L’art de couper
L’ART DE COUPER
En 1921, Koulechov invente le mensonge moderne. Il filme un visage. Le colle à côté de la faim : le public pleure. Le colle à côté du désir : le public rougit. Le visage dormait. Seuls les ciseaux parlaient.
Les ciseaux parlent encore.
Le 7 février 2026, Francesca Albanese — juriste de l’ONU, bénévole, et depuis juillet 2025 officiellement rayée de l’existence par le Trésor américain, une femme qui ne peut plus ouvrir de carte bancaire ni réserver un hôtel ni se faire rembourser un médicament, une femme que le mot « non-personne » habille mieux qu’un passeport — prononce sept minutes de discours à Doha.
Sept minutes. Retenez la durée. Elle va rétrécir.
Elle dit que l’humanité a un ennemi commun. Elle dit le mot « système ». Elle dit « la finance, les algorithmes et les armes ». Elle dit ce que tout le monde sait et que personne en costume n’ose formuler à voix haute : que la machine tourne, que le sang est le lubrifiant, que les complices ont des drapeaux et des sièges au Conseil de sécurité.
UN Watch — bureau de change genevois où le droit international entre par la porte et ressort en accusation d’antisémitisme — attrape ces sept minutes, en garde trente secondes, greffe « Israël » sur « ennemi commun », ampute « le système », recoud, diffuse.
La suture est invisible. Le monstre est présentable.
Cinq pays européens regardent le monstre et le prennent pour la réalité.
La France — qui a gravé « la libre communication des pensées » dans le marbre d’une assemblée où Barrot vient de réclamer la tête d’une femme sur la foi d’un montage vidéo.
L’Allemagne — qui sait, mieux que quiconque sur cette terre, ce qui arrive quand on fabrique des « non-personnes ».
L’Italie. L’Autriche. La République tchèque.
France 24 — chaîne publique française, financée par les impôts de ceux-là mêmes qui exigent la démission — vérifie dans sa rubrique « Vrai ou Faux ». Titre : « Non, Francesca Albanese n’a pas qualifié Israël d’ennemi commun de l’humanité. » JURDI — juristes internationalistes français, chair et os du Code civil — dépose une plainte pénale contre le ministre lui-même pour diffusion de fausses informations depuis la tribune de l’Assemblée nationale. Ils écrivent que Barrot s’est livré à « une dénaturation manifeste du contenu » et que ses propos « attribuent à une experte de l’ONU des déclarations qu’elle n’a ni tenues ni cautionnées ». Un ministre poursuivi par les juristes de son propre pays pour avoir menti à la tribune qui a inventé la liberté d’expression. Amnesty exige des excuses publiques de cinq gouvernements. 116 organisations signent.
Le fact-check existe. La plainte existe. Les excuses n’existent pas.
Le montage tient.
Koulechov sourit. Les ciseaux fonctionnent toujours pareil. Un siècle n’y a rien changé. La seule évolution, c’est la taille du public.
قطع
Qata’a.
Ce mot arabe est le plus court chemin entre deux silences.
Couper. Le geste qui contient tous les gestes de cette affaire, de la vidéo de Doha jusqu’aux champs de Gaza, et qu’il suffit de dérouler comme un fil de soie noire pour voir apparaître le dessin complet :
On coupe une vidéo de sept minutes à trente secondes — on appelle ça de la communication.
On coupe l’eau d’une ville de deux millions d’âmes à six mille mètres cubes par jour — une baignoire pour 370 personnes, et si vous trouvez le chiffre abstrait, remplissez votre baignoire ce soir et invitez 369 voisins — on appelle ça de la sécurité.
On coupe 98 % des terres agricoles d’un territoire — quatre-vingt-dix-huit pour cent, un chiffre si total qu’il en devient métaphysique, parce que 98 % d’un sol nourricier, ça signifie que la terre elle-même a été destituée de sa fonction de terre — on appelle ça de la défense.
On coupe 436 000 logements en gravats. On coupe 71 000 vies — et on continue de couper pendant le cessez-le-feu, 480 Palestiniens tués depuis qu’on a signé la paix, parce que même la paix, ici, se fait avec des ciseaux. On coupe l’accès aux journalistes — aucun reporter indépendant autorisé à entrer dans Gaza depuis 2023, le seul endroit de la planète où l’on bombarde en huis clos. On coupe un homme de 58 ans à Hébron pendant qu’il conduit sa fille et ses quatre petits-enfants. On coupe les cartes bancaires d’une juriste. On coupe l’existence d’une juriste. On coupe le mandat d’une juriste.
Qata’a. Le verbe est le même. La lame est la même. Seule l’échelle change.
(Pause. Je veux m’arrêter une seconde sur « non-personne ». J’écris ce texte sur LinkedIn. LinkedIn — l’endroit où l’on « optimise son personal branding ». Et je parle d’une femme à qui on a retiré la possibilité d’avoir un compte bancaire. Vous mesurez le gouffre ? Nous sommes sur une plateforme où les gens se plaignent que l’algorithme ne montre pas assez leurs posts, et il existe en 2026 une juriste internationale dont le crime est d’avoir fait son travail, et dont la punition est de ne plus exister administrativement dans le système financier mondial. Elle est vivante. Elle pense. Elle écrit des rapports que la CIJ utilise. Et elle ne peut pas payer un café avec une carte. Ce n’est pas une métaphore. C’est un mardi.)
