L'inondation

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Un barrage à 141%.

Cent. Quarante. Et un.

Le mec qui a conçu le baromètre s'est dit "100% c'est le max, logique". Il avait pas prévu le Maroc.

Sept ans le ciel nous ghoste. Sept ans. Et là, février 2026, il débarque en mode ex toxique à 3h du mat : "Tu me manquais bébé, j'ai changé, regarde ce que je t'ai ramené" - et il vomit le Rif entier sur Ksar el Kebir.

Le Loukkos déborde. L'armée navigue dans les rues. 54 000 personnes évacuées. Le ministère suspend les cours. Normal : difficile d'enseigner la géographie quand ta salle de classe EST la géographie.

(Parenthèse pour les urbanistes du dimanche qui commentent depuis leur canapé à Casa : non, c'est pas un problème d'égouts. C'est une inondation fluviale. L'eau qui noie Ksar el Kebir, c'est pas celle qui est tombée dessus. C'est celle qui est tombée sur tout le Rif, qui a pris son temps, qui a recruté des affluents en chemin, et qui a décidé de tenir son congrès annuel en centre-ville. Tu peux mettre tous les caniveaux du monde, quand un bassin versant entier t'invite à dîner sans prévenir, tu sers le thé et tu dégages. Fin de la parenthèse.)

Et là, le miracle.

Pas le miracle religieux. Le miracle sociologique.

Le Marocain - oui, celui qui te double par la droite, qui te klaxonne avant que le feu passe au vert, qui t'explique que "had lblad khassra", qui négocie le prix du kilo de tomates comme si c'était un traité de paix au Moyen-Orient - ce Marocain-là, subitement, se transforme.

Bus gratuits. Maisons ouvertes. Thé pour les inconnus. Des mecs qui plongent dans l'eau glacée de février pour sortir des vieux qu'ils connaissent même pas. Des familles qui accueillent d'autres familles sans demander combien de temps. Des chauffeurs de taxi qui font des allers-retours gratos. Le même chauffeur qui, la semaine dernière, t'aurait facturé un supplément parce qu'il pleuvait légèrement.

On passe de "ma3ndi ma n3tik" à "chnou khassk a khouya" en 24 heures.

C'est quoi ce peuple qui fonctionne à l'envers ? Qui dort debout au quotidien et se réveille dans la tempête ?

On est un tajine oublié sur le feu. En temps normal, tout le monde passe devant, personne vérifie, ça crame doucement, ça sent le roussi. Et puis quelqu'un crie "le feu !" - et là, subitement, tout le quartier débarque. Celui qui t'a jamais dit bonjour ramène un seau. Ta voisine avec qui t'es en froid depuis 2019 à cause d'une histoire de linge étendu, elle est là avec une couverture. Le gardien qui dort 23 heures sur 24 se transforme en chef des opérations.

L'urgence fait tomber les murs qu'on passe notre vie à construire.

Peut-être qu'on s'emmerde, en fait. Peut-être que le vrai problème du Maroc c'est pas le Marocain - c'est le Marocain en temps de paix. Celui qui n'a pas de catastrophe à gérer, pas d'ennemi à combattre, pas de cause commune à embrasser. Alors il s'invente des guerres. Le voisin. Le gouvernement. Le système. L'arbitre du match. Le mec qui a pris sa place de parking.

Mais donne-lui un vrai combat - un tremblement de terre, une inondation, une menace tangible - et il te sort des réserves de humanité qu'il planquait sous le matelas avec les dirhams et les papiers de la maison.

Le reste du temps ? Il attend. Il marine. Il commente sur Facebook. Il poste des vidéos de chatons. Il partage des fake news sur WhatsApp. Il se plaint que "les gens sont devenus égoïstes".

Les gens.

Toujours "les gens". Jamais "nous".

Et puis l'eau monte, et "les gens" redeviennent "nous". Comme par magie. Comme si le mot était resté là, quelque part, en attente d'une occasion de ressortir.

Ksar el Kebir, c'est un audit national en temps réel. Un crash test de la 3assabiya. Et le résultat est là : la carrosserie est cabossée, la peinture s'écaille, y'a trois voyants allumés sur le tableau de bord, mais le moteur répond encore quand tu tournes la clé.

Y'a juste personne qui conduit en temps normal. On laisse le véhicule au point mort, frein à main serré, vitres fermées, à se demander pourquoi on avance pas.

Sept ans de sécheresse nous ont appris une chose : on sait survivre au manque.

Ksar el Kebir nous apprend autre chose : on sait survivre à l'excès aussi.

Le Maroc, c'est le pays de l'adaptation forcée. Trop sec ? On s'adapte. Trop mouillé ? On s'adapte. Trop chaud ? On s'adapte. Trop froid ? On s'adapte. On n'a jamais eu le luxe de la constance, alors on a développé le muscle de la métamorphose.

Le problème, c'est que ce muscle ne travaille que dans l'urgence. Le reste du temps, il s'atrophie. Il attend. Il scroll.

L'eau va se retirer. C'est mathématique. La boue va sécher. Les routes vont rouvrir. Les assurances vont chipoter sur des virgules. Les entrepreneurs vont surgir avec des devis gonflés. La vie normale va reprendre ses droits, avec ses klaxons, ses doubles files, ses "had lblad khassra".

Et dans trois mois, on sera tous retournés à nos guerres de stationnement et nos indignations de salon.

Mais quelque part, dans un pli de la mémoire collective, il restera cette image : un pays qui sait encore nager ensemble quand l'eau monte. Même si le reste de l'année, on préfère se noyer chacun dans son coin.

الما فاض. القلب فاض. غير الروتين اللي مكيفيضش.

Noureddine Qadiri - 2026

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