chapitre 9 la fuite
Le silence de la forêt de Snowdown était bien plus oppressant que celui des couloirs de pierre du château. Ici, chaque craquement de branche et chaque bruissement de feuilles semblaient amplifier le danger qui les talonnait. Kyle marchait en tête, ouvrant la voie avec une économie de mouvements qui témoignait de son entraînement, tandis que Victoria s'efforçait de caler ses pas dans les siens.
Après plus de trois heures d'une marche ininterrompue à travers les racines traîtresses et l'humus glissant, le rythme imposé par le guerrier commença à peser cruellement sur la princesse. Ses souliers de soie, conçus pour les parquets polis, étaient désormais trempés et lacérés par les pierres. Elle sentait chaque muscle de ses jambes brûler d'une douleur sourde qu'elle n'avait jamais connue.
Kyle s'arrêta net près d'un affleurement rocheux dissimulé sous d'épais rideaux de sapins. Il se retourna et vit Victoria, le visage livide, s'appuyer lourdement contre un tronc, le souffle court et les traits tirés par un épuisement total.
— Nous faisons halte ici, décréta-t-il d'une voix sourde, son regard d'acier balayant les environs avant de se poser sur elle avec une pointe de préoccupation.
Victoria se laissa glisser au sol sans un mot, ses forces la trahissant enfin. Elle regarda ses mains gantées qui tremblaient sur ses genoux. Le château n'était plus qu'un souvenir lointain, et l'inconnu de la forêt l'effrayait.
— Je... je ne pensais pas que la terre était si haute, murmura-t-elle avec une tentative d'humour brisée par la fatigue. Chaque pas me semble être une montagne à gravir, Kyle.
Il s'accroupit devant elle, lui tendant une gourde d'eau. Il nota la nappe de givre qui commençait à se former très légèrement sur le rocher où elle était assise, signe que sa fatigue affaiblissait son contrôle sur sa magie.
— La route sera longue, Princesse. À ce rythme, et compte tenu des détours que nous devrons faire pour éviter les routes principales, il nous faudra au moins dix jours pour atteindre la frontière de Vénus, expliqua-t-il avec une franchise nécessaire. Nous allons devoir multiplier les pauses, car un corps épuisé est une proie facile pour les Dévoreurs... ou pour le froid qui émane de vous-même.
Victoria but une gorgée d'eau, ses yeux bleus cherchant ceux de son protecteur dans la pénombre croissante.
— Pensez-vous que nous y arriverons vraiment, Kyle ? Demanda-t-elle, sa voix teintée d'une incertitude qui lui serra le cœur.
Kyle resta un instant accroupi face à elle, le regard plongeant dans le sien avec une intensité qui sembla faire battre le sang plus fort dans les tempes de la jeune fille. Il ne voulait pas lui mentir avec de vains mots de réconfort ; le chemin qui les attendait était jonché d'obstacles et de trahisons. Pourtant, il posa sa main gantée sur son genou, un geste bref mais chargé d'une promesse inébranlable.
— Je n'ai jamais échoué dans une mission, Princesse, répondit-il d'une voix sourde qui résonna dans le silence des bois. Le Roi de Vénus et mon Maître ne m'ont pas envoyé ici pour vous voir tomber. Nous franchirons cette frontière, même si nous devons finir le trajet à genoux.
Il se redressa, ses yeux scrutant les ombres qui s'allongeaient entre les sapins séculaires. Le vent tournait, apportant avec lui une odeur de neige fraîche et quelque chose de plus âcre, de plus métallique. Kyle se tendit brusquement, sa main droite glissant vers la garde de son épée noire.
— Nous ne pouvons plus rester ici, murmura-t-il, reprenant son ton de soldat. La forêt a des oreilles, et le givre que vous avez laissé sur ce rocher pourrait attirer des curieux qui ne sont pas des bêtes sauvages
Il l'aida à se relever avec une poigne ferme mais respectueuse. Victoria sentit la force pure de son bras la soutenir, lui redonnant un semblant de courage malgré l'épuisement qui engourdissait ses membres. Ils s'enfoncèrent plus profondément dans les fourrés, Kyle cherchant un abri plus sûr pour la nuit, car il savait qu'un corps aussi fatigué ne tiendrait pas une marche forcée jusqu'à l'aube.
