Bip. Dong.
Sur le chemin de la fac, je courais léger, presque insouciant, un sourire idiot aux lèvres, noyé dans ce sentiment étrange et familier de joie. Amoureux. Heureux. Je me sentais bien, comme si tout était possible, comme si rien ne pouvait gâcher ce moment. J’arrivai à 8h15, un record.
Dans le hall, je croisai Lucas, Sam et Mehdi.
Sam avait l’air fatigué, les traits tirés. Son regard, lourd, me saisit instantanément.
— J'ai reçu ma convoc hier soir, dit-il, sa voix basse, presque étouffée. Je serai sanctionné demain à 18h00.
Je posai ma main sur son épaule, sans un mot. Les mots étaient inutiles. La lourdeur de son silence pesait, plus fort que tout ce que l’on pouvait dire. Il avait l’air d’en avoir trop à dire, mais aucune force pour les prononcer.
Nous avançames ensemble vers la salle de TD. Le bruit de nos pas résonnait dans le couloir, noyé dans l’agitation des autres étudiants autour de nous. Nous prîmes les escaliers pour monter au deuxième étage où se trouvait la salle.
Au deuxième étage, en sortant de la cage d’escalier, à l’entrée du couloir, des contrôleurs se tenaient là, immobiles, figés dans leur uniforme. Leurs regards étaient froids, dénués de vie. Un contrôle. Un de plus. Ils scannaient les cartes des garçons qui passaient. Pas un mot, pas un sourire. Juste ce bruit sec du scanner : Bip.
Je tendis ma carte, un geste mécanique, presque détaché. Bip.
Lucas, Sam, et Mehdi suivirent, l’air détendu, comme si rien ne les touchait. Bip. Bip. Bip.
Mais derrière nous, un garçon sembla hésiter. Je le vis jeter un coup d’œil furtif autour de lui, les yeux affolés, comme s’il cherchait une échappatoire. Il recula d’un pas, puis se figea en voyant l’un des contrôleurs lever les yeux. Leurs regards se croisèrent un instant. Les mains des contrôleurs se tendirent, prêtes à saisir.
Le garçon avança finalement, lentement, comme un agneau se dirigeant vers l’abattoir. Il présenta sa carte. Dong. Le bruit grave claqua dans l’air, comme un coup de fouet.
Les contrôleurs s’immobilisèrent, les yeux rivés sur leur écran. Puis, sans prévenir, l’un d’eux attrapa le garçon par le bras avec une brutalité sèche.
— Alors comme ça, on ne se présente pas à une convocation pour le week-end de cohésion ?
Le garçon tenta de se dégager, de reculer, mais un autre contrôleur le plaqua immédiatement au sol. La violence de l’action était brutale. Le bruit du corps frappant le sol résonna douloureusement dans l’étroitesse du couloir.
Ils le maintinrent au sol. L’un d’eux lui passa les menottes, l’autre le tenait fermement, comme si sa résistance n’avait plus aucune importance. Le garçon, les yeux fixés sur le sol, ne bougea plus. Ses traits étaient figés dans une résignation douloureuse.
— C’est une infraction de niveau 3, dit l’un des contrôleurs en se penchant vers lui. Ton OSD a déjà validé ta sanction : un mois de camp disciplinaire.
Il rit, un rire qui manquait de chaleur, un rictus dénué d’humanité.
— Une semaine en camp disciplinaire, c’est déjà intenable. Alors un mois, tu vas douiller… Tu aurais mieux fait de venir au week-end.
Le contrôleur lança un dernier regard moqueur avant de relever brusquement le garçon, comme un fétu de paille, le forçant à se redresser.
L’atmosphère était glaciale. Moi, j’étais figé. Le sol semblait s’être dérobé sous mes pieds. Je n’arrivais pas à détourner le regard, comme hypnotisé par la scène. Une sensation froide et métallique s’empara de moi, oppressante, enserrant mes poumons. La peur, presque palpable, remplissait l’air, comme une présence invisible mais omniprésente.
Sam, Lucas, Mehdi, eux aussi, restaient là, silencieux. Leurs regards se faufilèrent, fuyant la scène. Le silence, lourd et suffocant, s’abattit sur nous, comme un poing serré autour de notre gorge. Personne ne disait rien.
Et moi, une question me traversa l’esprit, rapide comme l’éclair : Faut-il se révolter maintenant ?
Si je m’élançais, si je courais vers ce garçon. Pouvait-on l'empêcher d’être emmené ? Les mots de Manon, la veille au RU, résonnaient dans ma tête : Il faut agir, mais il faut être nombreux pour que ça ait un sens. Je croisai le regard de Lucas et Mehdi. Pensaient-ils la même chose ?
Mais, le même sentiment que la veille me saisit : la peur, une peur paralysante.
Et puis, pour se révolter, ne faut-il pas s’organiser ? Sur un coup de tête, c’est de la folie.
Alors que je réfléchissais, les contrôleurs emportaient déjà le garçon. Loin de nous. Une fraction de seconde, c’était tout ce qu’il avait fallu. La révolte, l’idée de tout arrêter, de briser ce cycle, s’évaporait aussi vite qu’elle était apparue. Trop tard.
Les filles, plus loin dans le couloir, observaient, comme si c’était une scène qu’elles n’auraient pas dû voir. Leur gêne était palpable. Leur malaise se lisait dans leur posture, leurs gestes nerveux, leur regard furtif. Elles se sentaient observées, prises entre le spectre de l’impuissance et l’envie de détourner les yeux. Elles s’échangeaient des regards fuyants, mal à l’aise dans cette situation.
Tout s’était passé si vite. La scène, l’immobilisation, la brutalité. Et pourtant, en quelques secondes, tout était devenu irréversible. Tout le monde avait compris : il n’y avait rien à faire. Pas ici. Pas maintenant. La sanction était déjà en marche.
Nous continuâmes notre chemin vers la salle de TD. Aucun de nous n’avait dit un mot. Nos pas, lourds, semblaient nous enfoncer dans le sol, alourdis par la scène que nous venions de laisser derrière nous. La violence silencieuse de ce qui venait de se passer collait à notre peau, s’infiltrait dans nos pensées. Le poids de l’impuissance nous suivait, nous alourdissant à chaque instant.
Nous entrâmes dans la salle. Le bruit des chaises glissant sur le sol, et puis le silence, lourd, comme si tout reprenait son cours normal. Le TD commença, comme si de rien n’était. La prof repartait de l'article de Burgess et McKenzie encore. La suite de la semaine dernière. Comme si c'était important. Ce matin, nous discuterions des modèles d’organisation spatiale des villes. Comme si c'était le moment. Un mec venait de se faire embarquer sous nos yeux. La prof distribua un texte à lire.
Et moi, je restais là, à me demander si j’aurais pu faire quelque chose.

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