Ramadan j-5

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J’ai peur.

L’Occident aussi, paraît-il — on est vendredi 13, le jour où l’occidental refuse de prendre l’ascenseur. Jason, Templiers, paraskevidékatriaphobie — oui, la peur a son mot grec, seize syllabes, imprononçable, comme tout ce qui terrifie vraiment. Mais il a la peur polie. Ordonnée. Il range ses terreurs dans des dates, il les numérote, il les calendrise. Un vendredi par an, il frissonne. Civilisé jusque dans l’effroi.

Moi j’ai peur comme un Marocain. C’est-à-dire en vrac.

Dans cinq jours c’est Ramadan et ma peur ne tient dans aucun calendrier. Elle sent le café qu’on ne boira plus. Elle a la texture exacte de cette nuit de Chaabane où tu te couches en te disant gheda nbda et où ton estomac, ce lâche, commence déjà à négocier.

J’ai peur de ne pas me lever pour shour. Cette peur-là, elle est primitive, elle est animale — c’est la peur de rater le dernier verre d’eau avant la traversée du désert. Ta femme met trois réveils, ta mère t’appelle, et toi tu dors du sommeil du type qui sait qu’il va souffrir demain et qui préfère l’inconscience. Le shour raté, c’est une journée entière avec la gorge en carton et la certitude que tu l’as mérité.

J’ai peur du troisième jour.

Celui où le manque de caféine transforme Casablanca en Pompéi — une ville pétrifiée de migraineux furieux qui conduisent comme s’ils cherchaient activement quelqu’un à écraser. Le troisième jour, le Marocain atteint cet état magnifique où il est simultanément en quête de récompense divine et à deux doigts d’insulter la mère du type qui l’a doublé par la droite sur la rocade de Ain Sebaâ. Ana sayem — la phrase la plus bipolaire de la langue arabe. Mi-invocation, mi-menace.

J’ai peur de ma langue.

Parce que ma langue à moi — pas celle qui mange, celle qui parle — n’a jamais appris à jeûner. Elle fait le Ramadan du ventre, hmdlh, trente jours, exemplaire, mais le Ramadan du tberguig ? Le Ramadan de la médisance ? Le Ramadan de cette phrase qu’on glisse entre deux sourires au bureau — walakin bini w binak, dak sayed… — et qui dépèce un homme absent en trente secondes chrono ? Ce Ramadan-là, wallah, ma langue n’en a jamais terminé un seul.

Le Prophète ﷺ avait un hadith pour ça — un hadith qui fait l’effet d’une gifle administrée avec tendresse : celui qui ne cesse pas le mensonge et sa pratique, Dieu n’a nul besoin qu’il cesse de manger et de boire. Nul besoin. Deux mots. Le Créateur des nébuleuses et des synapses, de la sardine et du quasar — al-Ghani, le Suffisant — n’a que faire de ta faim si ta langue continue de dépecer les vivants. L’estomac vide ne rachète rien quand la bouche reste pleine de venin.

Deux jeûnes. Il y a toujours eu deux jeûnes. Celui du ventre — balisé, chronométré, validé socialement, katsoum? hamdoulilah, kansoum, bravo t’es un héros. Et l’autre. Sawm al-qalb. Le jeûne du cœur. Celui-là n’a pas de adhan pour le rompre. Pas de harira qui le récompense. Pas de voisine qui t’applaudit. Le jeûne de l’âme c’est arrêter de nourrir l’ego avec la chair des absents — et l’ego, cet ogre, il a toujours faim.

La bouche, ce double agent — elle mange ET elle mord, elle prie ET elle médit, elle dit Allahu Akbar à 4h du matin et weld l7ram à 16h dans les embouteillages.

Voilà ce qui me terrifie. Trente jours face à ma propre bouche.

Le corps, khouya, le corps obéit — tu lui dis ne mange pas, il finit par se taire. Mais l’âme ? L’âme c’est un chat de derb. Essaie de lui dire assis. Essaie de lui dire tais-toi. L’âme erre, l’âme juge, l’âme compare, l’âme se souvient de chaque offense reçue depuis 2014 et refuse de signer le moindre armistice. L’âme scroll de la rancune à 2h du matin comme toi tu scrolles Instagram.

Le jeûne de l’âme exige : soum. Tais-toi. Le cœur entier.

Et pourquoi ? Pourquoi cette vidange-là — plus douloureuse que la faim, plus longue que la soif, invisible sur les visages et pourtant la seule qui compte ?

Parce que l’âme accumule. Onze mois d’accumulation. Onze mois de regards en biais, de petites trahisons confortables, de mots qu’on a lancés comme des cailloux en oubliant que les cailloux arrivent quelque part. L’âme devient un grenier. Un grenier plein de choses qu’on n’ose plus ouvrir — des rancunes qu’on appelle fierté, des jalousies qu’on appelle lucidité, des silences lâches qu’on appelle sagesse. Tout un bric-à-brac de mensonges polis qui finit par peser plus lourd que le corps.

Ramadan dit : vide. Fais ta vidange. Pas celle du moteur — celle du miroir. Regarde-toi sans filtre, sans LinkedIn, sans la version de toi que tu racontes aux dîners. Regarde le grenier.

On devrait peut-être ne pas avoir peur. Peut-être que la peur elle-même est déjà le début du nettoyage — comme la fièvre avant la guérison, comme les larmes avant le soulagement. Peut-être que trembler cinq jours avant Ramadan, c’est déjà l’âme qui se prépare à lâcher ce qu’elle serrait trop fort.

Quelque part à Manhattan, un type vient d’annuler un brunch parce qu’on est vendredi 13. Il a peur d’un chiffre. Moi j’ai peur de trente jours face à un chat de derb qui porte mon prénom et qui refuse obstinément de se taire.

J-5.

Ramadan kareem à ceux qui ont peur. La vraie peur. Celle du Divin — la seule qui vaille. La seule qui nettoie. La seule qui élève.

Noureddine Qadiri

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