Le poids du silence
Nous sortîmes du TD comme des spectres, chacun perdu dans un coin de sa tête. Nos pas paraissaient plus lourds, comme si le sol lui-même pesait davantage après ce qu’on venait de voir.
Dans l’escalier, Sam manqua une marche. Il se rattrapa sans un mot. Ses yeux n’étaient plus là : il pensait sans doute au garçon plaqué au sol ? Ou à sa propre convocation de demain soir.
Sam ouvrit la bouche, puis la referma. Rien.
Nous rejoignîmes le RU. Le bruit des plateaux, les conversations, l’odeur de nourriture… tout semblait lointain, presque irréel. Comme si le monde continuait sans nous, indifférent au poids qui nous écrasait.
Je pris mon plateau. Riz blanc, poulet, une compote. Rien n’avait de goût. Rien n’existait vraiment.
À table, Lucas remuait sa fourchette machinalement, sans toucher à son assiette. Mehdi jetait des regards autour de lui, nerveux, comme s’il s’attendait à voir surgir un contrôleur derrière chaque pilier.
C’est Lucas qui brisa le silence :
— Vous pensez qu’il… qu’il va tenir ?
Pas de réponse. La question resta suspendue, lourde. Comment aurait-on pu savoir ? On ne savait même pas ce qu’ils faisaient là-bas, dans un camp disciplinaire. Qu’est-ce qu’ils allaient lui infliger ?
Et une phrase revenait, encore et encore :
« Une semaine, déjà, c’est intenable. Alors un mois… »
Je pensais au garçon. À sa panique. À la manière dont son corps avait heurté le sol. À la seconde minuscule où nous aurions pu bouger, intervenir, faire quelque chose. À cette seconde qui n’existait plus.
Mehdi souffla, les mains tremblantes, il mit des mots sur mes pensées :
— On aurait pu… faire un truc. Non ? À quatre, à cinq… Peut-être…
Sam releva la tête. Ses yeux étaient rouges, brûlants.
— Et finir comme lui ? Ou pire ? Tu veux quoi ? Qu’ils nous embarquent tous ?
Sa voix déraillait. C’était de la peur brute. Je la comprenais : j'éprouvais la même chose. Mais il y avait aussi autre chose dans son ton, quelque chose de plus profond : une colère enfouie depuis trop longtemps, trop comprimée.
Le déjeuner continua, morne. Personne ne termina son assiette.
En sortant du RU pour rejoindre l’amphi, un groupe d’étudiants discutait près de l’entrée. Des bribes de phrases flottaient :
— Ils ont embarqué un mec ce matin...
— Ouais, au deuxième étage. Pour un week-end raté.
— C’est ça, normal. Le système, il est carré.
— Faut juste respecter les règles, tu sais.
Cette dernière phrase me coupa la respiration. Respecter les règles.
Il n’y avait pas que Léa pour penser ça. Certains garçons aussi approuvaient. Ou peut-être faisaient-ils semblant, se racontant que tout ça était juste, parce qu’admettre le contraire reviendrait à reconnaître qu’ils étaient aussi lâches, que moi.
Sam s’arrêta net, les poings fermés. Il aurait pu exploser. Je le voyais. Il lui aurait suffi d’un mot pour tout laisser sortir. Mais il ravala.
Nous reprîmes notre marche vers l’amphi.
Et c’est là que je la sentis.
La fissure.
Pas un acte. Pas un cri.
Juste une tension dans l’air, un frémissement presque inaudible.
Mais elle était là.
Elle s’élargissait.
Et tôt ou tard, quelqu’un finirait par ne plus pouvoir se taire.
Adam avait parlé de révolte. Manon aussi. Même Emma.
Le mot revenait, de plus en plus souvent, de plus en plus près.
La peur me saisit au ventre, violente.
La suite nous attendait derrière la porte de l’amphi.

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