2.
— Ah. On a failli attendre, Eugène.
— Je suis venu dès que j’ai pu.
— Dépêche-toi. Elle n’a que ton nom à la bouche. Et essuie-toi avant ! Tu dégoulines !
Peste. Certes, je dois bien reconnaître que la dévotion et le sens de l’organisation de Françoise sont une bénédiction, parce qu’elle s’occupe de Maman avec brio. Mais pas avec amabilité.
Comme depuis des semaines, ma mère est allongée dans son lit, sous deux couvertures, et tousse ou gémit par intermitence. Je déteste la voir ainsi. J’ai probablement trop espacé mes visites, ces derniers temps, par lâcheté. « Ce sont les filles qui veillent leurs mères, Eugène. T’as pas à être là, toi, tu travailles » a tranché le vioc. De fait, mes quatre sœurs — dans l’ordre Marie, Françoise, Danièle et Liliane — sont déjà assises près d’elle. Mon père est absent de la pièce : je l’ai croisé dans son bureau. Il fait ses comptes, verre de whisky à la main. « Bonsoir, Eugène. » « Bonsoir, Papa. » Pas plus de cérémonie. Claude Ménard n’est pas du genre émotif. Si le vieux Besnier avait été présent, il aurait ajouté : « Tes affaires vont bien ? » Jamais il ne demanderait comment se portent Maryse ou les petites. Ni moi. En revanche, la santé de ma menuiserie, il suit ça de près. Heureusement, la boutique tourne, et j’ai une bonne réputation. Au moins un truc qui le satisfait.
— Ah ! Mon Fedi. Viens là.
— Bonsoir, Maman.
Je m’approche, et l’embrasse sur le front. Sa main tremblante me caresse la joue. Elle m’adresse un sourire tendre. Celui qu’elle a toujours eu. Celui qui ramène mon cœur à l’état de petit garçon dans les jupons de sa maman chérie.
Mon père m’a éduqué à la bienséance, mon grand-père avec rigueur, mais elle, elle adoucissait la vie d’un coup de sourire. En catimini, elle caressait mes cheveux, bisait ma joue, et me soufflait à quel point elle me trouvait beau et qu’elle était fière. « Maman t’a toujours préféré » pestaient mes sœurs. Je dirais plutôt qu’elle redoublait d’affection pour combler la distance paternelle et l’intransigeance du vioc. Comportement qu’il n’adoptait pas avec ses petites-filles. « C’est pas pareil, Eugène. Toi, tu es l’aîné. Et l’homme. Tu porteras notre nom jusqu’à ta mort. Tu dois en être digne ». Cela signifiait-il qu’il se réservait le droit de renier mes sœurs si elles n’étaient pas suffisantes ? Drôle de privilège.
— Tu as bonne mine, Fedi.
Je hoche la tête. Pour une raison que j’ignore, elle m’a toujours surnommé Fedi entre nous. Je suppose qu’elle n’a pas eu son mot à dire à ma naissance, et qu’elle ne s’est jamais accommodée de mon prénom. En même temps, Eugène, c’est tellement passé de mode. « C’est un prénom de gens bien-nés » a expliqué le chef. Très bien. À la récré, les copains adoraient aussi. « Eugène, tu m’gènes ». Hilarant. Fedi, en revanche, ça semble venir de la lune. Ma mère a toujours eu ce côté rêveuse, mélancolique.
Elle me détaille, les yeux brillants.
— Tu es beau. Tu l’as toujours été.
Je lui souris, un peu gêné d’un tel étalage devant mes sœurs. Je vais encore me manger des « t’es son préféré » en sortant de la pièce.
— Je vais te demander deux choses. Et tu dois me promettre de les tenir.
Allons bon. Un discours testamentaire ! Je me prépare au sempiternel « tu es l’aîné, prends bien soin de tes sœurs, marche dans les pas de ton père, sois digne de la famille ». À tous les coups, le vioc a été capable de profiter de la faiblesse de Maman pour lui bourrer le crâne avec son refrain écœurant !
— Euh… Oui. D’accord.
Je ne peux rien lui refuser, de toute manière. Surtout pas maintenant !
— D’abord, pardonne à Claude. Il a fait ce qu’il a pu. Il n’a pas été un père très chaleureux, mais… il t’aime. Je t’assure. Et il t'a protégé.
Formidable. Je déglutis, et jette un œil anxieux vers notre public. Françoise a l’air agacée. Les autres, elles ont plutôt un visage étonné. Curieux. Mais d’où sort cette demande inepte ? Certes, nous ne partageons pas grand-chose, mais de là à lui en vouloir…
— D’accord, articulé-je. Mais je ne suis pas fâché, tu sais.
Pitié qu’elle ne m’ordonne pas l’indulgence envers le vioc, par contre !
— Tu as un grand cœur, Fedi. Je sais que tu sauras faire la part des choses.
Pris de court par ses propos nébuleux, je ne réponds pas.
— La deuxième… c’est de porter attention à TOUT ce qu’il y a dans la boite.
— Quelle boite ?
— TOUT, Fedi. Tu dois tout lire, du premier au dernier mot.
De quelle paperasse parle-t-on ? Un héritage à régler ? Un legs méconnu ?
— Tu veux que je t’aide à comprendre des papiers, c’est ça ?
Elle rigole, et aussitôt, est prise d’une toux grasse. D’instinct, je me penche, lui maintient les omoplates.
— Non, gémit-elle. C’est toi, qui doit comprendre.
J’ai un drôle de sentiment. Comme le goût de… d’un truc coincé dans la gorge depuis longtemps. Des histoires qui sortent de derrière les fagots à la mort de quelqu’un, on en entend parler. Les voisins s’en délectent, ça alimente les potins. Pourquoi j’ai l’impression que ça me tombe sur la tronche aujourd’hui ?
