Taza

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Et tu croyais connaître le vert. Ce vert.

Ce vert de dingue. Ce vert sauvage, anarchiste, insolent, qui pousse là où il veut quand il veut et qui se fout royalement de tes plans d'aménagement et de tes schémas directeurs. Ce vert qui a attendu la pluie comme un amant attend au café depuis six ans de sécheresse - sept ans à serrer les dents sous la poussière - et qui, au premier baiser d'eau, a explosé. D'un coup. Comme si la terre entière avait retenu sa respiration et avait enfin lâché un cri de couleur.

Et quel cri.

Il te saute dessus. Il ne frappe pas à la porte. Il débarque. Il entre par les yeux et descend directement dans un endroit que tu ne savais même pas vivant. Quelque part entre l'estomac et le souvenir. Quelque part où tu stockais sans le savoir l'image d'un champ traversé pieds nus, enfant, à une heure où les adultes dormaient et où le monde t'appartenait entièrement.

Le vert des herbes qui sont montées si vite qu'elles n'ont même pas eu le temps d'être raisonnables. Des herbes ivres. Des herbes qui poussent comme on danse quand personne ne regarde. Le vert des collines qui ont changé de peau en trois semaines — hier ocre, fatiguées, résignées, et ce matin habillées en émeraude, sans prévenir personne, comme une grand-mère qui descend au salon avec du rouge à lèvres et ses bijoux de mariage et qui dit : quoi ? j'ai le droit ?

La terre a tous les droits quand elle revit.

Et entre les collines, cette eau.

Cette eau qui ne restera pas. Cette visiteuse. Descendue de la montagne comme une femme qui entre dans une pièce et fait taire tout le monde — parce qu'elle brille — et tu sais, tu sais dans ta chair, qu'elle va repartir. Qu'elle repart toujours. Que c'est justement pour ça qu'elle est insoutenable.

Les collines roulent. C'est le mot. Elles roulent comme des vagues vertes figées en plein élan, et entre elles coule cette eau qui ne restera pas — cette eau empruntée, cette eau de passage — et l'eau et le vert ensemble font quelque chose d'insoutenable : ils font un pays. Le pays tel qu'il devrait être tout le temps. Le pays tel que Dieu l'a rêvé avant qu'on lui colle des frontières, des préfectures et des taux de croissance.

Taza en ce moment, c'est le Maroc sans filtre et sans excuses.

L'oued a quitté son lit et s'est étalé dans les plaines comme un enfant dans le lit de ses parents un dimanche matin. L'eau partout. L'eau qui ne sait plus où aller tellement la terre lui dit 'viens, viens, viens encore'. Des flaques grandes comme des promesses. Des bassins provisoires où le ciel se regarde et se trouve beau. Des étendues posées entre les collines comme des offrandes que personne n'a commandées.

Et le vert autour. Le vert toujours. Le vert qui encercle chaque flaque, chaque mare, chaque débordement, comme pour dire : reste, reste, je t'en supplie reste encore un peu. Le vert qui sait que l'eau va partir. Le vert qui sait que dans deux mois il redeviendra jaune, puis ocre, puis poussière. Le vert qui sait tout ça et qui s'en fout. Qui brille quand même. Qui donne tout quand même. Qui pousse de toutes ses forces vers le ciel comme si cette semaine-là était la seule semaine de sa vie — et c'est peut-être vrai.

Ils ont dit catastrophe. Ils ont envoyé des bulldozers, des barques, des communiqués en trois langues que personne ne lit. Ils ont compté les maisons, les familles, les dégâts. Ils ont fait ce qu'ils savent faire : mettre des chiffres sur ce qui n'a pas de chiffre. Parce que personne dans aucun bureau n'a de formulaire pour ça : la terre a ouvert la bouche et a bu le ciel. Et le ciel s'est laissé boire.

Toute cette beauté qui sait qu'elle va mourir et qui refuse de baisser d'un seul ton.

Et toi, toi là maintenant, tu sens monter un truc bizarre. Un truc qui ressemble à de la fierté mais en plus mouillé. Un truc qui ressemble à de l'amour mais en plus violent. Tu te dis : c'est mon pays ça. Tu te le dis dans la langue que tu parles quand tu es seul, celle qui n'a besoin d'aucune grammaire. Et la gorge se serre. Et les yeux piquent. Et tu ne sais plus si c'est le vert qui te fait ça ou le souvenir du jaune qui va revenir.

Alhamdulillah pour ce vert qui ne demande rien à personne.
Alhamdulillah pour cette eau folle qui a transformé un couloir de sécheresse en prière visible.
Alhamdulillah pour ce pays qui fleurit en cachette, quand personne ne fait attention, et qui offre à ceux qui savent encore regarder des matinées de paradis éphémère.

Quelque part entre deux montagnes, pendant quelques semaines de février, Dieu a signé un de ses plus beaux brouillons.

Et il l'a signé en vert.

Maintenant ferme l'écran. Va marcher. N'importe où. Même le trottoir de Casablanca fera l'affaire. Parce que si Taza t'a ému derrière une vitre, imagine ce que fera la terre sous tes pieds.

Noureddine Qadiri

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