Les fuqaha médiévaux appelaient ça تدليس — tadlis. Le trou dans le tissu que le marchand cache en pliant. L’acheteur a le droit de rendre la marchandise. Mais quand le tissu est une vidéo, que le marchand est un ministre, et que l’acheteur est un continent — personne ne rend rien. Tout le monde porte le tissu troué en costume trois-pièces et se congratule au dîner.
Et maintenant, la chorégraphie. Parce que cette affaire est aussi une affaire de tempo, et le tempo dit toujours ce que les mots essaient de cacher.
Le 7 février, Albanese parle.
Le 8 février — le lendemain, wa Llah le lendemain — le cabinet de sécurité israélien signe l’annexion de la Cisjordanie. Foreign Affairs appelle ça « l’annexion silencieuse ». Le silence est luxueux quand quelqu’un d’autre fait le bruit pour vous. Dix-neuf colonies neuves. 3 000 logements entre Jérusalem, Ramallah et Bethléem — entre les trois artères de ce qui restait d’un cœur palestinien. À Beit Sahour — le village des bergers de la Nativité, à un kilomètre des champs où l’Évangile de Luc situe l’annonce de la naissance du Christ — des bulldozers escortés par l’armée rasent une colline pour planter une colonie. Bethléem, le berceau, le lieu que deux milliards d’humains chantent chaque 25 décembre, est passée de 86 % de chrétiens en 1950 à 10 % aujourd’hui. Les accords d’Oslo — trente ans de diplomatie — enterrés par décret. Et le chef d’état-major israélien qui prononce le mot « nouvelle frontière » pour décrire la ligne qui coupe Gaza en deux — pendant que le cessez-le-feu est censé tenir. 1 054 Palestiniens tués en Cisjordanie depuis octobre 2023. Un homme de 58 ans abattu à Hébron en conduisant sa fille et ses quatre petits-enfants — un fait divers qui ne fait divers nulle part. Smotrich déclare : « Nous ancrons la colonisation comme composante inséparable de la politique gouvernementale d’Israël. » Il le dit comme on annonce un bénéfice trimestriel. Avec le même sourire.
Et pendant ce temps, de quoi parlent les cinq capitales européennes ?
D’une vidéo de trente secondes découpée dans un discours de sept minutes.
C’est comme demander le licenciement du sismologue pendant le tremblement de terre. Sauf que le tremblement de terre dure depuis 1948 et que le sismologue est la seule personne qui prend encore la peine de mesurer.
700 000 colons vivent en Cisjordanie sur des terres que la Cour internationale de Justice a déclarées illégalement occupées. Le même droit international. Le même système juridique. Celui qui mandate Albanese et celui qui condamne les colonies. On exige la démission de la juriste. On arme les colonies. La géométrie morale de l’opération est si parfaite qu’elle mérite un brevet : sacrifier la crédibilité juridique pour protéger l’investissement colonial, et appeler ça « défense des valeurs ».
Qui a réfuté Albanese ?
Ses rapports sont utilisés par la CIJ. Sourcés. Documentés. Réfutables.
Cinq pays. Zéro contre-rapports. Un clip de trente secondes.
Ce ratio est un aveu. Si cinq ministères et leurs armées de juristes avaient trouvé une faille dans ces rapports, ils auraient brandi la faille. Ils n’ont trouvé qu’une paire de ciseaux. La paire de ciseaux EST l’aveu.
Dernière couche de hchouma. Les mêmes capitales européennes qui se drapent dans la résistance face à Trump reproduisent la méthode Trump, note pour note. Albanese a été sanctionnée par Washington en juillet pour « antisémitisme virulent ». Six mois plus tard, Paris chante la même partition. L’orchestre a changé de chef. La musique est identique. L’Europe fait du playback sur une bande-son américaine et appelle ça de la souveraineté.
43 400 enfants en risque sévère de mort par malnutrition d’ici juin 2026. Triplé en six mois. Un bébé sur cinq qui naît avant terme.
Je pourrais finir ici. Mais il y a un détail que je n’arrive pas à lâcher, et tant pis si le texte est trop long, tant pis si l’algorithme de LinkedIn pénalise les posts qui dépassent trois scrolls, tant pis.
À Gaza — dans ce qui reste de Gaza — une adolescente de quinze ans nommée Sarah Saada a peint le portrait de Francesca Albanese. Avec de la peinture. Sous les gravats.
Le portrait d’une femme que cinq pays veulent effacer, peint par une enfant que ces mêmes cinq pays n’ont pas réussi à sauver.
Le film entier est en ligne. Sept minutes. Et le portrait est quelque part sous les décombres. Peut-être intact. Peut-être pas.
Je ne connais pas la fin de cette histoire. Personne ne la connaît. Les ciseaux n’ont pas encore fini de couper.
Noureddine Qadiri

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