Chapitre 4 une courte liberter
Malgré la fureur du souverain, Virnax parvint à balbutier une explication technique, affirmant avec une mauvaise foi consommée que le levier avait cédé sous sa main et que le mécanisme des herses était défectueux. Le Roi, bien que suspicieux, préféra ne pas déclencher une crise politique immédiate et laissa le bénéfice du doute à son conseiller.
Il descendit alors les marches de l'estrade d'un pas pesant pour rejoindre le centre de l'arène. En arrivant à leur hauteur, il ignora le carnage qui l'entourait pour ne poser son regard que sur sa fille et son protecteur.
— Je vous présente mes excuses pour ce déplorable incident, déclara le monarque d'une voix qui se voulait rassurante mais qui trahissait encore son énervement. Le mécanisme des portes a fait défaut au pire moment, libérant ces chiens prématurément. Je veillerai à ce que les ingénieurs soient sanctionnés pour cette négligence qui a failli coûter la vie à ma propre héritière.
Soren ne cilla pas à l'écoute de ce mensonge flagrant, son regard croisant brièvement celui de Virnax qui restait en retrait. Il savait pertinemment que le levier n'avait pas lâché tout seul, mais il resta parfaitement impassible, laissant le Roi sauver les apparences devant Victoria.
Le Roi se tourna alors vers Soren, dont le visage restait impassible malgré le sang qui maculait encore le sable à ses pieds.
— Monsieur Vaine, après ce que je viens de voir, il n'y a plus de place pour le doute. Vous avez protégé ma fille contre une meute enragée sans sourciller. Je vous nomme officiellement garde personnel de la princesse Victoria. Vous aurez vos quartiers au palais, à proximité des siens, et votre autorité ne sera contestée par aucun garde du corps de ce château.
Soren inclina sobrement la tête, acceptant ce rôle qui lui ouvrait enfin les portes du cœur du pouvoir de Snowdown. Victoria, encore un peu tremblante, regarda son père puis son nouveau protecteur, réalisant que sa vie venait de changer radicalement en une seule journée. Elle repensa au murmure de Soren sur la vision de son maître, mais resta silencieuse, emboîtant le pas au souverain qui quittait l'arène, laissant les serviteurs nettoyer les traces du massacre.
Alors que le Roi s'éloignait déjà, Virnax s'approcha de Soren avec une démarche onctueuse, un sourire de façade plaqué sur son visage de reptile. Il ignora royalement les corps qui jonchaient encore le sol pour se poster devant le jeune guerrier, feignant une admiration forcée.
— Une démonstration... absolument époustouflante, Monsieur Vaine, susurra le conseiller en lissant sa robe de soie. Je dois admettre que mes doutes étaient mal fondés. Quel dommage que ce mécanisme de herse ait fait défaut au moment le plus inopportun. Mais voyez le bon côté des choses : cela n'a fait que confirmer votre valeur aux yeux de Sa Majesté.
Soren ne lui offrit qu'un regard de glace, sans même prendre la peine de répondre à cette hypocrisie flagrante. Il se détourna du vieil homme pour se diriger vers le râtelier d'armes. D'un geste sec et méthodique, il y reposa les deux épées de l'arène qui ne lui appartenaient pas, s'assurant qu'elles étaient parfaitement alignées avant de s'éloigner.
Peu après, le groupe regagna les couloirs du palais pour se diriger vers l'aile royale. Soren fut conduit dans ses nouveaux quartiers : une chambre austère située stratégiquement juste en face des appartements de la princesse. En franchissant le seuil, il nota immédiatement l'épaisseur des murs et la vue imprenable sur les jardins, idéale pour ses activités d'ombre. Victoria s'arrêta sur le pas de sa porte, observant son nouveau garde prendre possession des lieux, le silence de l'arène pesant encore entre eux.
L'atmosphère du palais changea dès que les portes des appartements royaux se refermèrent. Soren, resté seul dans la pénombre de sa nouvelle chambre, sortit de sous sa tunique un petit carnet à la couverture de cuir usé. Ses doigts parcoururent les lignes tracées par la main de son maître, des mots qu'il n'avait pas osé relire avant d'être en sécurité.
La vision y était consignée avec une précision glaçante : par une nuit de pleine lune, la princesse ferait face à son destin. Le sang coulerait, un traître agirait dans l'ombre et des assassins convergeraient vers elle, avec pour seul but d'éliminer la dernière héritière ou celui qui se dresserait devant elle. Mais au milieu de ce chaos, un pouvoir ancien s'éveillerait en Victoria. Le message de son mentor était clair : une fois le danger écarté, il devait l'emmener vers Vénus. Seul là-bas, sous leur protection, elle pourrait apprendre à maîtriser ce qui brûlait en elle. Le voyage serait périlleux, mais Kyle savait désormais que chaque seconde passée à Snowdown n'était que le calme avant la tempête.
Soudain, un coup discret contre le bois de la porte le fit tressaillir. D'un mouvement réflexe d'ombre, il fit disparaître le carnet dans ses bagages juste avant que Victoria ne pénètre dans la pièce, son souffle se coupa net.
La princesse avait troqué ses guenilles de paysanne pour une tenue digne de son rang. Elle portait une robe d'un bleu profond, dont le tissu semblait capturer la lumière de la lune pour la faire scintiller à chacun de ses pas. Ses longs cheveux tombaient désormais en cascades soyeuses sur ses épaules, encadrant un visage dont la noblesse était enfin révélée. Devant cette apparition, le cœur du guerrier manqua un battement, oubliant un instant l'espion et la mission pour ne voir que la femme sublime qui se tenait devant lui.
