Bradbarré juin en janvier : Signé Pichu
Il y a eu un avant et un après. Un changement radical, du tout au tout. Cette après-midi d'été, parfaite, a complètement inversé une relation.
Chose rarissime, nous n'étions que deux dans la maison. Ma mère profitait du luxe de la sieste. J'avais huit ans et agis comme tout enfant de cet âge, à la campagne sans surveillance : en me prélassant sur un banc, dans le jardin, en zone semi-ombragée. Des dragons se pourchassaient dans mon esprit, accomplissant des exploits sportifs à ma place.
Puis Pichu, ce con de chat, est venu. Il ne payait pas de mine, avec son poil sale et emmêlé, blanc, la queue et le bout des pattes gris tigré, les yeux bleus égarés dans une masse ébouriffée. Lui aimait tout le monde, mais je ne partageais pas son affection. Au mieux, il recevait quelques gratouilles, quelques caresses. Pourtant, il revenait toujours, heureux de rencontrer de nouveaux amis.
Ce jour-là, de température idyllique, de ciel bleu aux beaux nuages blancs idéaux, de flemme exquise, il s'est invité sur mes genoux. Déclarée aire de repos, je n'ai pas eu le cœur de recouvrer ma liberté.
Rien que de se trouver bien installé, sans se faire chasser, il a ronronné. Conquise, aussi bien par son flegme bienheureux que l'absence de volonté de le dégager, je l'ai gratouillé. Naturellement, il a exprimé sa victoire par des ondes de bonheur.
Le Temps s'est fait discret. Des fourmis ont sinué entre les dalles pâles de la terrasse, des papillons ont flirté au milieu des bosquets. Le vent a fait fredonner les feuilles. L'air frais, doux, permettait d'éprouver avec finesse la chaleur du félin radieux. Cette tiédeur heureuse, soyeuse entre les deux oreilles, ne se lassait pas de partager sa béatitude.
Il n'existait plus que nous deux. Je me sentis privilégiée de le rendre si détendu, si paisible. Vint un moment où il me lança un regard. Une simple œillade, infime de l'extérieur. Puis une seconde. Mais cela suffit. Charmée, je prolongeais le moment, désireuse que cela se poursuive. Le temps d'une roulade de contentement, il a exposé son ventre aux mèches hirsutes.
De nouveau dans le bon sens, Pichu s'est étiré, a nidifié là où il se trouvait. Tous deux pris dans cet instant de sérénité, nous avons continué. Bien établi, il a entrepris à son tour de petits soins. Il m'a offert, en cet instant suspendu, un long massage comme seuls les chats savent le faire.
Enjôlée, j'observais avec curiosité les allées et venues de ses griffes blanches, entre les fibres du jean. Tout le bonheur du monde se trouvait dans le mouvement du bout de ses pattes.
Nous sommes restés ainsi, un moment indéfini. Rester immobile, figée dans la même position, devint un léger inconfort. Il n'entacha en rien l'instant. Le plaisir le supplantait. Pichu ronronnait, cela seul comptait.
Ce dernier rompit de lui-même cette parenthèse de félicité. Intrigué par la vie dans la pelouse, il s'étira avec soins, puis partit l'étudier de plus près en trottinant.
De mon côté, après quelques difficultés à reprendre une station debout, je suis montée à l'étage. Dans une chambre, gênée par des douleurs aux cuisses, j'ai inspecté la peau. Pichu avait gravé son attachement, striant avec générosité mes jambes de nombreuses et piquantes égratignures. Personne ne l’a jamais su.
Sans rancune, Pichu. Plus aucun chat ne vient sur mes genoux, gentiment repoussé. Mais je vous câline toujours avec joie.

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