Soudain, au détour d'un sentier de bêtes, une lueur bleutée, différente de celle de la magie de la princesse, se mit à danser entre les troncs massifs, à quelques dizaines de mètres devant eux. Kyle s'immobilisa net, forçant Victoria à s'accroupir derrière un buisson de ronces.
Un animal se tenait là, juste devant eux. C'était un loup d'une couleur givre dont les pattes rayonnaient d'une lueur bleutée. À chacun de ses pas, le sol gelait instantanément sous lui. Kyle resta interdit, se demandant ce qu'un tel animal élémentaire pouvait bien faire ici.
Brusquement, une petite lumière bleue vint aveugler le guerrier. Les mains de Victoria s'étaient mises à briller avec intensité malgré les gants qu'elle portait. Kyle l'interpella en voyant son regard absent, mais elle se leva d'un coup. Ignorant les protestations de son protecteur, elle s'avança vers le prédateur. Le loup tourna la tête, ses yeux dorés surveillant chaque mouvement de la jeune femme.
Lorsqu'elle fut devant lui, ils se dévisagèrent un long moment. Victoria retira alors l'un de ses gants et tendit la main vers le museau de la bête. Le loup eut un mouvement de recul, grondant avec hésitation, mais en plongeant son regard doré dans celui de la princesse, il finit par se détendre. Il s'approcha et vint coller son front contre la paume de Victoria. Quelques secondes plus tard, une marque mystérieuse apparut sur la main de la princesse. Le loup recula, fixa une dernière fois Victoria, puis disparut dans l'épaisseur de la forêt.
Kyle s'approcha alors de Victoria pour examiner la trace que l'animal avait laissée sur sa peau.
La princesse baissa les yeux vers sa main nue, encore vibrante du contact sauvage. Une tête de loup de givre y était maintenant dessinée avec une précision chirurgicale, les lignes bleutées brillant d'un éclat résiduel sous sa peau. Elle releva la tête vers son protecteur, le regard encore embrumé par cette connexion surnaturelle.
— Kyle... le loup... il m'a parlé... murmura-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un souffle chargé d'émerveillement.
Le guerrier prit délicatement sa main entre les siennes pour observer la marque. Son visage, d'ordinaire si fermé, laissa poindre une stupéfaction mêlée de respect. Il expliqua à Victoria qu'elle venait d'être marquée par une bête élémentaire, une créature d'une rareté absolue dans ce monde. Ces animaux ne choisissent pas leur allié au hasard ; ils ne marquent qu'un utilisateur en qui ils ont une confiance totale, acceptant de se battre à ses côtés le moment venu.
— Ces créatures peuvent offrir un don unique au détenteur qu'elles marquent, ou lui accorder un surplus de puissance magique pour les combats, précisa Kyle d'une voix basse.
Il fixa le tatouage mystique, conscient que ce pacte venait de changer la donne pour la suite de leur voyage. Le loup n'était pas seulement une rencontre fortuite, c'était un allié puissant qui venait de reconnaître en Victoria une force digne de son soutien.
Kyle l'aida à remettre son gant pour dissimuler la tête de loup, car une telle marque attirerait l'attention bien plus vite que n'importe quelle rumeur.
Le guerrier resserra délicatement le tissu de satin sur la peau de la princesse, s'assurant que le dessin bleuté était parfaitement invisible. Son visage restait grave, conscient que ce secret s'ajoutait à une liste déjà longue de dangers.
— Ne montrez jamais cette marque à qui que ce soit pour le moment, Victoria, ordonna-t-il d'une voix basse et pressante. Si un Dévoreur ou un espion de votre mère aperçoit ce signe, ils comprendront instantanément l'étendue de votre potentiel.
Il marqua une pause, ses yeux d'acier plongeant dans ceux de la jeune femme, cherchant à percer le mystère de cet échange silencieux.