Victoria n’avait plus rien de la petite paysanne crottée du marché. Elle portait une robe d'un bleu profond, faite d'une soie si fine qu'elle semblait capturer la moindre lueur de lune pour la transformer en un scintillement argenté à chacun de ses pas. Le tissu épousait sa taille avec une élégance royale avant de retomber en plis lourds et gracieux jusqu'au sol. Ses longs cheveux, autrefois ternis par la poussière et cachés sous une capuche sale, cascadaient désormais sur ses épaules en ondes soyeuses d'un châtain riche, encadrant un visage dont la noblesse des traits était enfin révélée. Ses yeux bleus, dégagés de toute trace de fatigue, brillaient d'un éclat nouveau, et sa peau, nettoyée des impuretés du village, paraissait presque diaphane sous la lumière des bougies.
Elle est magnifique, pensa-t-il.
L'apparition était si saisissante que Soren en oublia un instant le danger, son identité d'espion et même le carnet qui brûlait contre sa peau. Il se sentit soudainement très rustre dans sa tenue de combat encore marquée par la poussière et le sang séché de l'arène.
Ressaisis-toi bon sang ! Pense à la mission ! rugit-il intérieurement.
Victoria s'avança d'un pas léger, le froissement de la soie bleue étant le seul son dans la pièce. Elle s'arrêta à une distance respectueuse, s'amusant de l'immobilité de son protecteur. Un sourire espiègle étira ses lèvres alors qu'elle le dévisageait, savourant sa petite victoire sur le calme habituel du guerrier
— Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi me regardez-vous comme cela, Monsieur Vaine ? demanda-t-elle, une lueur d'amusement dans ses yeux.
Soren lutta une seconde pour retrouver sa contenance de soldat. Il finit par s'incliner dans une révérence profonde et solennelle, marquant une pause avant de se redresser pour plonger ses yeux d'acier dans les siens avec une franchise désarmante.
— Pardonnez-moi, Votre Altesse, répondit-il d'une voix sourde et posée. Votre beauté m'a ébloui un instant.
Il reprit immédiatement sa posture de garde, les mains jointes derrière le dos, retrouvant son masque de marbre malgré l'aveu qu'il venait de laisser échapper. Victoria laissa échapper un léger rire, mais son expression devint rapidement plus douce. Elle fit un pas de plus vers lui, brisant la distance protocolaire.
— Je suis venue vous remercier, Monsieur Vaine. Officiellement cette fois. Ce matin, au marché, vous m'avez protégée alors que je n'étais qu'une inconnue sans importance à vos yeux. Vous avez risqué votre vie pour une simple villageoise... C'est la marque d'un homme rare
Soren détourna le regard, incapable de soutenir l'intensité de ses yeux bleus alors qu'il se sentait encore troublé par sa transformation. Il fixa un point invisible sur le mur de pierre de sa chambre, cherchant à retrouver la distance émotionnelle nécessaire à sa mission.
— Vous n'avez pas à me remercier, Altesse. J'ai fait ce qui était juste, murmura-t-il enfin, sa voix trahissant une légère hésitation.
Victoria ne recula pas. Au contraire, elle fit un pas de plus vers lui, réduisant l'espace jusqu'à ce que le doux parfum de jasmin qui émanait d'elle vienne troubler ses sens. Elle posa une main légère sur son avant-bras, là où le cuir de son armure était encore marqué par les éraflures de l'arène.
— Ne soyez pas si modeste, Monsieur Vaine. Ce que j'ai vu dans l'arène aujourd'hui... ce n'était pas seulement le devoir d'un garde. C'était la bravoure d'un homme qui refuse de voir l'innocence sacrifiée. Vous avez affronté cette meute pour moi, alors que tout semblait perdu.
Soren raffermit sa posture, luttant pour garder son masque de marbre.
— Ce n'était qu'un défi de plus pour prouver ma valeur auprès du Roi, répliqua-t-il d'un ton qui se voulait purement professionnel. À Snowdown, l'acier est la seule langue que l'on respecte vraiment.
Victoria esquissa un sourire qui ne toucha pas seulement ses lèvres, mais aussi ses yeux. Elle s'approcha encore, ne laissant plus qu'une poignée de centimètres entre leurs visages. Soren sentit son souffle se couper. À cette distance, il pouvait voir chaque détail de son visage, la noblesse de ses traits et la lueur presque hypnotique qui dansait dans ses pupilles.
Sans prévenir, la princesse se haussa légèrement sur la pointe des pieds et déposa un baiser fugace, mais brûlant, sur la joue du guerrier.
Quand elle recula, son regard était d'une douceur insoupçonnée, un mélange de reconnaissance et d'une affection naissante qui laissait Soren totalement désarmé. Le souffle court, il resta cloué sur place, incapable de faire le moindre mouvement, le cœur battant la chamade sous son armure.
Elle se tourna alors avec une grâce royale et marcha vers la porte. Juste avant de franchir le seuil, elle lança un dernier regard rempli de tendresse par-dessus son épaule.
— Bonne nuit, mon héros, dit-elle doucement avant de disparaître dans le couloir.
Soren resta seul dans la pénombre, le silence de la pièce pesant soudainement très lourd. Kyle, l'espion dont le sang-froid était la plus grande arme, demeurait bouche bée, sa main remontant instinctivement vers sa joue où la trace du baiser semblait encore irradier une chaleur interdite.

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