L'aube après la nuit
Dimanche matin, 7h00.
Nous avions zippé nos sacs de couchage ensemble et dormi nus, serrés l’un contre l’autre. La lumière filtrait à travers la toile de la tente, douce, dorée, presque irréelle. Avant même d’ouvrir les yeux, je sentis son torse contre le mien, sa jambe toujours glissée entre les miennes. Un sourire me monta aux lèvres.
Raph remua doucement, posa sa main sur ma hanche et m’attira encore plus près. Un frisson chaud me traversa, de ceux qu’on ne ressent qu’au réveil, quand tout est lent, vulnérable, offert.
— Bien dormi ? murmura-t-il, la voix pâteuse, encore pleine de nuit.
— Oui… mieux que jamais.
Et c’était vrai. Même la douleur de la pagaie semblait moins vive, comme absorbée par la chaleur de sa peau, par son odeur ; ce mélange de terre, de sueur propre et de quelque chose qui n’appartenait qu’à lui.
Nous restâmes ainsi, suspendus hors du monde, le temps s’étirant comme un fil fragile. Je respirais contre son cou, le nez dans sa peau chaude. Je sentais les battements réguliers de son cœur. Je me surprenais à penser que je ne voulais plus jamais me réveiller ailleurs.
Puis le coup de sifflet déchira l’air.
— Réveil ! Debout ! En rang dans cinq minutes !
La bulle éclata.
Raph soupira contre mon épaule, un soupir lourd, presque triste.
— Déjà…
Sa voix avait repris une petite dureté, comme s’il remettait son masque. Moi aussi, je sentis la réalité me retomber dessus.
— On y va ? demandai-je, sans cacher mon regret.
Il hocha la tête, se pencha et m’embrassa la tempe. Un geste minuscule, furtif, mais qui me traversa la poitrine comme une vague chaude.
Nous nous séparâmes à contrecoeur. L’air glacé du matin me mordit la peau dès que je sortis du sac de couchage. Je me rhabillai en vitesse, enfilant le short et le t-shirt encore humides de la veille. Raph se rhabillait aussi, précis, silencieux. Je ne pouvais m’empêcher de le regarder : ses muscles glissaient sous sa peau quand il se penchait, et même dans la lumière froide du petit matin, il était beau. Il me surprit du regard, me lança un clin d’œil. Mes joues chauffèrent instantanément.
Dehors, le sol était humide, l’air sentait la terre retournée, les feuilles mortes et la brume. Les autres garçons émergeaient un à un, les visages tirés, les corps lourds. Nous nous joignîmes au groupe, côte à côte.
L’homme en gris s’avança, raide, impeccable, glacé comme d’habitude.
— Deux exercices de cohésion. Puis levée de camp. Ensuite, marche retour jusqu’au CCSEG.
Il marqua un silence, scrutant chacun de nous comme s’il cherchait déjà les faiblesses.
— Je vous rappelle que si un seul exercice échoue, ou si tout le monde n’arrive pas ensemble au CCSEG, le week-end n’est pas validé. Et vous revenez le week-end prochain.
Une chape de plomb tomba. Personne ne parla.
Puis la sentence :
— Vous allez commencer par un footing de huit kilomètres. Une heure maximum, ensemble. Si l’un de vous dépasse l’heure…
Il sourit. Le genre de sourire qui glace.
— Vous revenez tous le week-end prochain. Et peut-être le suivant.
Putain. Un seul qui faiblit, et on se retape tout.
Le footing démarra. C’était la première épreuve de la journée et la pression était déjà intense. Je n’étais pas un grand coureur, mais j’avais désormais l’habitude du footing quotidien avec le sport imposé à 5h30 et l'interdiction de prendre le bus. Alors ce n’était pas un obstacle insurmontable. Ce n’était pas agréable, non, mais c’était devenu presque normal. Mon corps était déjà conditionné, mes jambes commençaient à suivre sans trop de résistance.
Mais très vite, je sentis que ce n’était pas le cas de tout le monde.
Les garçons les moins entraînés commençaient à souffler comme des bœufs. Les gémissements, les râles, les respirations en vrac montaient partout. Au sixième kilomètre, un petit brun décrocha net. Son visage était rouge vif, trempé de sueur, les yeux écarquillés comme s’il venait de prendre un mur.
— Putain… j’vais pas tenir… souffla-t-il, complètement à bout.
Il ralentit presque au pas.
Un gars costaud derrière, le rattrapa et lui saisit le bras, fort, sans aucune douceur.
— Eh. Tu vas pas commencer, toi, grogna-t-il.
Le petit brun tenta de reprendre son souffle, mais il n’arrivait même plus à aligner deux mots.
— J… j’en peux plus…
Le costaud serra un peu plus fort, le secoua presque.
— Écoute-moi bien, là. Tu t’arrêtes PAS.
Il avait la voix sèche, coupante.
— Si tu lâches, on revient tous. Tous. Alors tu fermes ta gueule et tu continues. C’est clair ?
Le petit brun baissa les yeux, hochant la tête malgré lui.
— Allez, avance. Maintenant.
Le ton n’avait rien de rassurant. Rien de gentil.
Mais il fonctionna.
Le brun se remit à trottiner, les jambes tremblantes, respirant comme s’il avalait des lames.
Le costaud resta derrière lui, comme une ombre prête à le remettre en ligne au moindre signe de faiblesse.
Une solidarité dure, presque violente.
Parce que tomber, c’était punir tout le monde.
L’autorité brute du type réussit à le remettre en mouvement. Une solidarité rude, presque violente, mais réelle.
Je commençais moi-même à sentir mes jambes se dérober par moments. Un voile noir dans les coins de ma vision.
Raph, lui, avançait sans effort, comme une machine, son corps souple et puissant, les bras balançant au rythme de ses foulées. Il se tournait parfois, juste pour m’encourager d’un regard. À chaque fois, il me donnait un peu plus d’énergie.
Au huitième kilomètre, plusieurs garçons étaient vraiment en train de lutter. Le gars qui avait faibli un peu plus tôt semblait prêt à s’effondrer. Il se tenait les genoux, la respiration sifflante, et les autres le regardaient sans rien dire. Les deux gars devant lui avaient le regard fixe, presque hagard, mais ils gardaient le rythme, malgré la douleur.
Je jetai un coup d’œil à Raph. Il ne s’était pas arrêté une seconde, mais il ralentit un peu pour me permettre de rattraper mon retard.
Nous arrivâmes tous ensemble, le dernier garçon n’étant qu’à quelques secondes des 60 minutes fatidiques.
Et puis, à l'instant même où nous franchîmes la ligne, je sentis une explosion de soulagement.
On l’avait fait. Tout le groupe. Aucun échec. Ce moment où la fatigue disparaît instantanément, juste avant que la victoire ne s’installe. C’était presque irréel, comme si l’on avait failli échouer pour de bon, mais au dernier moment, la réussite était là.

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