— Qu’est-ce que le loup vous a dit exactement ? demanda-t-il, intrigué par ce lien qu'il n'avait vu que dans les légendes.
Victoria sembla chercher ses mots, encore habitée par la voix sauvage qui avait résonné dans son esprit. Avant qu'elle ne puisse répondre, Kyle jeta un regard circulaire sur la clairière sombre. La fatigue commençait à se lire trop clairement sur les traits de la princesse et rester à découvert après une telle manifestation de magie était un suicide.
D'un pas sec, il s'approcha d'une paroi rocheuse à demi cachée par des racines de sapins centenaires. Il posa ses mains nues contre le sol gelé. Une vibration sourde fit trembler les feuilles mortes tandis qu'une lueur brune émanait de ses paumes. Sous l'influence de son pouvoir, la terre et la roche obéirent : une petite cavité se creusa dans le flanc de la colline, tandis que des racines s'entrelacèrent pour former un toit naturel et camouflé.
En quelques secondes, Kyle venait de fabriquer un abri rudimentaire mais solide, parfaitement fondu dans le paysage. Il s'effaça pour laisser passer Victoria à l'intérieur de ce refuge de fortune.
— Entrez, Princesse, nous serons en sécurité ici pour les prochaines heures, dit-il en s'asseyant à l'entrée de la grotte, son épée posée sur les genoux.
Victoria s'installa dans l'abri de terre, s'asseyant sur le sol meuble. Le silence de la forêt pesait lourdement autour d'eux. Elle fixa ses mains gantées avant de relever les yeux vers Kyle, qui surveillait l'entrée.
— Il... il m'a parlé dans mon esprit. Il s'appelle Ice, il a dit que cela faisait des décennies qu'ils m'attendaient et il m'a appelée « Ma Reine Élémentaire ». Qu'est-ce que ça veut dire Kyle ? Qu'est-ce qu'une Reine Élémentaire ? demanda-t-elle, cherchant désespérément une réponse.
Kyle ne bougea pas d'un pouce, mais sa main se crispa violemment sur le pommeau de son épée noire. Ce titre n'était pas une simple marque de respect, c'était l'annonce d'un destin que même les plus grands maîtres de Vénus craignaient de voir se réaliser.
— Une Reine Élémentaire est la détentrice de tous les pouvoirs réunis, répondit-il d'une voix sourde. Le feu, la glace, la nature, la terre, l'air, la foudre, la lumière, le soin et l'ombre... S'il vous a appelée comme ça, c'est le signe que vous n'avez pas qu'un seul pouvoir, Princesse.
Il tourna légèrement la tête vers elle, son regard d'acier brillant d'une urgence nouvelle dans la pénombre de la cavité.
— Cela signifie qu'il faut vraiment arriver à Vénus avant que les autres pouvoirs ne s'éveillent en vous. Si votre corps n'est pas préparé, ce surplus de magie pourrait vous briser, ou pire, devenir un signal que les Dévoreurs ne pourront pas manquer. Dormez maintenant. Je veille sur vous.
Victoria s'allongea sur le sol meuble, enveloppée dans sa cape, tandis que Kyle restait de marbre à l'entrée de la grotte, les sens en alerte.
Le deuxième jour se leva dans une brume épaisse qui s'accrochait aux cimes des sapins comme un linceul gris. Kyle réveilla la princesse d'une pression légère sur l'épaule alors que l'aube pointait à peine. Ses traits étaient tirés par la nuit blanche qu'il venait de passer, mais ses yeux d'acier restaient d'une vigilance implacable.
— Il faut repartir, Princesse. Le froid de la nuit a effacé nos traces, mais le jour nous rend vulnérables, murmura-t-il en l'aidant à se relever.
La marche reprit, plus silencieuse que la veille. Victoria sentait chaque muscle de son corps protester à chaque pas, ses pieds la brûlant dans ses souliers de soie désormais méconnaissables. Elle fixait le dos de Kyle, admirant sa capacité à se déplacer sans un bruit malgré son équipement. La marque d'Ice, sous son gant, lui diffusait par moments des vagues de chaleur étranges, comme si le loup l'encourageait à ne pas faiblir.
