La ville au bord de la mer
Saint-Lunaire n’aimait pas le silence.
Même lorsque l’aube peinait à se lever et que les maisons de granit semblaient encore endormies, quelque chose murmurait toujours. Le vent s’engouffrait dans les ruelles étroites, faisait trembler les enseignes de bois, soulevait parfois une poignée de sable qu’il déposait plus loin, comme un souvenir déplacé. Et derrière tout cela, il y avait la mer. Jamais muette. Jamais immobile.
Ronan descendait vers la plage par le chemin des murets, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. Il marchait sans hâte, suivant une trajectoire qu’il connaissait par cœur. Ses pas trouvaient d’eux-mêmes les pierres les moins glissantes, les creux familiers du pavé. Il aurait pu fermer les yeux. Il l’avait déjà fait, enfant, pour se donner l’illusion que la ville le guidait.
Les maisons claires faisaient face au large, solidement campées contre les vents d’ouest. Leurs volets, parfois écaillés par le sel, grinçaient quand les rafales se faisaient plus vives, comme des voix anciennes protestant contre l’hiver à venir. Entre elles, les ruelles descendaient en pente douce, bordées de murets de pierre que le soleil d’été tiédissait et que l’hiver couvrait d’embruns.
À cette heure-là, Saint-Lunaire respirait lentement.
Un marin rentrait du port, son ciré encore humide, laissant derrière lui une odeur d’algues et de corde. Plus haut, une fenêtre s’ouvrait, laissant s’échapper un filet de lumière jaune et le bruit d’une vaisselle matinale. Un goéland cria, perché sur un toit, comme pour rappeler à la ville qu’il était déjà là bien avant elle.
Ronan s’arrêta un instant au sommet de la pente.
Devant lui, la mer d’Émeraude s’étendait, sombre et métallique sous le ciel d’hiver. Les vagues venaient mourir sur le sable avec une régularité presque rassurante. Il pensa, sans vraiment savoir pourquoi, que la mer avait une mémoire. Qu’elle se souvenait de chaque pas, de chaque voix, de chaque absence.
Ici, tout le monde vivait avec cette certitude diffuse : la mer voyait tout.
Les anciens disaient qu’en prêtant l’oreille, on pouvait entendre dans le ressac les voix de ceux qui avaient vécu avant. Des pêcheurs disparus, des enfants devenus vieux, des femmes qui avaient attendu sur la falaise des silhouettes qui ne reviendraient pas. Ronan n’avait jamais su s’il croyait vraiment à ces histoires. Pourtant, il arrivait qu’en restant immobile, face à l’horizon, il ressente une présence. Comme un regard posé sur lui, ni pesant ni menaçant. Simplement attentif.
Saint-Lunaire vivait au rythme des marées et des saisons. On y parlait peu du futur. On préférait observer le ciel, sentir le vent, guetter la couleur de l’eau. On savait que certaines choses ne se décidaient pas, mais se reconnaissaient.
L’hiver approchait.
Les jours raccourcissaient déjà, et la lumière, plus rare, prenait une valeur particulière. Ici, elle n’était pas seulement une question de clarté. Elle était une promesse. Celle de se retrouver, de partager, de tenir ensemble lorsque la nuit s’étirait trop longtemps.
Ronan reprit sa marche.
Il ignorait encore que cet hiver serait différent.
Que la lumière, cette fois, ne se contenterait pas d’éclairer les rues.
Quelque part, au cœur de la ville, quelque chose attendait.

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