Harcèlement positif

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Esmair se metaconnecta avec son casque de réalité virtuelle. Là, elle hésita entre Twitter, Facebook, Snapchat et d’autres éléments qui composaient un maelstrom d’images, de vidéos et d'émotions.

Quelques instants plus tard, un bip la prévenait : sa meilleure amie, Mathilda, pénétrait le réseau et postait une photo d’elle dégustant un dessert raffiné. Dans la minute, un compte reprenait le cliché en y accolant un tweet de Mathilda datant de trois ans : Faut vraiment pas avoir de vie pour se photographier en train de bouffer.

Le cœur d'Esmair s'emballa. Tout le monde avait raillé ces instagrameurs qui capturaient tous les plats de leur existence, avant d’adopter exactement le même comportement. Esmair vérifia le compte à l’origine du message : MirroirS.

Certains des contacts de Mathilda se moquèrent, gentiment :

– Bah, alors Tilda, on n’a plus de vie ? lança Bazeli.

– Il sort d’où ce compte pourri ? réagit la concernée.

– On s’en fout, c’est marrant.

Esmair entra dans la danse :

– T’inquiète ma chérie, y a qu’un Nolife pour perdre son temps à ça. Un rageux !

Mathilda saisit la bouée :

– Mais grave, le looser. En plus, il comprend pas que le changement, c'est la vie. Changer nous améliore.

Esmair souffla théâtralement, leva les yeux au ciel alors que personne ne pouvait la voir :

– Clair. On évolue, c’est normal.

Quelques comptes réagirent, plus ou moins mollement. Mathilda déversa d’autres informations pendant les heures suivantes sans générer d'engagement particulier. Puis, elle publia une vidéo sur Facebook, la vidéo d’une femme qui frappait son enfant. Elle l’accompagna d’un Il faudrait la tuer cette salope.

Quelques minutes plus tard, le commentaire arrivait, copie d’écran d’un ancien message de Mathilda Mais on ne peut pas, jamais, souhaiter la mort des gens, c’est horrible. Posté initialement pour prendre la défense d’un membre d’un parti extrémiste, il résonnait différemment aujourd’hui.

Le décalage entre le commentaire de la vidéo et la précédente déclaration de Mathilda provoqua plus de remous :

– Bah ! alors, on tue ou on tue pas ?

– C’est comme ça t’arrange, quoi ?

–Tu nous feras une liste des gens à buter ou pas, merci !

Esmair s’irrita. Les griefs reposaient sur le manque de cohérence. Fallait-il en déduire que souhaiter la mort des gens en permanence était préférable à la désirer un jour sur deux ? Elle n’eut pas le temps de s’interroger sur la pusillanimité de son réseau, car Mathilda continuait à s’exprimer sans relâche :

– Écoutez le discours de Ficron ! J’adore. Je vote pour lui, c’est sûr.

Quelques arguments apparurent sous la vidéo, notamment à propos des neuf cent mille euros détournés par Ficron, considération que Mathilda balaya d’un Peut-être mais il n’y a personne d’autre ! MirrorS colla une copie d’écran d’un post de Mathilda et de discussions subséquentes à propos du candidat Melipon :

– Comment peut-on voter pour un pourri ? demandait-elle.

– C’est le seul qui tient la route.

– Mais il est malhonnête, tu peux pas défendre les malhonnêtes. Ça les encourage, concluait alors Mathilda.

Cette troisième intervention en quelques heures, sur des réseaux différents, sur des sujets variés fissura la patience de Mathilda :

– Putain, t’es qui toi ? D’où tu sors enfoiré ? C’est facile planqué derrière son écran. Les anonymes sont des lâches !

Ce qui lui valut une réponse cinglante avec copie de ses propres dires soutenant l’anonymat et moquant méchamment ceux qui y voyaient de la couardise. L’énervement fit place à la colère et dans les jours qui suivirent à la peur puis à la panique.

Tout ce que postait ou commentait Mathilda sur les réseaux sociaux était presque instantanément contredit par… Mathilda, une Mathilda d’avant, d’il y avait cinq ans ou parfois juste une Mathilda de la semaine précédente, de la veille même.

