L’atelier de Lucien
L’atelier de Lucien
L’atelier de Lucien se trouvait légèrement à l’écart, à mi-chemin entre la place et la mer, comme s’il hésitait depuis toujours entre la ville et l’horizon. On le reconnaissait de loin à sa grande fenêtre aux vitres épaisses, souvent embuées, même lorsque le reste de la rue semblait figé par le froid.
À l’intérieur, la chaleur était constante. Pas écrasante, mais enveloppante, semblable à celle d’un foyer qu’on n’éteint jamais complètement.
Lucien était déjà à l’œuvre.
Il se tenait debout devant le four, les épaules légèrement voûtées, la canne de verrier calée contre sa hanche. La matière en fusion tournait lentement au bout du métal, rouge orangé, vivante. Il la faisait rouler avec une précision acquise au fil de décennies, attentif au moindre frémissement. Ses mains, marquées de cicatrices anciennes, n’hésitaient pas. Elles savaient.
Dans l’atelier, tout semblait avoir une place immuable. Les pinces de cuivre reposaient sur l’établi de bois sombre, poli par le temps. Les moules, alignés contre le mur, portaient encore la poussière de verre des jours précédents. L’air était chargé d’une odeur mêlée de sable chauffé, de métal et de feu — une odeur que Ronan associait depuis l’enfance à la présence rassurante de son oncle.
Lucien souffla doucement dans la canne.
Le verre s’arrondit, docile, comme s’il reconnaissait le souffle qui le guidait. La lumière du four s’y refléta un instant, puis Lucien posa l’objet encore incandescent sur une plaque de refroidissement. Ce n’était qu’un bol simple, destiné à un usage quotidien. Lucien aimait commencer ses journées par des formes modestes. Elles lui rappelaient pourquoi il avait choisi ce métier : donner naissance à des choses faites pour être touchées, utilisées, partagées.
Il essuya son front du revers de la main et se tourna vers le fond de l’atelier.
Là, à l’écart du tumulte du feu, se trouvait le chandelier.
Il reposait sur une table basse de chêne, recouvert d’un tissu clair que Lucien soulevait chaque matin avec un geste presque cérémoniel. Le cristal captait la moindre parcelle de lumière, la fragmentait en éclats discrets qui venaient danser sur les murs. Même immobile, même éteint, il semblait habité d’une présence silencieuse.
Lucien s’approcha.
Il sortit un chiffon doux et entreprit de nettoyer chaque facette, lentement, comme on le ferait pour un objet fragile et vivant. Il connaissait le chandelier par cœur, chaque arête, chaque infime imperfection. Certaines n’étaient visibles qu’à un moment précis de la journée, lorsque la lumière entrait sous un angle particulier. D’autres ne se révélaient que la nuit, à la lueur d’une simple bougie.
Il n’avait jamais cherché à comprendre comment ses aïeux avaient pu créer une pièce d’une telle pureté. Le verre n’était pas seulement travaillé ; il était accordé. Comme si plusieurs mains, séparées par le temps, avaient collaboré à son élaboration.
Lucien savait une chose, cependant : ce chandelier ne lui appartenait pas.
Il en était le gardien, comme son père avant lui, et le père de son père. On ne parlait jamais de propriété à son sujet. On parlait de veille. De responsabilité. De passage.
Un bruit de pas dans la rue le tira de ses pensées.
La porte de l’atelier s’ouvrit, laissant entrer une bouffée d’air froid et la silhouette de Ronan. Le jeune homme referma derrière lui, secouant légèrement sa veste.
— Tu es déjà là, dit-il simplement.
Lucien esquissa un sourire.
— J’y suis toujours un peu avant le jour.
Ronan s’approcha du four, tendit les mains vers la chaleur.
— La mer est sombre ce matin.
— Elle l’est souvent avant l’hiver.
Lucien observa son neveu à la dérobée. Ronan avait grandi sans qu’il s’en rende vraiment compte. Il n’était plus l’enfant qui traînait dans l’atelier, fasciné par le feu et les reflets. Quelque chose en lui s’était affermi, sans s’endurcir. Il portait la ville en lui, cela se voyait dans sa façon de se tenir, d’écouter.
Le regard de Lucien revint au chandelier.
Il sentit, sans pouvoir l’expliquer, une tension légère dans l’air. Comme une attente.
Bientôt, pensa-t-il.
Bientôt, il faudrait que les choses se mettent en mouvement.
Il n’en dit rien.
Certains savoirs ne se transmettent pas par les mots.

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