Ramadan j-4

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Aujourd’hui le monde entier dit je t’aime.

Avec des roses. Avec du chocolat belge emballé dans du rouge. Avec des dîners à 800 dirhams le couvert et une playlist de Sinatra qu’un serveur blasé lance depuis son téléphone. Aujourd’hui un homme à Casablanca va traverser la ville sous la pluie pour acheter un bouquet que sa femme va photographier, poster, puis oublier sur le comptoir de la cuisine entre le micro-ondes et le flacon de Javel. L’amour, version 14 février, tient dans un emballage cadeau. Il se pèse en grammes de cacao. Il a un prix, une date de péremption, et un hashtag.

Et dans quatre jours, ce même homme va aimer autrement.

Il va se lever avant l’aube — pas pour offrir un petit-déjeuner au lit, mais pour avaler le dernier verre d’eau avant que le ciel vire. Il va passer quatorze heures sans rien porter à ses lèvres — ni eau, ni café, ni cigarette, ni même la peau de sa femme. Et personne ne le saura. Personne ne le verra. Personne ne filmera ce sacrifice-là pour Instagram. Il sera seul avec sa soif, seul avec sa faim, seul avec cet interlocuteur invisible à qui il offre la seule chose que l’amour humain n’ose jamais offrir :

Le manque.

L’amour du 14 février c’est l’amour du plein. On remplit. Des verres, des assiettes, des bras, des vides. On comble. On gave. On sature l’autre de preuves. Chhal kanbghik — combien je t’aime — et le combien est important, il faut que ça se mesure, il faut que ça se voie, il faut que ça se poste.

L’amour de Ramadan c’est l’amour du vide. Tu offres ton ventre creux à l’Unique qui n’a jamais eu faim. Tu offres ta gorge sèche à Celui qui a créé l’eau. Et le plus vertigineux — écoute bien — c’est que tu ne sais même pas s’Il accepte. Aucun accusé de réception. Aucun vu à 14h00. Tu donnes dans le noir. Tu aimes dans le vide. Tu jeûnes et tu espères — et cet amour sans accusé de réception, le Coran l’appelle hubb. Yuhibbuhum wa yuhibbunahu — Il les aime et ils L’aiment. Cinq mots. La plus belle histoire d’amour jamais écrite. Pas de roses. Pas de violons. Juste un verset.

Mais attends. Parce que Ramadan, ce n’est pas que la faim. La faim c’est le ticket d’entrée. Le vrai rendez-vous, il est la nuit.

Les tarawih.

Le 14 février tu emmènes ta femme dîner aux chandelles. Dans quatre jours tu vas te lever après t’être gavé de harira et de chebakia — le ventre en béton armé, les yeux mi-clos — pour aller te tenir debout derrière un imam que tu n’as jamais rencontré, écouter des sourates que tu ne comprends pas toujours, et pleurer quand même. Explique ça à un algorithme. Explique ça à quelqu’un qui n’a jamais aimé.

Les tarawih, khouya, c’est le rendez-vous amoureux le plus étrange de l’histoire de l’humanité. Pas de réservation, pas de dress code — juste tes babouches et ton cœur. Tu te tiens debout entre un menuisier et un chirurgien et personne ne sait qui est qui. Le gosse du voisin s’endort entre les rangs. Un téléphone sonne au milieu de Sourate Ar-Rahman — toujours, sans exception, comme si c’était inscrit dans le destin. Le type à côté de toi compte les raka’at sur ses doigts et te regarde avec des yeux qui disent on en est à combien ? Et toi tu ne sais pas non plus mais tu restes. Tu restes parce qu’il y a quelque chose dans la voix de l’imam, quelque chose entre le verset et le silence qui suit le verset, qui ressemble à la seule déclaration d’amour que ton âme ait jamais voulu entendre.

La Saint-Valentin c’est un dîner aux chandelles. Les tarawih c’est un rendez-vous dans le noir. Pieds nus sur un tapis, face à l’invisible, avec pour seule preuve d’amour ta présence.

Hubb, c’est l’amour qui tient sans preuve. C’est Majnoun Layla qui erre dans le désert en récitant le nom d’une femme qu’il ne touchera jamais — sauf que là, ce n’est pas Layla. C’est Allah. Et le désert c’est ton bureau. Et l’errance c’est ta journée entre deux réunions avec la tête qui tourne et la bouche pâteuse et ce collègue qui mange un sandwich devant toi comme si c’était un acte anodin. Manger devant un jeûneur. Il n’y a que celui qui n’a jamais aimé pour ne pas comprendre la violence de ça.

Le jeûne est un acte d’amour. Le plus radical qui soit. Plus radical que les roses, plus radical que les dîners, plus radical que cette bague que tu as achetée en quatre fois sans frais chez un bijoutier de Maârif. Le jeûne dit à Dieu ce qu’aucun amant n’ose dire à sa bien-aimée : je suis prêt à souffrir pour toi sans que tu me doives rien en retour.

Rien. Pas une rose. Pas un mot. Pas même un signe.

Et pourtant — wa hadchi howa li kaysde3ni — pourtant le jeûneur revient. Chaque jour. Chaque aube. Trente fois. Comme un amoureux qui frappe à une porte sans savoir s’il mérite qu’on ouvre, non pas parce qu’il doute de la générosité de Celui qui est derrière, mais parce que frapper EST l’amour. Le geste lui-même est la réponse.

Le sawm al-qalb — le jeûne du cœur — commence là. Quand tu jeûnes pour le Paradis, tu fais bien. Quand tu jeûnes parce que l’absence de Dieu dans ta vie te pèse plus que l’absence d’eau dans ta gorge — tu fais plus que bien. Tu aimes.

Aujourd’hui c’est la Saint-Valentin. Un milliard de roses vont mourir pour prouver un amour qui se prouve. Beau. Légitime. Humain.

Dans quatre jours, rien ne va mourir. Rien sauf l’ego. Et aucune rose ne sera nécessaire — parce que l’amour qu’on porte à ce qu’on ne voit pas n’a jamais eu besoin de preuve.

Il a juste besoin d’une gorge sèche, de pieds nus sur un tapis, et d’un cœur qui insiste.

J-4.

Ramadan kareem à ceux qui aiment sans preuve.

Noureddine Qadiri

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