Esmair observait la descente aux enfers de son amie avec des sentiments contrastés. Certes, elle s’amusait devant la manière ludique dont MirrorS mettait en avant ses incohérences. Mais la souffrance qui tombait sur Mathilda ne cessait de titiller son empathie. Thilda avait pourtant cherché le bâton en appelant au meurtre des étrangers, au retour de la peine de mort et à tant d’autres ignominies. Qu’elle en paye aujourd’hui le prix semblait un moindre mal en regard de ce que vivaient celles et ceux que Mathilda avait brocardés.

Au bout de trois jours, des sites comme Topito ou Buzzfeed reprenaient des tops Incohérences de Mathilda ou 15 preuves que Mathilda déteste ce que dit Mathilda. Le harcèlement se nourrissait de lui-même, infiltrait les sites officiels qui auraient bien mérité qu’on leur fît subir le même traitement.

Une semaine plus tard, Esmair reçut un message de Stalker115 : Stop ou encore ?

Esmair, en chat avec Mathilda, hésitait. Son amie frisait l’hystérie, frôlait l’abîme mental. Stop ou encore ? Devait-elle continuer de payer ce redresseur de torts d’un genre nouveau ?

– Mon Esmair, j’en peux plus. Faut qu’on se voie. Je vais devenir folle. Ça peut plus durer.

– Ma Tilda ne t’inquiète pas, je suis sûr que ça va se calmer.

– Mon Dieu, toutes ces horreurs que j’ai dites ou faites, je m’en veux tellement. Mais c’est trop tard et maintenant, maintenant…

Peut-être qu’elle avait compris la leçon, peut-être que, que c’était le seul moyen pour lui ouvrir les yeux. Toute l’animosité qu’Esmair avait ressentie envers Mathilda s’envolait. Il ne lui restait que le poison de l’amertume et du manque d’estime de soi. Esmair se sentait sale et, but atteint ou pas, elle devait se rendre à l’évidence : elle souffrait du mal qu’elle infligeait à Mathilda.

– STOP, envoya-t-elle après avoir rassuré son amie.

Ces services de Harcèlement Positifs se développaient à une vitesse assez inquiétante d’un point de vue sociétale. Du point de vue d’une adolescente de seize ans, ils représentaient un outil supplémentaire dans le monde virtuel, rien de plus.

– Vous êtes sûre ? lut-elle sur l’écran.

– Certaine, confirma-t-elle.

Le soulagement qu’elle ressentit dessina un sourire béat sur ses lèvres.

– Très bien. Merci de valider l’arrêt de l'opération par un virement de cinq mille.

Cinq mille ? Cinq mille quoi ?

– Je ne comprends pas, j’ai déjà payé.

– Vous avez payé le début de l’opération, il faut valider l’arrêt. Avec cinq mille.

– Cinq mille ? Je vous ai viré deux cents, c’était deux cents par semaine.

– Oui deux cents par semaine tant que l’opération continue. Si vous l'interrompez, c’est cinq mille.

Elle tapait frénétiquement sur son clavier virtuel, en sueur, proche de la panique :

– Mais, mais je n’ai pas cinq mille. Et c’est, c’est du chantage.

Elle réalisa le ridicule de sa remarque, et la stupidité de sa démarche antérieure.

– Et si je n’arrête pas, que je ne paye plus ?

– Vous ne voulez pas savoir.

Pourquoi n’avait-elle pas pensé à ce risque ? Pourquoi s’était-elle embarquée là-dedans ? Elle resta prostrée pendant de longues minutes, et dès lors ne pouvait plus regarder un de ses écrans sans la crainte d’y voir des messages du maître chanteur. Enfin elle posta :

– La méchanceté de certaines personnes me rend malade.

Trois secondes plus tard, un message apparut reprenant un de ses vieux commentaires, conchiant les gens qui se plaignaient de la méchanceté sur les réseaux sociaux. Le visage d'Esmair se décomposa.

***

– Vous me confirmez que si elle vous vire les cinq mille, vous me remboursez les mille que je vous ai payés ?

– Un deal est un deal.

– Merci, merci pour tout, acquiesça Mathilda.

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