Erreur de chapitre
Monsieur Petrov était un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux grisonnants et au regard perçant. Il se tenait devant le tableau, une craie à la main, et écrivit d’une écriture nette et précise :
« LA JUSTICE SOCIALE CHEZ JOHN RAWLS »
— Aujourd’hui, nous allons travailler sur un auteur majeur du XXe siècle : John Rawls, et sa théorie de la justice sociale.
Il se retourna vers la classe, les mains posées sur le bureau.
— Commençons par une expérience de pensée. Imaginez des individus qui ignorent tout de leur position future dans la société : leur richesse, leur genre, leurs talents, leur origine sociale…
Il marqua une pause, balayant du regard les visages attentifs.
— Sous ce que Rawls appelle le « voile d’ignorance », quels principes de justice choisiraient-ils ?
Plusieurs mains, dont la mienne, se levèrent dans l’amphi. Le professeur s’apprêtait à interroger un étudiant quand on tapa à la porte.
Deux hommes en uniforme gris, l’écusson du CCSEG cousu sur la veste, firent irruption. Un frisson parcourut la salle.
Putain, Encore eux ?
L’un des deux hommes, le visage impassible, dit à Petrov :
— Nous sommes venus pour contrôler l’assiduité des garçons de votre cours, Monsieur.
Un silence pesant s’installa.
Je sortis ma carte CCSEG et crispa ma main sur la carte. À côté de moi, Sam serra les dents, les yeux rivés sur son bureau.
Le professeur posa sa craie et croisa les bras.
— Tous les étudiants sont présents. Vous pouvez repartir.
— Nous aimerions procéder au scan des cartes de tous les garçons pour nous en assurer, dit l'un des contrôleurs.
L'autre contrôleur avança d’un pas, la main tendue, s'apprêtant à commencer à scanner chaque carte, lorsque le professeur Petrov dit d’un ton ferme, sa voix presque tranchante :
— C’est inutile. Je vous ai dit que tous les étudiants sont présents. Veuillez quitter cet amphi, s'il vous plaît.
Un échange de regards glacés. Les contrôleurs, manifestement mécontents, tournèrent les talons. Mais avant qu’ils n’atteignent la porte, le professeur ajouta d’un ton sec :
— Du reste, il est inutile de revenir aux prochains cours. Je sais déjà que tous les étudiants seront présents.
Les contrôleurs s’arrêtèrent net. Ils se retournèrent lentement, le visage figé. Puis, sans un mot, ils quittèrent la salle. La porte se referma avec un claquement qui résonna comme un coup de feu.
Un silence.
Personne ne bougea. Personne ne parla. Les garçons gardaient les yeux baissés, les doigts serrés sur leurs cartes. Les filles, elles, semblaient à la fois soulagées et mal à l’aise, comme si elles venaient d’assister à une scène qu’elles n’auraient pas dû voir.
Le professeur resta un instant immobile, les mains posées sur le bureau. Puis il soupira, presque imperceptiblement.
— Je suis vraiment désolé. Je me suis trompé de chapitre.
Il secouait la tête, comme s’il était sincèrement contrarié.
— À mon âge, ce sont des choses qui arrivent, vous savez.
Il effaça d’un geste vif le titre au tableau et écrivit à la place, d’une écriture ferme :
« ÉTIENNE DE LA BOÉTIE : DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE (1548) »
— Ce n’est pas John Rawls que nous devions étudier aujourd’hui, mais Étienne de La Boétie.
Il se retourna vers la classe, avec un sourire.
— Toutes mes excuses pour cette erreur.
Il s’avança vers nous et commença le cours, sans regarder ses notes.
— La Boétie pose une question simple, mais radicale : pourquoi les peuples acceptent-ils la domination ? Pourquoi obéissent-ils à des tyrans, alors qu’ils pourraient s’en libérer ?
Il marqua une pause, balayant du regard les visages tendus.
— La Boétie écrit : « C’est donc le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être libre, prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt le pourchasse. »
Il leva les yeux vers la classe.
— Sa thèse est claire : la tyrannie ne tient pas par la force seule, mais par l’acceptation de ceux qui la subissent.
Il marqua une nouvelle pause, comme pour laisser le temps à ses mots de s’installer.
— La question qu’il nous laisse est la suivante : à quel moment, et comment, un peuple, ou un individu, peut-il briser ce consentement ?
Il laissa planer le silence, comme pour donner du poids à ses mots.
Puis, il prit son livre de philo, le feuilleta et dit :
— Ouvrez vos livres à la page 341, et lisez le passage. Puis nous en discuterons.
Nous nous plongeâmes dans la lecture. Certains étudiants soulignaient des passages. Je relus plusieurs fois la même phrase, comme si les mots de La Boétie résonnaient avec une urgence nouvelle. Après quelques minutes, le professeur referma son livre et croisa les bras.
— Alors ? Qu’en pensez-vous ?
Un silence. Puis, une main se leva timidement. C’était Manon, assise au premier rang, les sourcils froncés.
— Professeur… La Boétie dit que le peuple s’asservit lui-même. Mais est-ce qu’il ne sous-estime pas la peur ?
Elle hésita, comme si elle cherchait ses mots.
— Je veux dire… si on refuse d’obéir, il y a des conséquences. Des sanctions. Des punitions. Est-ce qu’on peut vraiment parler de « servitude volontaire » quand on n’a pas le choix ?
Le professeur hocha la tête, pensif.
— Excellente question. La Boétie répondrait probablement que la peur est justement ce qui maintient le système en place. Mais vous avez raison : la peur est réelle. La question devient alors : comment dépasser cette peur ?
Emma, assise à côté de Manon, leva à son tour la main.
— Et si on n’est pas d’accord, mais qu’on est seul ?
Elle jeta un coup d’œil en direction de Mehdi, Sam, Lucas et moi, puis se tourna vers Manon comme si elle cherchait une forme de complicité.
— Je veux dire… si tout le monde autour de nous obéit, est-ce qu’on peut vraiment faire quelque chose ?
Le professeur sourit légèrement, presque imperceptiblement.
— La Boétie dirait que tout commence par un refus individuel. Un seul homme qui dit « non » peut inspirer d’autres à faire de même. Mais vous touchez là un point crucial : la solidarité. La résistance, pour être efficace, doit souvent être collective.
Il laissa planer le silence, comme s’il voulait donner à chacun le temps de réfléchir à ces mots.
Le cours continua.
Les questions fusèrent.
Les mots de La Boétie semblaient flotter dans l’air, lourds de sens, comme si chaque phrase prononcée par le professeur résonnait au-delà des murs de l’amphi.
À 16h30, les étudiants, habituellement pressés de quitter l'amphi à la fin du cours, restaient assis, certains les yeux rivés sur leurs notes.
Mon cahier était rempli.

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