Vers le milieu de l'après-midi, ils atteignirent un torrent glacé qui coupait leur route. L'eau bouillonnait entre les rochers pointus, rendant la traversée périlleuse. Kyle passa le premier pour tester la stabilité des pierres, puis il tendit sa main gantée vers Victoria.
— Donnez-moi votre main et ne regardez pas l'eau, ordonna-t-il fermement.
Elle s'exécuta, sentant la poigne de fer du guerrier se refermer sur ses doigts. Alors qu'elle sautait sur un rocher glissant, son pied dérapa. Kyle la ramena brusquement contre lui pour lui éviter la chute. Pendant une seconde, leurs corps furent si proches que Victoria put sentir l'odeur du cuir et du fer qui émanait de lui, mêlée à une chaleur humaine rassurante.
Kyle la relâcha presque aussitôt, reprenant sa distance habituelle, mais son regard resta une fraction de seconde de plus sur elle avant de se détourner vers la rive opposée.
Ils finirent la traversée en silence, mais le souvenir de cette proximité resta gravé dans l'esprit de Victoria alors que les ombres de la forêt commençaient déjà à s'étirer pour leur deuxième nuit de fuite.
Le troisième jour se leva sous une pluie fine et glaciale qui transperçait les vêtements les plus épais. Kyle ne ralentit pas la cadence, mais il jetait des regards de plus en plus fréquents vers la princesse, dont le visage devenait de plus en plus pâle sous l'effet de l'humidité et de la fatigue accumulée. Le terrain s'était transformé en un bourbier glissant où chaque pas demandait un effort héroïque.
Vers le milieu de l'après-midi, Victoria trébucha violemment sur une racine invisible. Elle ne cria pas, mais Kyle l'entendit s'effondrer lourdement dans la boue. Il fit volte-face et se précipita vers elle. Ses souliers de soie, autrefois magnifiques, étaient désormais en lambeaux, laissant apparaître ses pieds meurtris et ensanglantés.
— Je... je suis désolée, Kyle, murmura-t-elle, les larmes aux yeux, luttant pour ne pas éclater en sanglots devant lui. Mes jambes ne me portent plus.
Le guerrier resta un instant immobile, observant l'état de ses pieds avec une grimace de douleur partagée. Sans dire un mot, il s'accroupit devant elle, lui tournant le dos.
— Montez, ordonna-t-il d'une voix sourde mais sans réplique. Je vais vous porter jusqu'au prochain abri.
Victoria hésita une seconde, gênée par cette proximité forcée, mais l'épuisement finit par l'emporter. Elle entoura le cou de Kyle de ses bras et se laissa soulever. Malgré son armure et son paquetage, il se redressa avec une facilité déconcertante. Pendant le reste de la journée, elle resta ainsi, collée contre lui, sentant la puissance de ses muscles et la chaleur de sa nuque contre son visage. Ce contact prolongé brisait peu à peu les dernières barrières du protocole, transformant leur relation de garde et souveraine en quelque chose de bien plus charnel et protecteur.
Lorsqu'ils atteignirent enfin un surplomb rocheux pour la nuit, Kyle la déposa avec une infinie délicatesse sur un tapis de feuilles sèches qu'il avait rapidement rassemblé.
Il s'assit ensuite à ses pieds pour examiner ses blessures, ses mains gantées tremblant imperceptiblement au contact de sa peau si fragile.
Kyle retira ce qui restait des souliers de soie avec une précaution infinie, dévoilant des entailles vives et des ecchymoses violacées. Il jura entre ses dents en voyant l'étendue des dégâts. À ce rythme, même avec du repos, Iris ne pourrait plus faire un pas le lendemain sans hurler de douleur.
Il leva les yeux vers elle et vit qu'elle grelottait violemment, ses dents claquant dans le silence de la grotte improvisée. L'humidité de la pluie et l'épuisement commençaient à sérieusement entamer ses défenses. Kyle hésita, scrutant la lisière des arbres. Allumer un feu était un signal lumineux pour les traqueurs, mais laisser la princesse sombrer dans l'hypothermie était un risque encore plus grand.
