L'hiver arrive

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L’hiver ne s’annonçait jamais brusquement à Saint-Lunaire.
Il s’installait par touches discrètes, presque polies, comme s’il respectait l’habitude ancienne de la ville à ne rien forcer.
D’abord, il y eut la lumière. Elle changea de qualité. Plus basse, plus pâle, elle glissait sur les façades sans s’y attarder, comme pressée de disparaître. Les fins d’après-midi arrivaient trop vite, et les ombres s’allongeaient avant même que les cloches ne sonnent l’heure du retour.
Puis le vent.
Un vent plus dense, plus lourd, chargé d’odeurs de varech et de sel froid. Il faisait claquer les volets, s’infiltrait sous les manteaux, rappelant à chacun que la mer ne dormait jamais vraiment.
Ronan le sentait dans son corps.
Chaque matin, lorsqu’il quittait l’atelier de Lucien, il prenait un instant pour regarder le ciel. Les nuages défilaient bas, rapides, comme s’ils avaient un rendez-vous ailleurs. Il avait l’impression étrange d’attendre quelque chose, sans pouvoir le nommer.
Dans la ville, les gestes changeaient. On rentrait plus tôt. On allumait les lampes avant la tombée complète de la nuit. Aux fenêtres apparaissaient les premières bougies, petites flammes vacillantes destinées autant à réchauffer les cœurs qu’à repousser l’obscurité.
Le Festival des Lumières approchait.
On en parlait à voix basse, comme d’un événement qui ne devait pas être banal. Les enfants comptaient les jours, impatients. Les anciens observaient le ciel, plus silencieux que d’ordinaire. Chacun savait que le solstice n’était pas seulement un repère dans le calendrier. C’était un passage.
Un soir, sur la place, Ronan croisa Maël, le vieux charpentier. Il était assis sur un banc, emmitouflé dans un manteau épais, regardant les lanternes que l’on commençait à accrocher.
— Tu sens comme elle est lourde, cette année ? dit Maël sans préambule.
— La nuit ? répondit Ronan.
Maël hocha lentement la tête.
— Elle s’étire. Comme si elle attendait qu’on lui réponde.
Ronan ne sut que dire.
Il repensa au chandelier, à la lueur immobile au cœur du cristal. À cette impression, de plus en plus fréquente, que quelque chose s’accordait en silence.
À l’atelier, Lucien préparait le solstice avec une attention particulière. Il vérifiait les bougies une à une, nettoyait les supports, ajustait des détails infimes que personne d’autre n’aurait remarqués. Parfois, il restait immobile devant le chandelier, sans le toucher, comme pour écouter.
— Ce n’est pas à nous de décider, dit-il un soir, comme pour lui-même.
Ronan le regarda.
— Décider de quoi ?
Lucien esquissa un sourire fatigué.
— De quand la lumière choisit de se montrer.
La veille du solstice, un silence inhabituel tomba sur Saint-Lunaire. Même la mer semblait plus contenue, ses vagues venant mourir sur le sable avec une retenue presque solennelle.
Dans les maisons, on préparait des plats simples et chauds. On sortait les chandeliers, les lanternes, les mèches neuves. Les enfants dormaient mal, excités et nerveux.
Ronan, lui, ne dormit presque pas.
Allongé dans la pénombre, il sentit le médaillon — qu’il ne portait pas encore, mais qu’il ignorait déjà — battre quelque part dans l’avenir. Il eut la certitude troublante que le lendemain ne serait pas un jour comme les autres.
Au-dehors, la nuit s’étendait.
Et au cœur de la ville, la lumière retenait son souffle.













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