1.
Note de l'autrice :
Ceci est le premier jet du prologue/chapitre 0 (je n'ai pas encore défini son rôle) d'une oeuvre qui sommeille dans ma caboche (dont l'avancement d'écriture est à environ 0,02%). Voici les objectifs qu'il doit remplir auprès du lectorat :
- rencontrer certains personnages de l'histoire
- comprendre la composition de la famille
- appréhender les dynamiques familiales
- donner envie de lire la suite, accessoirement !
- avec une cohérence du vocabulaire dans le contexte : années 80, milieu artisan, citadin.
Merci d'avance pour vos retour :D
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Avril 1981.
Temps de chien. Dix-huit jours qu’il pleut comme vache qui pisse. Ce mois d’Avril est interminable.
Je pose mon veston détrempé près de la porte. Maryse va pester. « T’as foutu de l’eau partout ! ». Oui, oui. La pluie, ça mouille. Un baiser, et on n’en parlera plus.
— Salut, mâchonné-je à l’encontre des occupants de la cuisine.
Attablées devant leurs cahiers, les filles me répondent. Machinalement, je passe une main dans les épais cheveux noirs de chacune, puis vais embrasser Maryse, occupée devant la marmite.
— Tu as passé une bonne journée ? me demande-t-elle.
— Oui. Efficace. J’aurai terminé le vaisselier des Binochet demain. Je leur livrerai dans l’après-midi. Et toi ?
Je sors un verre et me sers un fond de vin.
— Rien de particulier. Ta sœur a appelé.
Ma gorgée passe doucement, avant que je ne demande :
— Laquelle ?
— Françoise.
La deuxième. Madame je-gère-tout.
— Qu’est-ce qu’elle veut ?
Maryse prend le temps de s’essuyer les mains sur son tablier, avant de se tourner vers moi, l’air grave.
— Ta mère. Ça s’empire, apparemment. Elle te réclame.
Merde. Je soupire. Des mois que ma mère se plie en deux sous la douleur. Un mal de bide mystérieux. Depuis quelques semaines, elle crache ses poumons, en plus du reste. Ils savent pas la guérir. Et mon crétin de grand-père qui continue de lui fumer à la gueule. Ils le disent, que c’est mauvais. Qu’il faut éviter dans les pièces fermées. Maman est clouée au lit, bordel ! Comment ose-t-il lui imposer sa fumée dégueulasse ?
Maryse me frotte doucement le bras. Son visage est doux. Il l’a toujours été. Elle est la douceur incarnée. C’est ça qui m’a fait tomber amoureux, il y a quatorze ans. Elle était trop jeune, selon ma famille. Dix-sept ans. Le problème officiel, c’est que j’en avais cinq de plus. L’officieux, c’est que le vieux Besnier, mon aïeul maternel, n’admettait pas ses origines de « ploucs ». Nous, on venait de la ville, on devait pas aller déraciner les paysans. Il ne voyait ni sa beauté, ni sa force de caractère, ni son humour, rare pour les filles, à l’époque. Moi, j’ai chaviré. Mais on a poliment attendu sa majorité, vingt-et-un ans, comme ce qu’exigeaient nos parents. Enfin, attendu… pour la bague et les signatures. Le reste, on l’a consommé avant l’heure. Faut pas déconner. Maryse avait déjà de l'audace, tout en finesse, et moi… le cœur, les yeux, l’âme entière acquise à sa cause. Mon grand-père a tenté de me présenter d’autres gonzesses entre-temps. Une panoplie de blondes de bonnes familles. Pourquoi était-il obsédé par ce physique de nanas de l'Est ? « Elles ressemblent à Maman » m’avait fait remarquer Liliane, du haut de ses seize ans. Ma dernière sœur a l’avantage de sa position familiale : langue pendue, franchise assumée, et personne pour le lui reprocher. Moi, je suis l’aîné : l’exemple, l’image, le « pas le droit à l’erreur ». Le vieux a fini par abandonner ses rencards arrangés, en me crachant à la gueule « j’aurais essayé de t’en extirper, mais puisque tu préfères sauter du cul-terreux… finalement, ça te correspond bien ». Salopard. Maryse a refusé de l’embrasser, le jour du mariage. J’ai souri. Je me suis mangé une tarte par mon père, en coulisse. La dernière de ma vie. Qui frappe encore son fils de vingt-cinq ans, bordel ? « Remercie ton grand-père pour tout ce qu’il a fait pour toi, au lieu de fanfaronner » qu’il m’a ordonné. Depuis que je suis né, on me force à courber l’échine devant ce vieux fielleux. J’espère qu’il ne sera pas là ce soir.
— Bon, tranché-je. Je file, dans ce cas. M’attendez pas pour dîner.
Elle opine. J’embrasse chacune des gamines, leur souhaite une bonne nuit, et renfile mon veston trempé.

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