8.

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Nous étions désormais quatre autour d’une table couverte d’échardes.

Christophe avait cessé de boire et se tenait reclus face à moi, visiblement barbouillé. Il ne disait plus un mot. Peu après sa seconde tournée, il m’avait présenté un de ses voisins, Thomas Huppert, qui était probablement le type le plus tranquille de Savigny. Il ne nous avait pas quitté depuis.

Ce fut ensuite Alexandre Ferrati, ou peut-être Farelli (je n’avais pas bien compris), qui s’était invité parmi nous. Ce dernier venait d’achever son premier manuscrit et cherchait des maisons d’édition, des conseils, voire plus : un piston. « Quand je vous ai vu, j’ai pensé que vous pourriez m’aider », avait-il avoué. Cet Alexandre, qui devait en être à pas moins de trois litres de bière ingurgités depuis qu’il s’était pointé à notre table, monopolisait l’attention à propos de son histoire de démons et de sorciers.

Le genre fantasy n’était pas du tout ma tasse de thé ni celle de mon ex maison d’édition, mais je savais qu’il aurait ses chances auprès d’autres et je tentai de lui apporter quelques noms tout en racontant des anecdotes. C’était bon enfant, même si je remarquai bien que Thomas se contentait d’écouter notre baratin en attendant patiemment qu’on change de sujet. Toujours était-il que je passais globalement une bonne soirée. C’était un samedi soir comme je n’en avais pas connu depuis longtemps, bien loin de ces événements mondains où j’étais sans cesse invité. Ces fêtes où on ne buvait que du Champagne et qui ne servaient qu’à se créer du réseau.

Croyant sentir une vibration dans ma poche, je saisis mon téléphone et vis que j’avais reçu un message d’Hélène à 21 heures 10. Bref et laconique, le SMS demandait : « Ça va ? »

Bordel ! bien sûr que ça allait. Je passais une super soirée et ne regrettais pas une seule seconde d’être venu. Enflammé par l’alcool qui filait dans mes veines, j’eus envie de lui expédier une réponse remplie de mots et de phrases volontairement blessants. Mais mes doigts restèrent suspendus au-dessus du clavier, comme retenus par une je-ne-sais quelle force ou instinct.

— Un problème ? me demanda Alexandre, qui voyait bien que je n’écoutais plus ses conneries depuis qu’il parlait d’elfes et de lutins.

Je ne répondis pas, mon esprit tentant de reprendre un peu de raison sur ces cinq ou peut-être six pintes que j’avais avalées.

Jérémie !

Je me levai d’un trait et courus jusqu’au manège, dont une partie de la salle des fêtes masquait l’emplacement. Il était désormais éteint et recouvert d’une bâche grenat. La brave femme tenant la billetterie était absente. Pire, je constatai qu’autour de moi, la foule s’était clairsemée et qu’il ne restait que quelques petits groupes de gens enivrés qui discutaient en fumant des clopes. Hormis eux et Alexandre, qui demeurait planté près de notre table, espérant que cette parenthèse s’achève vite pour reprendre la conversation où elle s’était stoppée, quelques bénévoles avaient commencé à ranger les chaises, à balayer le parvis. Il n’y avait plus de musique depuis au moins une heure. La fête était finie.

La fête était finie, et moi, je picolais sans penser une seule seconde à mon fils.

— Jérémie ! criai-je.

Christophe et Thomas me rejoignirent, probablement intrigués par la peur qui avait pris le dessus dans mon intonation.

— Il ne doit pas être loin, fit l’ancien, qui semblait émerger à grande vitesse.

— Je vais voir derrière la salle, informa Thomas.

Le type fila à toute vitesse, déterminé à trouver l’enfant.

— Quand l’avez-vous vu la dernière fois ? me demanda Christophe.

Je me remémorai notre dernier échange et...

Il faisait encore jour à ce moment-là. Je regardai ma montre. Presque minuit. Je me concentrai et répondis, la voix tremblante :

— Quand on est sorti s’installer ici, il est venu me dire quelque chose. Il...

Ma mémoire était saturée, complètement écrasée par le poids de la panique. Je sentais chaque mouvement de mon cœur dans ma poitrine, chaque pulsation envoyant son jet vers les extrémités de mon corps.

— Oui, fit Christophe. Oui, je me souviens aussi. Que vous a-t-il dit ?

Je hochai la tête.

— Je... il voulait aller quelque part. J’ai dit oui.

— Quelque part ? Vous voulez dire avec d’autres gamins ?

— Peut-être oui.

Je baissai la tête, couvert de honte.

Thomas réapparut, le visage inexpressif. Il se contenta de faire un petit signe négatif de la tête.

Songeant à toutes ces affaires de disparition où un temps précieux était perdu lors des premières heures, je composai le 17 sur mon téléphone et amenai le combiné à l’oreille.

Christophe se tourna vers Thomas.

J’écoutai leur conversation d’une oreille.

— Le gosse est venu tout à l’heure, quand on s’est assis à la table dehors. Tu te souviens de ce qu’il a dit ?

Thomas plissa les sourcils, pensif.

— Le tunnel, il a parlé du tunnel il me semble.

L’expression sur le visage de Christophe changea, et je compris qu’il venait de totalement dessaouler en une fraction de seconde.

— Le tunnel. Tu en es sûr ?

— Oui. Il me semble bien que c’est ce qu’il a dit. Enfin, je ne suis pas certain. Je n’écoutais pas vraiment. Mais il y avait un truc avec les grands aussi.

— Raccrochez, ordonna Christophe. Je sais où est votre fils.

Je l’observai d’un air détaché, comme si je n’avais rien entendu. Il paraissait terrifié, ce qui n’était pas pour me rassurer. Qu’est-ce que c’était que ce tunnel à la con maintenant ?

Nous étions au centre de l’attention d’une dizaine de personnes, dont quelques-unes scrutaient à travers les haies, les arbres, espérant y apercevoir un enfant. Une chappe de froid était tombée.

— Vous m’entendez ? reprit-il. Raccrochez.

— Excusez-moi mais je préfère m’adresser au service compétent.

Il reprit un peu d’empire sur lui-même et s’approcha.

— Écoutez-moi, Damien. Je vous dis que je sais où est allé votre fils. Il faut aller voir tout de suite. Il n’est peut-être pas trop tard.

Je le fusillai du regard.

— Arrêtez vos conneries, haussai-je. Et pas trop tard pour quelle raison au juste ? Vous êtes cinglé ou quoi !

Il remua la tête, regrettant visiblement des mots qui lui avaient échappés.

— Je suis désolé. Je veux juste vous aider.

Je ne répondis pas et me tournai. Je me sentais comme un cheval fou lancé à grands galops, prêt à courir dans toutes les directions, à gravir n’importe quelle montagne. Je ruminai contre moi-même, contre mon laxisme.

Je vis soudain Alexandre se présenter face à moi. Il indiquait l’extrémité du village. La direction de mon domicile.

Au même moment, quelqu’un décrochait à l’autre bout de fil :

— Police secours, j’écoute.

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