— Je vais prendre le risque, murmura-t-il pour lui-même.
Il rassembla quelques branches sèches restées à l'abri du surplomb. D'un simple effleurement de ses doigts nus, une étincelle orange jaillit, embrasant le petit tas de bois. Une chaleur immédiate et réconfortante envahit l'espace réduit. Il fit chauffer un peu d'eau dans une gamelle de fer et y déchira un morceau de sa propre cape pour en faire des bandages propres.
— Buvez ceci, ordonna-t-il en lui tendant l'eau tiède, puis laissez-moi soigner vos pieds. Avec une nuit de repos près de la chaleur, la peau commencera à cicatriser, mais vous devrez rester sur mon dos pour une partie de la journée de demain.
Victoria but lentement, sentant la vie revenir dans ses membres. Elle observa Kyle s'affairer avec une concentration totale, nettoyant ses plaies avec une douceur qu'elle n'aurait jamais soupçonnée chez un guerrier de l'ombre.
— Merci, Kyle... murmura-t-elle, sa voix s'adoucissant alors que la lueur des flammes dansait dans ses yeux bleus. Vous n'étiez pas obligé de déchirer votre cape pour moi.
Il ne répondit pas tout de suite, concentré sur le bandage qu'il serrait avec précision. Il finit par relever la tête, son visage à quelques centimètres du sien, l'éclat du feu révélant une lueur d'inquiétude profonde dans son regard d'acier.
Le silence retomba entre eux, seulement troublé par le crépitement du petit feu, alors que Victoria sentait son cœur battre plus fort sous le regard intense du Firestorm.
Le froid de la nuit forestière commença à s'insinuer sous l'abri, malgré la modeste flamme que Kyle entretenait. Il vit Victoria frissonner de plus belle, ses épaules s'affaissant sous le poids de la fatigue. Sans réfléchir à l'étiquette, mû par un instinct de protection pur, il s'approcha d'elle.
— Rapprochez-vous, Altesse. Le feu ne suffira pas si le vent se lève. Nous devons partager notre chaleur corporelle pour ne pas geler avant l'aube, murmura-t-il d'une voix sourde.
Hésitante, elle se laissa glisser contre lui. Kyle entoura ses épaules de son bras valide, l'attirant fermement contre son torse de cuir. La proximité devint soudainement oppressante. Dans le cercle restreint de lumière orangée, leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Kyle plongea son regard dans l'azur de ses yeux, oubliant pendant une seconde le monde extérieur, les traîtres et sa mission. Il se surprit à incliner lentement la tête, fasciné par l'éclat des flammes qui dansait sur ses lèvres.
Soudain, une branche craqua violemment dans le foyer, projetant une gerbe d'étincelles vers le plafond de roche. Le bruit les fit sursauter tous les deux. Kyle se recula brusquement, le visage brûlant, et fixa intensément les ténèbres de la forêt pour masquer son trouble.
— Pardonnez-moi, Altesse... balbutia-t-il en raffermissant la prise sur son épée. J'étais... ailleurs.
Victoria posa une main douce sur son avant-bras, le forçant à la regarder à nouveau.
— Arrêtez, Kyle. Appelez-moi Iris ou victoria, s'il vous plaît, dit-elle d'un ton suppliant qui brisa ses dernières défenses. Nous ne sommes plus au château. Ici, je ne veux être que moi-même.
- donc votre nom complet ses... commenca kyle
- iris victoria ice... dit elle. donc s'il vous plais... plus de princesse, ou altesse... juste iris victoria. demanda t'elle de nouveaux
Kyle resta silencieux, son prénom résonnant dans son esprit comme une promesse interdite. Il finit par hocher la tête, acceptant ce lien nouveau qui venait de se tisser entre le guerrier de l'ombre et la princesse déchue. Épuisée, Iris laissa finalement sa tête retomber contre son épaule. Elle s'endormit ainsi, bercée par le rythme régulier du cœur de Kyle, tandis que lui restait éveillé, fixant les braises mourantes avec une détermination farouche.
