Deux mille pompes
L’homme en gris siffla à nouveau, sec, sans nous laisser une seule seconde pour souffler.
— Repos terminé.
Sa voix claqua net, comme un ordre qu’on n’a pas le droit de discuter.
— Deuxième épreuve : deux mille pompes.
Un silence glacé tomba. Il ajouta, presque tranquille, mais avec ce ton qui t’écrase :
— Deux mille pompes pour le groupe. Si certains sont trop faibles pour suivre, les autres paieront pour eux. C’est ça, la cohésion. Si vous avez un incapable parmi vous, vous l’assumez.
Un frisson remonta toute la rangée, un vrai courant électrique.
— Position.
Nous nous écrasâmes tous au sol d’un seul bloc, comme des chiens bien dressés. L’herbe humide me glaça les paumes, remonta le long des avant-bras. Nous sentions la terre, la peur, la sueur qui commençait déjà à perler avant même le premier mouvement.
L’homme en gris porta lentement le sifflet à ses lèvres, en nous regardant un par un, comme pour repérer ceux qui allaient crever en premier.
Personne ne respirait plus.
Une seconde, deux.
Puis son regard se durcit.
Driii.
Cinquantre corps descendirent d’un seul mouvement ; une vague synchronisée qui s’abattit sur la terre. Poitrines proches du sol, bras tendus, muscles crispés.
Driii.
Nous remontâmes dans un claquement d’air. Les torses se redressèrent, les omoplates se contractèrent, un souffle collectif arracha la terre humide.
— Cinquante, annonça l’homme en gris.
Driii.
Driii.
— Cent.
Nous étions cinquante garçons. Donc deux mille pompes, c'était quarante par personne. Un chiffre qui avait l’air simple.
Au début, tout allait presque bien. Les dix premières pompes passaient. À quinze, les premiers bras commençaient à trembler. Le froid du sol transperçait les paumes, et chaque descente écrasait un peu plus la cage thoracique.
À vingt, j’avais les épaules en feu. Raph, lui, gardait un rythme régulier, net, presque insolent de maîtrise. Je l’entendais respirer derrière moi ; pas fort, juste ce souffle contrôlé. Moi, je me battais pour tenir deux secondes de plus.
À vingt-deux, mes bras vibraient. À vingt-quatre, j’étais au bord. Chaque poussée renvoyait un éclair dans les triceps, les poignets, jusque dans le bas du dos.
Lundi, je m’étais écroulé à vingt-trois quand Mendez m’avait testé. Aujourd’hui, j’avais dépassé ça. Peut-être que l’entraînement du matin commençait à laisser une trace. Une progression minuscule mais réelle.
Vingt-cinq. Mon corps hésita.
Vingt-six. Mes coudes se dérobaient.
Vingt-sept. Je m’écroulai.
Pas une chute dramatique : juste le corps qui dit stop. Mon torse qui retombe, mes mains qui glissent un peu sur l’herbe gelée, la respiration cassée. Je tente de remonter ; rien. Mes bras sont morts.
Un garçon, quelque part, devra faire les treize pompes de plus. Treize. À cause de ma faiblesse.
Autour de moi, d’autres tombèrent aussi. Des grognements courts, des souffles arrachés. Le groupe explosa.
Raph continuait.
Toujours dans son rythme. Implacable. Comme si son corps refusait l’effondrement. Chaque pompe parfaitement exécutée. Régulière. Stable. Il devint le point fixe du chaos.
Moi, j'étais cloué au sol, bras inutiles, gorge sèche.
Un à un, les gars abandonnèrent. Puis il ne resta plus que trois garçons. On en était à 1910 pompes réalisées. Quatre-vingt-dix pompes encore à faire : trente chacun, en plus de tout ce qu’ils avaient déjà donné.
Et puis, deux garçons. Cinquante-deux pompes restantes.
Puis Raph devint le dernier. Le seul à porter ce qui restait du groupe.
Et il ne s’arrêta pas.
Quatorze pompes encore.
Quatorze.
Le groupe entier pesait sur ses épaules ; et moi, je sentais mon propre cœur battre contre ma cage thoracique au rythme de sa respiration.
Il était toujours en position. Mais ses bras commençaient à trembler.
L’homme en gris annonça :
— Tu es à 1987
Il releva lentement la tête vers nous, un sourire presque imperceptible au coin des lèvres.
— Il t’en reste treize.
Il fit un pas vers lui, un pas sec, qui résonna comme une condamnation.
