait trop de soupçons. Il préféra jouer la carte de la polyvalence brute.

— Je n'ai pas d'arme de prédilection, Monsieur le Conseiller, rétorqua-t-il calmement. Mon entraînement s'est concentré sur le combat au corps à corps sous toutes ses formes. Pour moi, une arme n'est qu'un outil ; l'essentiel réside dans la maîtrise du geste et de l'instant.

Virnax se redressa, le visage empourpré par une indignation mal contenue. Il laissa échapper un rire sec et méprisant en balayant la salle du regard.

— Quelle audace ! s’indigna le conseiller. Vous osez vous présenter devant Sa Majesté en prétendant au rang de garde personnel spécialisé, alors que vous n'avez même pas la discipline nécessaire pour maîtriser une seule arme de prédilection ? C’est une insulte à notre protocole !

Soren ne sourcilla pas, mais son regard se fit plus tranchant. Il fit un pas vers le vieil homme, brisant le silence d'une voix posée mais glaciale.

— Je n'ai jamais dit que je ne savais rien manier, Monsieur le Conseiller. J'ai dit que je les maniais toutes. Mon maître a exigé de moi cet entraînement rigoureux pour une raison simple : un guerrier devient inutile si son arme favorite se brise au milieu du chaos. Je refuse que ma survie, ou celle de ceux que je protège, dépende d'un simple morceau d'acier qui peut casser par inadvertance.

Outré par ce qu'il percevait comme de l'arrogance pure, Virnax se tourna vers le souverain, les mains tremblantes de rage

— Majesté, ce jeune homme est un menteur ou un fou ! testez-le ! Organisons un combat contre vos gardes pour voir s'il dit vrai et pour comprendre enfin sa manière de se battre.

Le Roi caressa sa barbe, son regard pesant sur Soren avec une curiosité nouvelle. Après un long silence, il trancha d'un ton sans appel.

— Il ne se battra pas contre mes gardes. Nous allons le mettre à l'épreuve face à des prisonniers, des hommes qui n'ont rien à perdre. Et pour rendre l'exercice digne de sa fonction, il devra protéger la princesse Victoria pendant l'affrontement. S'il parvient à terrasser dix d'entre eux tout en garantissant l'intégrité de ma fille, alors il aura prouvé qu'il peut veiller sur elle.

Victoria sentit son sang se glacer. Elle s'avança, les mains jointes, tentant désespérément de s'interposer.

— Mais Père, c'est de la folie ! C'est exagéré, vous ne pouvez pas...

— Assez, Victoria ! l'arrêta net le Roi. Tu voulais ta liberté, n'est-ce pas ? C'est la seule manière pour toi de sortir de ces murs. Alors obéis !

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