Chkoun
Quelqu’un frappe.
Toc. Toc. Toc.
3 coups. Toujours 3. Jamais 2 - trop timide. Jamais 4 - trop insistant. 3 : le nombre parfait.
Et toi, de l’autre côté, gardien du dedans, tu ouvres la bouche et tu prononces le mot le plus absurde, le plus sublime, le plus marocain de tous les mots :
« CHKOUN ? »
Qui ?
Tu sais qui c’est.
Tu sais toujours qui c’est.
C’est Fatima, la voisine, qui vient récupérer le plat de couscous prêté il y a sept mois. C’est ton pote Mehdi, celui qui “passait par là” depuis 2016. C’est le livreur. C’est ta mère. C’est Aziz le plombier qui devait venir mardi et qui débarque samedi comme si le calendrier était une suggestion.
Tu sais.
Et pourtant, pourtant, tu demandes.
Pourquoi ?
Pourquoi ce rituel ? Cette liturgie du seuil ? Cette mise en scène de l’ignorance feinte ?
Parce que le « Chkoun » n’est pas une question.
C’est un sas. Un tampon. Une frontière entre le chez-soi et le dehors. Entre l’intime et l’intrus. Entre atay en gandoura et la société qui exige des pantalons.
Celui qui frappe doit se nommer. Se déclarer. Prouver qu’il mérite le passage.
C’est le mot de passe, mais sans mot.
Et que répond l’autre ?
« ANA. »
Moi.
Pas de nom. Pas de titre.
Juste : moi.
Et toi, de l’intérieur, tu es censé reconnaître ce “moi” parmi les 8 milliards de “moi” qui peuplent la Terre. À la voix. Au souffle. À l’intonation du “a” qui traîne un peu trop ou pas assez.
Levinas a écrit 600 pages sur le visage de l’Autre. Nous, on a réglé ça en deux syllabes.
Parfois, parfois, l’audacieux ajoute :
« Ana, fta7 ! »
C’est moi, ouvre !
L’impératif. Le commandement. Moïse devant la Mer Rouge.
Et toi, tu n’ouvres toujours pas.
Tu restes là. Debout. À peser le pour et le contre. À négocier avec le destin.
Le « Chkoun » est un bouclier.
Un délai.
Un entre-deux où tout est encore possible : ouvrir, ne pas ouvrir, faire semblant de ne pas être là, éteindre la télé et retenir sa respiration comme si l’autre ne t’avait pas entendu crier « CHKOUN » il y a exactement 4 secondes.
Deleuze parlait de « territorialisation ». De lignes de fuite. De rhizomes.
Il n’avait jamais vu ma grand-mère debout devant sa porte, bras croisés, demandant « Chkoun » à une amie qu’elle connaît depuis 1987.
Elle ne demande pas qui. Elle demande : pourquoi maintenant ? Elle demande : es-tu digne de mon hospitalité légendaire qui va m’obliger à te servir du thé, des gâteaux, et à écouter tes problèmes pendant trois heures ?
Le « Chkoun » est un contrat social. Une mise en garde. Un “réfléchis bien avant d’entrer parce qu’une fois dedans, tu ne sors pas avant de dîner et digérer”.
L’Occident a inventé l’interphone. La sonnette connectée. La caméra à reconnaissance faciale.
Nous ?
On a un mot.
Un seul.
Et ce mot contient : la méfiance et l’accueil, la prudence et la chaleur, le “dégage” potentiel et le “tfaddal” probable.
Six lettres. Un univers.
La prochaine fois que tu entends « Chkoun ? » derrière une porte qui ne s’ouvre pas…
Ne t’impatiente pas.
Tu n’es pas face à une question.
Tu es face à un poème.
Un poème qui dit : « Je ne suis pas prêt. Mais je serai prêt. Laisse-moi une seconde pour devenir celui qui t’accueille. Laisse-moi enfiler mon visage de bienvenue. Laisse-moi ranger le chaos derrière la porte. Et ensuite, ensuite seulement, tu entreras. Et je te donnerai tout ce que j’ai. »
Voilà.
Chkoun ?
Ana.
Fta7.
Et le monde tourne.

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