Celui qui venait avec la lumière
La légende ne s’enseignait pas.
Elle se glissait dans les silences.
Ce soir-là, le vent avait forci, s’engouffrant dans les ruelles avec une insistance presque impatiente. Dans l’atelier, Lucien avait éteint le four plus tôt que d’habitude. La chaleur persistait encore, douce, mais le feu s’était retiré, laissant place à une pénombre tranquille.
Ronan était assis près de l’établi, une tasse fumante entre les mains. Il aimait ces moments où le travail cessait et où l’atelier redevenait un lieu de repos. La lumière venait d’une seule lampe suspendue, dessinant des ombres longues sur les murs.
Lucien ne parlait pas.
Il essuyait lentement ses outils, un à un, avec le même soin que s’ils allaient servir encore mille fois. Puis, sans se retourner, il dit :
— Tu sais d’où il vient ?
Ronan leva les yeux.
Il savait de quoi son oncle parlait. On n’avait pas besoin de nommer le chandelier.
— On m’a toujours dit qu’il était là depuis le début, répondit-il.
Lucien hocha la tête.
— C’est ce que l’on dit aux enfants.
Il s’approcha de la table basse et s’assit face au cristal. La lampe se refléta dans les facettes, éclatant en dizaines de points lumineux.
— Avant les quais. Avant les premières maisons de granit. Même avant que Saint-Lunaire porte ce nom.
Ronan se pencha légèrement en avant.
Lucien reprit, d’une voix posée, comme s’il récitait quelque chose appris non par cœur, mais par écoute.
— Les anciens parlaient d’un homme venu par la mer. Pas un marin, pas vraiment. Il voyageait léger. Il suivait le soleil et les étoiles. Partout où il passait, il s’arrêtait près des feux. Il écoutait plus qu’il ne parlait.
Le vent frappa contre la vitre. Ronan sentit un frisson courir le long de sa nuque.
— On disait qu’il venait des terres celtes, poursuivit Lucien. D’Irlande, d’Écosse, du pays de Galles. Il connaissait les chemins anciens. Les lieux où la lumière est plus forte que l’ombre.
Lucien posa sa main sur le bord de la table, près du chandelier, sans le toucher.
— Le cristal réagissait à sa présence. Comme s’il l’attendait depuis toujours. Certains affirmaient que la lumière changeait quand il entrait dans une pièce. Plus douce. Plus juste.
Ronan ne parla pas.
Il avait l’impression étrange que ces mots ne s’adressaient pas seulement à lui, mais à quelque chose de plus ancien en lui.
— Lorsqu’il est arrivé ici, dit Lucien, il a su. Il a su que son voyage s’arrêtait. La mer, la pierre, le ciel… tout était en accord.
Lucien ferma les yeux un instant.
— Il a confié le chandelier aux habitants. Pas comme un don, mais comme un passage.
Il rouvrit les yeux et fixa Ronan.
— « Tant que vous partagerez la lumière, elle veillera sur vous. Mais si vous l’oubliez, l’obscurité réclamera son dû. »
Le silence qui suivit était dense, presque palpable. La lampe trembla légèrement sous une rafale.
— Et il est reparti ? demanda Ronan à voix basse.
Lucien esquissa un sourire imperceptible.
— On dit qu’au matin, il n’était plus là. Pas de traces. Rien. Comme s’il avait été repris par le vent.
Ronan regarda le chandelier.
Pendant une fraction de seconde, il crut voir une lueur se déplacer au cœur du cristal, comme un souvenir qui s’éveille. Il cligna des yeux. Tout était redevenu immobile.
— Tu y crois ? demanda-t-il.
Lucien prit le temps de répondre.
— Je crois que certaines choses ne demandent pas qu’on y croie. Elles demandent qu’on veille.
Il se leva, posa une main sur l’épaule de Ronan.
— Il se fait tard. Demain sera une longue journée.
Ronan acquiesça, mais lorsqu’il se leva à son tour, il jeta un dernier regard au chandelier.
Il eut la certitude fugace que, derrière le verre, quelque chose l’observait avec une patience infinie.

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