Le lendemain matin, le quatrième jour commença sous un ciel clair, mais avec une tension nouvelle qui rendait chaque regard entre Kyle et Iris plus lourd de sens.
Le soleil perçait timidement à travers la canopée, faisant briller la rosée sur les fougères. Kyle s'étira, sentant ses muscles endoloris par une nuit passée en sentinelle, mais l'image d'Iris endormie contre lui quelques heures plus tôt hantait encore son esprit. Il l'aida à se redresser, vérifiant ses bandages avec une attention particulière.
— Les plaies se ferment, Iris, murmura-t-il, s'exerçant encore à prononcer ce nom qui lui brûlait les lèvres. Mais le terrain va devenir plus escarpé aujourd'hui. Je devrai vous porter une partie de la matinée pour ne pas rouvrir vos blessures.
Elle accepta sans protester, se laissant soulever sur son dos. Alors qu'ils s'enfonçaient dans une vallée de pins centenaires, le silence n'était plus celui de la méfiance, mais celui d'une complicité naissante. Iris posa son menton sur l'épaule de Kyle, observant le mouvement régulier de ses muscles sous la tunique de cuir.
— Kyle... parlez-moi de vous, demanda-t-elle soudainement, sa voix résonnant tout près de son oreille. Je ne connais que le guerrier et l'espion. Mais quelle genre d'enfance a eu le petit Kyle Firestorm ? Vos parents... étaient-ils comme vous ?
Le pas de Kyle marqua une micro-hésitation avant de reprendre sa cadence. Il fixa un point imaginaire entre les troncs d'arbres, déterrant des souvenirs qu'il gardait d'ordinaire sous clé.
— Mon enfance a été faite d'acier et de discipline, Iris. Chez les Firestorm, on ne joue pas aux soldats, on le devient dès qu'on sait tenir un bâton. Mon père était un maître d'armes exigeant, un homme de feu dont la passion pour le combat n'avait d'égale que sa rigueur. Ma mère, elle... elle était l'ombre. C'est d'elle que je tiens ma patience et ma capacité à disparaître. Ils s'aimaient avec une intensité sauvage, mais ils ne m'ont jamais épargné. Chaque écorchure était une leçon, chaque échec une raison de recommencer.
Il marqua une pause, un léger sourire mélancolique étirant ses lèvres.
— Ils ne sont plus là aujourd'hui, mais je sens leur présence à chaque fois que ma lame s'enflamme ou que je me fonds dans le décor. J'ai grandi dans la chaleur des forges de Vénus et dans le froid des entraînements nocturnes. C'était une vie rude, sans fioritures, bien loin des parquets cirés de Snowdown.
Iris resserra ses bras autour de son cou, touchée par cette confession. Elle imaginait le petit garçon solitaire apprenant à dompter les flammes sous le regard sévère de ses parents.
— Vous avez dû vous sentir bien seul parfois, murmura-t-elle, son souffle caressant la tempe du guerrier qui ne répondit que par un silence chargé d'émotion.
Kyle continua de marcher, ses bottes s'enfonçant dans le tapis d'aiguilles de pins. Le poids d'Iris sur son dos lui semblait de plus en plus naturel, presque nécessaire. Il finit par lâcher un soupir qui fit s'élever une petite buée dans l'air frais.
— La solitude est la compagne fidèle d'un spécialiste de l'Ombre, Iris. Mais mon maître disait que c'est dans le silence qu'on apprend à écouter son propre feu. Mes parents ne m'ont pas donné de caresses, c'est vrai, mais ils m'ont donné les moyens de survivre à tout ce qui pourrait se dresser devant moi.
Il marqua une pause, franchissant un tronc abattu d'un pas souple.
— Et vous ? Votre vie de princesse... n'était-elle pas une autre forme de solitude, enfermée derrière ces murs de pierre ?
Iris appuya un peu plus sa joue contre son épaule.
— Oh, si vous saviez... J'avais des serviteurs pour chaque geste, mais personne à qui confier mes peurs. Mon père m'aimait comme un trésor qu'on cache dans un coffre, pas comme une personne. C'est pour ça que je me suis enfuie ce matin-là, au marché. Je voulais juste sentir la poussière sous mes pieds et voir de vrais visages.
