Un lâche
J’ai quitté Tokyo, P&G, et la raison, dans cet ordre.
Tokyo je l’ai aimée. Comme on aime une discipline qui vous rend meilleur et légèrement inhumain. Des gens y consacraient une vie entière à perfectionner un seul geste jusqu’à ce qu’il devienne invisible. Magnifique. J’ai réalisé que j’étais en train de devenir le geste. La perfection est une drogue dont on ne voit la seringue qu’après. Quand j’ai commencé à optimiser ma façon de manger des nouilles, j’ai compris qu’il fallait partir.
P&G je l’ai aimée aussi. Sincèrement. On m’a appris à ouvrir un crâne sans que le propriétaire s’en aperçoive. On appelait ça du consumer insight. C’était de la chirurgie. On entrait dans les gens par leurs peurs, on ressortait par leur portefeuille, et entre les deux on leur laissait croire que c’était leur idée. J’étais bon. Je dis ça comme on dit “la tumeur est grosse”, constat clinique, pas fierté. Mais il y a une beauté obscène à comprendre les gens mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes. Le genre d’ivresse après laquelle on ne conduit plus.
On ne quitte pas ce qu’on déteste. Même un stagiaire sait faire. On quitte ce qu’on aime. Ça ne rentre dans aucun storytelling LinkedIn.
Puis d’autres boîtes, d’autres cerveaux.
Ensuite, j’ai écrit un roman. Mon éditeur m’a appelé : “C’est autobiographique ?” J’ai dit : “Non. C’est un diagnostic.” Il a ri. Il n’aurait pas dû. Les diagnostics ne sont drôles que pour ceux qui ne sont pas malades.
La littérature c’est le mensonge qui dit vrai. Le marketing c’est la vérité data-driven qui ment à échelle industrielle. J’ai changé de mensonge. Le nouveau paie moins et me coûte des amis. Les anciens collègues ne savent plus où me ranger. Je les comprends, moi non plus. Mais je dors comme un mort, ce qui est un progrès par rapport à quand je vivais comme un mort.
On me demande souvent : “Tu te définis comment ?” De la légitime défense déguisée en curiosité. Les gens qui se définissent par un seul mot ont besoin que vous fassiez pareil. Une erreur de casting devenue méthode. Un bug qui écrit des livres. En général il y a un silence après. Le bon. Celui de Tokyo.
Sarah a 10 ans, Maya, 7. L’autre soir, Sarah m’a demandé à quoi sert un poème. Maya a répondu avant moi : “à rien, c’est pour ça que c’est bien.” 7 ans et elle a déjà compris ce que des adultes diplômés mettront une vie à désapprendre. L’utile est une prison. Le beau n’a pas de justification. Et l’absurde que je cultive comme une mauvaise herbe dans tout ce que j’écris, la seule réponse honnête à un monde qui se prend au sérieux pour ne pas avoir à se regarder en face. Ilyane a 18 mois. Il ne parle pas encore. De mes 3 enfants, c’est celui qui a le moins besoin d’un poème. Parce qu’il en est encore un.
On me dit “tu es courageux d’écrire tout ça.” Le courage c’est de ne rien écrire. De rester assis dans le système avec le sourire et le KPI et le PowerPoint et de mourir un organe à la fois en appelant ça une carrière.
Moi je suis juste le lâche qui n’a pas tenu.

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