La dernière descente

3 minutes de lecture

Le soleil avait grimpé un peu plus haut quand nous rangeâmes le camp. Les sacs étaient plus légers qu’à l’aller : l’eau avait diminué, la nourriture aussi. Et puis, nous allions redescendre une bonne partie du chemin. Sur le papier, ça devait être plus facile.

Dans nos corps, ça ne l’était pas.

La fatigue des pompes, du footing et de tout le reste s’accrochait à chaque muscle. Mes doigts étaient engourdis, mes épaules brûlaient sous les sangles du sac, mes pieds pulsaient d’une douleur sourde.

Une dizaine d’heures de marche nous attendait. On arriverait forcément de nuit.

Raph marcha d’abord à côté de moi, ses longues foulées régulières, son sac parfaitement ajusté. Je me calai instinctivement sur son rythme, presque malgré moi.

— Ça va ? murmura-t-il sans ralentir, ses yeux plantés dans les miens.
— Ouais… fatigué, mais heureux.

Un sourire effleura sa bouche.

Le chemin se resserra rapidement et nous dûmes passer en file indienne. À partir de là, ce fut une longue procession tendue, interminable.

Autour de moi, les garçons ne parlaient plus, chacun englouti dans ses douleurs : ampoules qui tiraillaient, genoux qui lâchaient, souffle court. On n’entendait plus que le froissement des sacs, le craquement des branches et, parfois, un gémissement étouffé.

Nous traversâmes des ruisseaux glacés, enfonçâmes nos chaussures dans la boue jusqu’aux chevilles. Pas de pauses. Pas de temps mort.

Raph était devant moi. Je ne pouvais détacher mes yeux de sa nuque. Même son cou était magnifique : large, musclé, doré par la sueur et le froid.

Celui qui avait eu du mal lors du footing ce matin s’arrêta net, le visage soudain livide. Un autre lui arracha son sac sans un mot, comme on récupère un fardeau abandonné.

— Allez ! On reste groupés ! hurla une voix dans le froid. Je veux personne à la traîne !

Le garçon boitait maintenant, les traits tordus par les crampes qui lui déchiraient les mollets. Son sac avait changé d’épaule, mais ça ne changeait rien. À chaque pas, son corps se raidissait, comme s’il marchait sur des lames.
— Putain… j’vais pas tenir… souffla-t-il, un râle presque emporté par le vent.
— La ferme, avance ! entendit-on, sec.

Il obéit. Un pas. Puis un autre. Chaque pas lui arrachait un frisson, comme si ses muscles se déchiraient sous la peau. Des larmes coulaient sur ses joues, mais il serrait les dents, les yeux rivés devant lui.

Moi aussi, je commençais à flancher.
Mes mollets brûlaient.

Raph, juste devant moi, le sentit avant même que je ne dise un mot.
Il se retourna et ses doigts frôlèrent ma main.
Un contact si discret que personne ne put le remarquer.

Sa voix tomba d’un ton :
— Respire. Pousse dans tes talons. Laisse ton souffle faire le boulot.

Je m’exécutai.
Son rythme devint le mien.
Sa présence, une ancre.

— T’es solide, Clément. Je le sais. Tiens encore un peu.

Sa voix entra sous ma peau, juste là où la fatigue prenait racine.
Et mes jambes tinrent.

Les heures se dilatèrent.
Le paysage changeait lentement : forêt dense, champs ouverts, sentiers caillouteux. Le soleil descendait, jetant une lumière dorée sur notre marche exténuante.

Je trébuchai sur une racine, et Raph m’attrapa avant que je ne m’écroule, ses mains fermes et chaudes serrées sur mes avant-bras.
— Merci… soufflai-je.
— Toujours.
Un mot simple. Mais il vibra dans ma poitrine.

Finalement, les immeubles apparurent au loin, silhouettes familières et presque belles dans la lumière tombante. On se rapprochait.

À l’approche du CCSEG, la boue séchée craquait sur nos vêtements, la sueur nous brûlait les yeux, les muscles tremblaient. Mais on avançait.

Raph était juste devant moi.
Son dos large.
Sa nuque tendue.
Son souffle régulier.
Un rythme. Une ligne à suivre. Une force.

Les dernières minutes furent un calvaire et une délivrance.

Quand enfin, après dix heures de marche, nous passâmes la grille du CCSEG, certains garçons tombèrent presque à genoux. D’autres riaient nerveusement, des rires de fin du monde.

Je me tournai vers Raph.
Couvert de poussière, de sueur, de fatigue, mais debout.
Son regard croisa le mien.
Un sourire discret passa entre nous.
Une victoire silencieuse, à deux.

Nous rejoignîmes la benne où nos vêtements nous attendaient depuis la veille. On se changea en vitesse, les doigts tremblants.

Le type du CCSEG fit l’appel, puis lâcha :
— Week-end validé. Vous n’aurez pas à revenir la semaine prochaine.
Un soulagement traversa le groupe comme un souffle.

Le type ajouta, avec un sourire glacé :
— Bien sûr, d’autres périodes de développement seront programmées. Vous serez convoqués le moment venu.
Traduction : on n’a pas fini de vous faire chier.

22h30.
Nous sortîmes par la porte principale.
La cinquantaine de garçons s’éparpilla dans la nuit.

Raph et moi restâmes immobiles un instant, face à face.
— Quel week-end…, souffla-t-il.

Je hochai la tête.
Une chaleur monta dans ma poitrine.
Une évidence.

— Oui, quel week-end.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire qwed2001t2 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0