Vers la fin de l'après-midi, le ciel s'assombrit brusquement et un vent cinglant se leva, annonçant une chute brutale des températures. Kyle trouva refuge dans le creux d'un vieux chêne déraciné, dont les racines massives formaient une sorte de grotte naturelle. Il y déposa Iris avec soin et s'empressa d'allumer un petit feu, dissimulé derrière un écran de branches pour ne pas être repéré.
Le froid devenait piquant. Iris, malgré sa cape, grelottait de nouveau. Sans dire un mot, Kyle s'assit contre la paroi de bois et lui fit signe de s'approcher. Elle ne se fit pas prier et vint se nicher entre ses jambes, son dos contre son torse. Kyle ramena les pans de sa propre cape autour d'elle, l'enveloppant totalement.
Leurs souffles se mêlaient dans la pénombre orangée. Iris tourna la tête pour le regarder, leurs visages n'étant plus séparés que par un souffle. Elle vit dans les yeux de Kyle une lutte acharnée entre le soldat et l'homme, une barrière qui s'effritait à chaque seconde.
— Kyle... murmura-t-elle, ses yeux rivés sur les siens.
L’air entre eux sembla s’électriser, chargé d'une tension plus brûlante que le petit foyer qui crépitait à leurs pieds. Kyle sentait le parfum de jasmin d'Iris l'envelopper, une fragrance douce qui contrastait avec l'odeur sauvage de la forêt. Ses mains, d'ordinaire si assurées sur la garde d'une épée, tremblèrent légèrement alors qu'il soutenait le regard azur de la princesse.
Il luttait. Chaque fibre de son être de soldat hurlait à la prudence, rappelant les codes de Vénus, l'étiquette de Snowdown et le gouffre social qui les séparait. Ses lèvres s'entrouvrirent pour opposer une ultime résistance, une barrière de mots qu'il espérait encore infranchissable.
— Iris... murmura-t-il à son tour, sa voix n'étant plus qu'un grognement sourd et tiraillé. On ne devrait pas... Vous êtes une princesse...
Il ne recula pas pour autant. Au contraire, ses doigts effleurèrent la naissance de son cou, sentant le pouls de la jeune femme s'emballer sous sa peau diaphane. Iris ne cilla pas. Elle réduisit encore la distance, son souffle chaud venant caresser les lèvres du guerrier.
— Et alors ? Pourquoi devrais-je me refuser cela... simplement pour un titre ? avoua-t-elle dans un souffle de défi et de tendresse. Ici, sous ces arbres, la couronne n'existe plus, Kyle. Il n'y a que nous.
À ces mots, la dernière muraille de Kyle s'effondra. La discipline du Firestorm, le masque de marbre de l'Ombre et les années de rigueur volèrent en éclats. Il lâcha enfin prise, laissant son instinct prendre le commandement. Il ferma les yeux, abandonnant ses doutes à l'obscurité de la grotte, et inclina la tête.
Leurs lèvres se rejoignirent enfin dans un baiser véritable, d'abord hésitant, puis d'une intensité sauvage. C'était un mélange de tout ce qu'ils avaient retenu depuis le marché : la peur, le soulagement, le désir et cette étrange connexion magique qui les liait. Kyle l'attira plus fermement contre lui, ses mains s'égarant dans la cascade de ses cheveux, tandis qu'Iris s'agrippait à sa tunique de cuir comme si elle craignait que le monde ne s'évapore s'ils se lâchaient.
Le feu mourant projeta leurs ombres entrelacées contre les racines du chêne, scellant un pacte que ni les rois ni les traîtres ne pourraient plus défaire. Pour la première fois depuis le début de leur fuite, le froid de la forêt disparut totalement, remplacé par une chaleur humaine qu'aucune magie ne pouvait égaler.
Ils restèrent ainsi, blottis l'un contre l'autre dans le silence protecteur de leur refuge, conscients que ce baiser venait de changer le cours de leur voyage à jamais.

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