Elle désigne Marie, qui se lève.
— Oui ? Tu veux quelque chose, Maman ?
Non, c’est pas ma sœur qui est montrée du doigt, mais l’armoire derrière elle. Elle le comprend, et l’ouvre.
— Marie, ma chérie. L’avant-dernière étagère, derrière les draps.
Nous l’observons fouiller, avant que son geste ne se stoppe. Délicatement, elle extirpe… une boite. Bordel de merde.
L’incrédulité flotte dans la chambre. Aucun de nous n’ose bouger. Seule ma mère affiche un sourire indécent. Elle fait signe de donner le trésor. Fébrilement, elle attrape l’écrin de fer rouillé.
— J’aurais sans doute dû te les remettre avant, mais j’ai jamais su quand était le bon moment. Claude avait peur que ça te perturbe. Je pense qu’il a surtout crainte de ta réaction vis-à-vis de lui.
— C’est… c’est quoi ? demandé-je, la voix cassée par l’appréhension.
Elle me couve d’un regard profondément aimant.
— Garde en tête une dernière chose, mon Fedi. Tu as le droit de pleurer.
Bah, voilà autre chose ! Depuis mes cinq ans, je me ramasse une tarte si j’ose verser une larme. Ça fait longtemps que je sais les ravaler.
— Je l'ai vu pleurer. Beaucoup. Ça n’en fait pas un homme en dessous des autres. Au contraire.
— … De qui on parle ?
De mon père ? Soyons sérieux : Claude Ménard, s’épancher ? Pas le genre. Au mieux, il peut afficher un sourire peiné. Mais la dignité l’empêche de montrer plus, pensez bien. Le patriarche Besnier y veille. Ce type a une pierre dans la poitrine, et il a fait son maximum pour en placer une dans la mienne. Raté. « On a fait ce qu’on a pu, avec toi. Mais on peut pas dresser un âne à devenir un étalon ». Jamais à court d’idées pour m’en foutre plein la gueule.
À l’opposé de la morosité familiale, ma mère ne quitte pas cette joie douce qui habille ses traits. Nous, nous sommes pétris d’incompréhension, mais elle, elle semble heureuse.
— Tu lui ressembles tellement. Physiquement. Et dans le caractère. Tu es si sensible. Je suis fière de toi, Fedi. Ne change surtout pas. Reste bon, et indigné. Tu lui fais honneur.
Là, soit on a perdu toute cohérence, soit le contenu de cette foutue boite vaut son pesant d’or. Parce que, à qui je ressemble, j’en sais rien, mais certainement pas à mon père. Depuis tout petit, je me fais violence pour coller à l’attitude stoïque de la famille, alors que le feu a toujours couru dans ma carcasse. Elle le sait. Elle le voyait mieux que personne. Et physiquement… Claude est plutôt fin, là où j’ai une « carrure des champs », d’après le vioc. Il porte les cheveux clairs, raides, et les yeux bleux. Comme ma mère. Et mes sœurs, qui possèdent également quatre nuances de chatain. Rien à voir avec mes yeux foncés, ma tignasse brune qui ondule dès qu’elle prend de la longueur — j’en ai subi, des tontes à blanc pour « les dresser » —, et ma peau qui basane dès que je prends le soleil. « Ton grand-père » justifiait Claude. Oui, c’est vrai, Besnier tape aussi dans les tons sombres. À mon grand désarroi, les gens aiment me trouver un air de ressemblance avec ce vieux grincheux. Ça me débecte.
Elle caresse une dernière fois le couvercle, puis me tend la boite. J’hésite, mais l’attrape finalement.
— M… merci, bredouillé-je.
Mon cœur bat tellement vite que j’ai l’impression d’étouffer. Je vais faire une attaque.
— Je suis fatiguée, les enfants.
De nouveau, elle tousse comme un ramoneur. Françoise se précipite à son chevet, l’aide à cracher dans sa bassine. La vision me brise. Je réalise. Ma mère. Je vais perdre ma mère. Je peux pas, je veux pas, j’ai encore des choses à vivre avec elle ! Elle n’a pas soixante ans, bordel !
— Maman, attends, je…
— C’est bon, Eugène, persifle ma sœur. Tu vois bien qu’elle en peut plus ! Laisse-la se reposer !
Je me lève, vais pour l’aider à la replacer sur ses oreillers. Le teint blafard, notre mère nous remercie d’un hochement.
— Ne t’inquiètes pas, Fedi. Tout ira très bien. Lis, et on en reparlera.
— Eugène, Maman.
Pourquoi ai-je ressenti le besoin de la corriger ? Je l'ai toujours laissée dire, j'aime ce sobriquet qui ne nous lie qu'elle et moi, et maintenant… c’est comme s’il fallait que je me raccroche à quelque chose. Mon identité. Parce que la panique menace dans ma cage thoracique.
Elle rigole faiblement.
— Je sais. Il voulait un prénom français.
— Bien-né, récité-je instinctivement.
Elle nie de la tête. Ses yeux bleus délavés me fixent. Et merde. Je vais pas chialer !
— Je sais que tu m’aimes. Tu n’as pas besoin de te torturer l’esprit indéfiniment parce que tu ne réussis pas à me le dire.
Pas un son ne sort de ma bouche. Je suis muet comme une stupide carpe. Ses paupières semblent lourdes lorsqu’elle les ferme.
— Je suis fatiguée. Je vais dormir.
Une chape de plomb s’abat sur mes épaules. J’ai pas envie de quitter cette pièce. Jamais. C’est Liliane qui m’accroche le bras et m’oblige à la suivre.

Annotations