Mon père est mort demain

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« Votre père est mort demain ». Cette phrase tournait en boucle dans la tête de Quentin. Cette phrase dénuée de sens dans un monde cartésien submergeait l'esprit de Quentin.

Une sonnerie. Le téléphone. Un numéro masqué. Quentin, qui ne répondait jamais aux appels anonymes, avait porté le combiné à son oreille.

– Allo ?

– Quentin ?

– Oui. C’est moi.

– Votre père est mort.

– Hein, quoi, quand ça ?

– Demain.

Et son interlocutrice, toujours inconnue, avait raccroché. Il s’agissait d’une femme, qu’il imaginait autour de la cinquantaine, mais sans certitude.

Pourquoi avait-il demandé « Quand » ? Pourquoi pas « De quoi ?» ou « Comment ?» . Et qu’aurait répliqué la voix ?

Il contacta son père immédiatement, avec ce vague sentiment d’un double ridicule : il était grotesque d’appeler suite à ce message cryptique et, pour peu qu'il lui accordât la moindre importance, il n’arriverait rien à son paternel avant demain.

– Papa !

Son géniteur reconnut la panique que Quentin pensait maquiller à merveille :

– Qu’est-ce qui se passe, fiston ?

Quentin, inconscient que son angoisse suintait par tous ses pores et transpirait dans sa voix, s'alarma plus encore du ton de son père :

– Mais rien, mais pourquoi tu t’inquiètes ?

– Mais je m’inquiète parce que tu as l’air affolé. Qu’est-ce qu’il y a ?

Bonne question. Qu’y avait-il ? Quel était le problème ? Son père se portait bien. Ni pire, ni mieux qu’hier. Un jour comme un autre en somme. Quentin pouvait-il effrayer son père en évoquant ce coup de fil ridicule ? A priori non. Cela n’avait pas de sens. Mais il devrait prévenir la police. Cette idée l'attirait presque.

– Rien, je, je voulais juste te dire que je t’aime.

Rien n'aurait pu alarmer davantage cet homme dont le fils brillait par sa discrétion et son incapacité à communiquer.

– Mais dis-moi ce qui se passe bon sang !

Quentin aurait pu répondre « Un appel grotesque qui m'obsède », mais il aurait fallu expliquer. Il préféra, comme souvent, comme toujours, la fuite :

– Non rien, je suis un peu fatigué, c'est tout. On se voit demain.

Et il raccrocha.

« Votre père est mort demain ». Il lui semblait qu’il aurait eu moins peur si la voix avait énoncé « votre père mourra demain ». Toujours une menace certes, mais limpide, censée. Mais « Votre père est mort demain » cela n’avait aucun sens, et l’absurdité du message le rendait plus angoissant.

Après des heures d'atermoiements, il se décida à contacter la police.

Il marcha jusqu'au commissariat pour porter plainte. Le policier lui fit répéter la phrase plusieurs fois :

– Non, mais elle a dû dire « Votre père mourra demain ».

Et Quentin, pour la dixième fois de préciser :

– Mais non, justement, c’est ce qui m’a le plus intrigué.

Alors le flic crut spirituel d’ajouter :

– Peut-être que ce sont des assassins qui ne maitrisent pas bien la concordance des temps.

Quentin ne trouva rien d’intelligent à répondre.

– Bien, on va tracer l’appel, mais ça risque de trainer. Le mieux, ce serait que votre père vienne demain. On ne peut pas vraiment mettre deux personnes à le protéger chez lui, mais ici on saura en prendre soin.

– Mais il va falloir que je lui explique. Et j’aurais voulu éviter ça. Lui éviter la panique.

Le policier, qui en avait entendu d’autres, conclut :

– Vous préférez lui éviter la panique ou la mort ?

Quentin se leva, salua ce flic singulier et à peine sorti du commissariat :

– Papa, je peux venir te voir ?

– Bien sûr. Je ne bouge pas de la journée.

L’idée de perdre son père, Quentin la ressassait chaque jour. Il ne se passait pas un jour sans qu’il pensât à la mort d’un de ses proches et plus particulièrement à celle-ci. Alors ce coup de fil, qui lui donnait presque corps, il ne pouvait l’ignorer.

Il arriva chez son père, sonna. Après quelques secondes, il réitéra. Mais rien. La panique, qui telle une marée n’avait cessé d’affluer et refluer, revint au galop. Il chercha à le joindre au téléphone, tandis qu’il s'acharnait sur l’interphone. Toujours rien. Rien. Son père allait mourir aujourd’hui. Aujourd’hui pas demain !

– Eh bien, eh bien, dans quel état es-tu Quentin ?

La main du vieil homme sur son épaule le ramena à la réalité d'un shoot d'adrénaline.

– Mais, tu, tu ne répondais pas, je, j’ai appelé.

D’une nature aussi calme et posée que celle de Quentin était anxieuse, il sourit, bonhomme :

– Je suis allé chercher quelques petits gâteaux et un coup de pinard. L’alcool aura peut-être notre peau à tous dans cette famille, mais pas de quoi en faire un drame.

Sa plaisanterie tomba à plat. Il comprit bien que le problème était plus profond, mais ne voulut pas céder à cette panique qui emmenait son fils :

– Allez, on va s’en jeter un pour se détendre. Monte.

Ils burent, discutèrent, Quentin raconta son histoire, son père fit de son mieux pour ne pas lui montrer ses doutes sur sa santé mentale. Quand Quentin lui demanda de se rendre au commissariat le lendemain, il eut néanmoins droit à une fin de non-recevoir :

– Tu plaisantes ? Je ne vais quand même pas aller m’emmerder chez les condés toute la journée parce que tu as des hallucinations auditives.

– Alors c’est ça, tu crois que je suis fou ! Que j’entends des voix !

– Ça serait déjà vu. Tu te souviens de ton parrain ? Bastien. Mais si. Lui il entendait des dizaines de voix dans sa tête. Un sacré barge. Mais toi bien sûr c’est différent. Tu es un peu surmené ou on t’aura fait un canular. Rien de grave. Ça ira mieux demain. Enfin, ça a été mieux demain.

Et il partit d’un grand rire, franc.

Quentin connaissait son paternel. Il ne pourrait pas le persuader. Ou alors il faudrait qu’il se traine à ses pieds. Non pas que son père se montra sensible au chantage, mais, très certainement gêné par le comportement de son fils, il céderait pour ne plus assister à ce spectacle lamentable. Quentin allait se mettre à genou lorsqu’il pensa que si la prophétie étrange se réalisait, ce serait la dernière image que son père aurait de lui. Alors il se leva, l'embrassa et lui souhaita une bonne soirée.

– Merci, toi aussi mon fils. Et à demain !

Quentin passa une nuit épouvantable, peuplée de bêtes hideuses, d’assassins vicieux, de bourreaux sadiques. Enfin, le matin arriva, comme à reculons. Quentin regarda l’heure : sept heures trente. Trop tôt pour appeler son père. Il allait attendre neuf heures. Il alla prendre sa douche. Lorsqu’il revint, son téléphone sonna.

Encore un numéro masqué. Tremblant, des gouttes tombant sur la moquette sans qu’il sût s’il s’agissait de reste d’eau ou de sueur, il décrocha :

– Allo ?

– Quentin ?

– Oui, c’est moi.

– Votre père est mort.

– Hein, quoi, quand ça ?

– Demain.

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