Une semaine déjà
Deuxième semaine
Lundi, 4h30
La deuxième semaine commençait.
La deuxième semaine d’existence du CCSEG.
Lundi dernier, tout avait basculé.
Lundi dernier, les contrôles avaient commencé.
Lundi dernier, j’avais eu mon rendez-vous avec Mendez.
Lundi dernier, j’avais été pris pour une histoire de place dans le bus.
Putain… seulement une semaine.
Une semaine. Juste sept jours. Et j’avais l’impression que toute ma vie avait changé.
Une semaine plus tôt, je me racontais encore que j’étais attiré par les filles.
Une semaine plus tôt, je ne connaissais pas Raph.
Une semaine plus tôt, j’étais encore puceau.
Juste une semaine. Sept jours. Et tout semblait avoir basculé dans un tourbillon que je n'avais pas vu venir.
Je me levai, jetai un œil à l'heure, enfilai mes vêtements dans un état second, avalai quelque chose à la va-vite, avant de sortir en courant pour la séance de sport imposée.
Je n'avais toujours pas le droit de prendre le bus, évidemment. Alors je courais.
Une heure de course plus tard, j'arrivai enfin au stade. Je tendis ma carte au type à l'entrée, le bip de validation se fit entendre. Je rejoignis le terrain, un peu haletant.
Raph était déjà là. Une partie de moi eut un élan totalement absurde : l'embrasser. Là, devant tout le monde. Sur la bouche. Je me retins. Je me contentai d’un sourire, et il me le rendit. C’était presque pire.
On se changea, on s'habilla en tenue, et la séance démarra, comme un rituel immuable.
Le coach était dur avec nous. Les exercices s'enchainèrent.
Pendant un exercice, Raph se pencha pour ajuster son short, le mouvement fluide de ses hanches me fit presque perdre le fil de la réalité. J'avais envie de le toucher, de m'approcher encore plus, de sentir la chaleur de sa peau contre la mienne.
Vivement ce soir que je le tienne dans mes bras, que je caresse ses hanches.
Deux heures plus tard, nous étions sous la douche, silencieux. L'eau chaude venait apaiser la fatigue de nos muscles.
Quand je me rhabillais, le coach s’approcha de moi. Son ombre s’étendit sur le banc où je posais mes affaires.
— 120-4811, j’ai cru comprendre que tu n’avais pas de contrainte scolaire ou professionnelle ce matin. C’est bien ça ?
Je hochai la tête.
— Non, Monsieur. Mes cours reprennent cet après-midi.
Il marmonna une réponse inaudible, avant de me lancer une phrase qui fit monter une vague d'appréhension en moi.
— Bien. Alors tu feras une heure de travaux d’intérêt général au stade. Douches à nettoyer, toilettes, et shorts et t-shirts à laver. Il est normal, lorsqu’on utilise un équipement, de participer à son entretien.
Je n’eus même pas la force de protester. C'était la règle. Une règle d’autant plus implacable que je ne pouvais pas m’y soustraire.
J'avais donné rendez-vous à Mehdi, Sam et Lucas à 9h30 à la bibliothèque. J’avais choisi cette heure délibérément : ça me laissait le temps de me rendre à la fac à pied, tranquillement... Raté !
— Oui, Monsieur.
Je le vis tourner les talons. Raph et les autres quittèrent la douche dans le bruit des pas mouillés.
Et moi, je me mis au travail.
Les douches d’abord. L’odeur de chlore me piquait la gorge, saturant mes narines à chaque respiration. Le coach me fit signe, d’un geste sec : à genoux. Frotter le sol.
À quatre pattes, je me mis à l’ouvrage. Les carreaux étaient glacés, durs contre mes genoux. Mes mains répétaient le geste, mécaniques. Je n'avais pas le choix. Ce n'était même pas une punition. C'était un acte de soumission. L’eau stagnait autour des grilles, froide, indifférente. Chaque frottement me ramenait à ma place : là, à genoux, effaçant ce que j'avais utilisé, soumis aux règles, à la discipline. Chaque mouvement, chaque genou posé sur le carrelage, répétait la même vérité : j’étais un garçon, et je devais obéir.
Puis les toilettes. La buanderie. La même odeur de désinfectant. Je frottais, je lavais. Les lavabos, les miroirs, les poignées froides. Le bruit des machines était tout ce qui existait, leur cadence implacable, absurde. Je ne pensais plus. Je n'étais plus qu'un corps qui nettoie, encore et encore. Rien d'autre.
8h30. Une heure s’était écoulée.
Je sortis du stade, un dernier coup d’œil en arrière. L'odeur de la sueur et du chlore m'accompagnait.
Je me mis à courir, la fatigue me mordait à chaque pas, mais je n'avais pas d'autre choix que de continuer.
Putain, j'en avais marre de ne pas pouvoir prendre le bus.
Je n’avais purgé qu'une semaine de ma punition, il m’en restait encore trois avant de pouvoir m’asseoir de nouveau dans un bus.
Je courais, automatique, enchaîné par l’obligation, un rouage dans une machine que je ne contrôlais pas.
À mi-chemin, un sifflet.
Un contrôleur, comme un fantôme, surgit.
Je m'arrêtai et lui tendis ma carte sans un mot. Le scanner fit bip.
Il me jaugea un instant, me demanda d’où je venais et où j’allais.
Je répondis et il me fit signe de repartir.
Un contrôle de routine, rien de plus.

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