Le prix à payer
Emma s’avança vers nous, les yeux brillants, un sourire un peu trop naturel accroché aux lèvres en regardant Mehdi.
— Vous allez manger au RU ?
Bon, c’était clair quand même : elle en pinçait pour Mehdi. Et lui, évidemment, ne captait toujours rien. Je jetai un coup d’œil vers lui : impassible.
Lucas, lui, ne se posa pas la moindre question :
— Ouais, j’ai la dalle. On y va ?
Nous nous levâmes tous les quatre, rangeâmes nos affaires et nous prîmes le chemin du RU avec les trois filles. Sam, derrière nous, gardait ce même air perdu, encore secoué.
Au RU, nous prîmes nos plateaux. Nous nous installâmes autour d’une table, le métal cliquetant. L’ambiance retomba d’un coup. Sam, les traits tirés, se contenta de pousser son assiette du bout des doigts, incapable d’avaler son sandwich.
Manon posa sa fourchette, le visage fermé.
— Est‑ce que vous pensez que les gens savent vraiment ce qui se passe avec le CCSEG ? Je veux dire… ce que les garçons subissent. Parce que là, ils morflent grave, non ?
Emma leva les yeux, un sourcil arqué :
— Les médias présentent le CCSEG comme une réussite. Pour leur bien. C’est le discours officiel. Et ça règle la « crise des garçons », soi‑disant. Avec les lois contre la désinformation, tu crois qu’un média oserait publier leurs témoignages ? Le gouvernement bloquerait l’article en cinq minutes.
Elle lança un regard en coin à Léa, rappel silencieux d’une discussion déjà eue. Ces lois qui musèlent la presse, qui obligent chaque article à passer devant une autorité avant publication.
Léa soupira, les mains serrées autour de son verre, comme pour empêcher la colère de sortir.
— Tu sais très bien pourquoi ces lois étaient nécessaires, Emma. Il y a eu des morts à cause des fausses informations. Des journaux publiaient des articles sur les dangers des vaccins, d’autres ont relayé des rumeurs sur des pénuries d’eau, ça a provoqué des émeutes, des gens se sont fait piétiner. Et les théories sur les ondes 7G ? Des antennes ont été brûlées, des techniciens agressés. Sans parler des lynchages après des fausses accusations de pédophilie ou de terrorisme… À chaque fois, c’est la même chose : un article mal vérifié, des vies brisées.
Elle marqua une pause, la voix un peu rauque.
— On ne peut pas laisser tout le monde publier n’importe quoi et réparer après, quand le mal est fait. Pas quand ça tue. Pas quand ça détruit des familles. Il faut de la prévention, empêcher que les gens meurent avant de mourir, empêcher les familles d’être brisées avant qu’elles le soient. Il y a une différence entre une presse sous contrôle et une presse hors de contrôle. Et avant les lois contre la désinformation, c’était le chaos. Il fallait bien réguler. Et je te rappelle que le régulateur est indépendant du gouvernement.
Emma secoua la tête, les joues légèrement rouges.
— Indépendant… et nommé par lui. Tu es vraiment naïve, Léa.
Elle enchaîna, plus dure :
— Une presse contrôlée, c’est une presse qui ne dit plus la vérité. Qui cache ce qui dérange. Regarde Sam. Regarde ce qu’il vit ! Tu trouves ça normal ? Tu trouves ça juste ?
— J’ai jamais dit que c’était juste pour Sam, répondit Léa, la voix tremblante. Putain, Sam… je suis vraiment désolée. Vraiment. Ça me fait chier que tu doives vivre ça. Tu ne mérites pas ça. Personne mérite ça.
Elle inspira profondément.
— Mais moi non plus, je ne méritais pas de me faire agresser. Toutes celles qui ont subi la « crise des garçons », elles ne méritaient pas ça non plus. Il faut voir l’ensemble. Avec une presse responsable et des mesures comme le CCSEG, on est tous plus en sécurité. Même si c’est dur pour certains.
Emma serra les poings, les ongles plantés dans ses paumes.
— Donc on sacrifie quelques-uns pour protéger tout le monde ? C’est ça, ton monde idéal ? Et qui décide qui doit être sacrifié, Léa ? Qui ?
Léa baissa les yeux.
— Je ne dis pas que c’est parfait. Mais avant… c’était pire.
Un silence s’abattit sur la table. Sam fixait son assiette, mâchoire serrée. Lucas finit par relever la tête :
— Et si on parlait d’autre chose ?
Manon secoua la tête.
— Et si, justement, on ne parlait pas d’autre chose.
Elle inspira.
— Il faut s’organiser. Adam veut monter une révolte. Mais s’il est seul, ça ne marchera pas. Il faut qu’on s’unisse. Pas juste les garçons : nous tous.
Adam avait raison. Manon aussi. Emma aussi.
Mais moi… avec ce que j’avais pris pour une simple place dans le bus… j’avais peur.
Manque de courage ?
Sans doute.
C’est facile de dire ce qu’on ferait quand on ne risque rien. De s’imaginer héroïque. On parle, on théorise, on se persuade.
Mais quand on est dedans… quand on sait que le moindre faux pas peut mener à un châtiment corporel, que la douleur n’est plus une idée mais un souvenir vif dans la peau… tout devient différent. Plus étroit. Plus sombre.
Alors oui, il fallait se révolter.
Bien sûr que oui.
Mais moi…
je n’en étais pas capable.
Peut‑être que j’étais un lâche.
Je restai là, silencieux, mes yeux glissant de Sam aux plateaux qui s’entrechoquaient, dans ce RU où tout semblait se dissoudre : la colère, la peur, l’élan collectif… et ce choix impossible qui pesait sur ma poitrine.

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