— Et si tu n'y arrives pas
Son regard balaya toute la rangée.
— Vous reviendrez tous la semaine prochaine.
Un frisson nous traversa tous en même temps.
Je ne savais pas où j’avais mal. Aux bras. À la poitrine. À la gorge. Ou juste de le voir, lui, seul face au monde.
Driii.
Raph descendit, lentement.
Driii.
Il remonta dans un souffle brisé.
— 1988.
Je posai ma main au sol, juste devant moi, comme si je pouvais absorber une part de son effort.
Comme si je pouvais l’aider, même d’un millimètre. Et je pensais : si j'avais fait plus de pompes, il en aurait eu moins à faire maintenant.
Driii.
Driii.
— 1989.
Sa mâchoire se contracta.
Je le fixais si fort que j’avais l’impression de respirer à sa place.
Driii.
Driii.
— 1990.
Ses bras vacillaient. Il serra les doigts dans l’herbe.
J’avais envie de lui dire Je suis là. Tu n’es pas seul.
Mais aucun son ne sortit.
Driii.
Driii.
— 1991.
Neuf encore.
Neuf montagnes.
Raph inspira, une inspiration déchirée, presque un gémissement avalé.
Driii.
Driii.
— 1992.
Je murmurai, sans y penser :
— Raph…
Il ne pouvait pas m’entendre.
Et pourtant son dos se redressa d’un millimètre, comme si ma voix avait effleuré quelque chose en lui.
Driii.
Driii.
— 1993.
Il glissa d’un centimètre. Reprend appui.
Ses doigts tremblaient.
Driii.
Driii.
— 1994.
Sa nuque vibrait, ses veines saillaient, sa peau brillait de sueur.
Il était magnifique dans sa douleur. Dans sa volonté.
Et j’étais incapable de regarder ailleurs.
Driii.
Driii.
— 1995.
Plus que cinq.
Cinq qui semblaient vouloir le briser.
L’homme en gris croisa les bras, presque amusé.
Driii.
Driii.
— 1996.
Raph ferma les yeux une seconde. Une seule.
J’eus envie de poser ma main dans son dos, d’être un point d’appui.
Je ne bougeai pas.
Driii.
Driii.
— 1997.
Il respirait par saccades. Sa poitrine heurtait presque le sol à chaque descente, comme s’il tombait avant de décider de remonter.
Driii.
Driii.
— 1998.
Le camp entier retenait son souffle.
Je crois même que la forêt s’était tue.
Driii.
Il descendit. Très bas. Trop bas.
Je sentis mes ongles s’enfoncer dans la terre.
Driii.
Il remonta. Arraché à lui-même.
— 1999.
Une seule.
La dernière.
La plus lourde de toute sa vie.
Raph repositionna ses mains. Ses bras tremblaient comme des cordes prêtes à rompre.
Il inspira profondément.
L’homme en gris souffla :
— La deux-millième.
Driii.
Raph descendit, centimètre après centimètre.
Sa poitrine toucha presque la terre.
Il resta figé une seconde.
Une éternité.
Je ne respirais plus.
Driii.
Il remonta.
Un centimètre.
Puis deux.
Puis trois.
Ses bras vacillèrent.
Il glissa.
Rattrapa sa prise.
Poussa dans un dernier tremblement.
Ses bras se verrouillèrent.
— 2000, dit l’homme en gris.
Puis, après un silence :
— Épreuve validée.
Le groupe entier applaudit Raph.
Mon Raph.
Raph, lui, resta à quatre pattes, la tête basse, la sueur tombant goutte à goutte sur le sol. Son dos tremblait encore. Puis il releva la tête. Lentement.
Son regard chercha le mien. Et quand il me trouva, il sourit.
Pas un sourire fier. Pas un sourire pour les autres.
Un sourire fragile, épuisé, brûlant.
Un sourire qui disait :
« J’ai tenu. Pour toi. »
Alors seulement les autres garçons explosèrent de soulagement.
— Mec, t’as assuré… lâcha l’un, encore plié en deux.
Un autre lui tapota l’épaule.
Des rires. De l’air qui revient. Des corps qui se détendent enfin.
Pas de fanfare. Pas d’admiration béate.
Juste une joie simple. Une fraternité retrouvée.
La sensation rare d’avoir été sauvés par l’un des leurs.
Et ce quelqu’un, cette fois, c’était Raph.
Un petit héros du moment.
Le mien, surtout.

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