L’écho de nos applaudissements

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Nous nous retrouvâmes au bar, juste devant la fac : Lucas, Sam, Mehdi, Emma, Manon et moi.

Léa, elle, était rentrée chez elle. Elle avait quelque chose de prévu. Ou peut‑être qu’elle n’avait juste pas envie de débriefer le cours de Petrov avec nous. Léa était sympa, mais bon… parfois, ses idées partaient dans des directions étranges.

Nous entrâmes dans le bar et nous nous assîmes à une table au fond.
L’atmosphère était lourde, la tension palpable.

Lucas croisa les bras, un sourire en coin qui trahissait l’agitation dans sa tête.
— Bon, Petrov… il nous incite à la révolte, non ? lança‑t‑il.

Emma leva les yeux au ciel, un sourire discret, presque lassé, effleurant ses lèvres.
— Officiellement ? Non. Il a fait un cours sur La Boétie. Mais entre les lignes…
Elle haussa les épaules.
— Oui. C’est exactement ça.

Manon, très sérieuse, hocha lentement la tête.
— Et il a raison.

Mine de rien, Petrov avait lâché énormément de pistes.
— J’ai tout noté, dis‑je. Mot pour mot.

Emma et Manon échangèrent un sourire bref, entendu.

À cet instant, la télévision du bar lança un reportage sur le CCSEG. Les graphiques défilaient : courbes en chute libre, présentateurs trop souriants dans leurs costumes trop lisses.
— Grâce au CCSEG, les agressions ont chuté.

Le plateau bascula sur un jeune homme de notre âge, assis droit comme un piquet, les mains sur les genoux.
— Le CCSEG m’a donné un cadre, disait‑il d’un ton parfaitement uniforme. Avant, je me sentais perdu. Maintenant, je sais ce qu’on attend de moi.

Lucas eut un rictus. Il leva sa bière.
— Putain, ils l’ont trouvé où, ce spécimen ?

Il éclata de rire, un peu fort, mais son regard restait rivé à l’écran, les sourcils froncés.
— On dirait un robot. Un putain de robot bien programmé.

Sam, lui, ne rit pas. Il fixait l’écran avec une intensité étrange, comme aspiré par les mots du garçon.
— Il a l’air sincère, murmura‑t‑il. Il croit vraiment à ce qu’il dit.

Manon ne réagit pas, fidèle à elle-même : silencieuse, le regard dur, lointain, comme si la scène lui glissait dessus.
— Le pire, dit‑elle brusquement, c’est qu’ils ont réussi à faire croire que le CCSEG, c’est génial. Que tout est normal. Que c’est beaucoup mieux comme ça. Comme si on avait besoin d’un tuteur à vingt ans. Et les médias ne viendront jamais interroger quelqu’un comme vous. Ils ne demanderont pas à Sam ce qu’il vit. Ni au pauvre type qu’ils ont embarqué ce matin pour le camp disciplinaire.

Emma tournait son verre entre ses doigts, suivant les reflets qui dansaient dans le liquide ambré. Sa voix se fit plus basse, presque un souffle.
— Vous vous souvenez du début ? Quand ils ont commencé à labelliser les médias ? Moi, je disais que c’était une connerie. Je disais que ça finirait mal.

Mon estomac se noua.
Elle avait raison.
Et moi… j’avais applaudi.
Je revoyais mes posts, mes partages, mes « enfin ! » enthousiastes. Le grand nettoyage. « On va virer les complotistes, les antivax, les platistes, les cons, les extrêmes, les fachos, les toxiques ! » Je pensais bien faire. Comme tout le monde. Aujourd’hui, j’avais honte.

— Moi, j’étais pour, dis-je, la gorge serrée. Je me disais : enfin, on va faire le ménage.
Je secouai la tête.
— Sauf que… j’ai été con.

Lucas tourna lentement la tête vers moi, et son cynisme se fissura un instant.
— On a tous été cons, murmura-t-il. Sauf quelques-uns. Comme Emma.

Emma ne répondit pas.
Son silence suffisait.

Mehdi, énervé, les poings serrés, frappa légèrement la table.
— C’était évident, bordel. Une « autorité indépendante » nommée par le gouvernement ?! C’est ce qu’Emma disait hier à Léa… Putain, mais quelle naïveté.

Je serrai les dents. Je revoyais les débats, les articles triomphants, les posts fiers.
« Enfin, on nettoie l’info. Enfin on s’attaque aux fake news. »
J’avais validé tout ça. J’avais applaudi.

— On n’a pas juste laissé faire, dis-je. On a encouragé.
— Pas tous, corrigea Emma, sèche.

Un silence lourd tomba sur nous.
La télévision continuait de cracher chiffres et slogans, mais plus personne ne la regardait.

— Et après ? reprit Emma, toujours glaciale. On est passés de la labellisation aux sanctions contre les médias non labellisés. Chaque erreur, même infime, était un scandale. Alors qu’une faute d’un média labellisé… silence total.

Elle marqua une pause, les yeux fixés sur l’écran.
— Et comme je l'avais prédit... les rédactions se sont alignées. Elles ont évité les articles dérangeants. Elles ont eu peur. Peur d’être délabellisées, peur d’être attaquées ailleurs. Alors elles ont arrondi les angles. Puis elles ont abandonné les angles. Et la vérité avec.

Manon renchérit, sèche :
— Et puis il y a eu les lois contre la désinformation. La dernière étape. Comment être contre ? Vous voulez défendre la désinformation, c’est ça ?

Elle se tut, le regard figé sur la table.
— Et voilà. La presse muselée par un organisme « indépendant » qui dépend du pouvoir. Et tout le monde a applaudi. C’est comme ça que ça s’est passé. Putain.

Lucas murmura :
— Personne n’a cru que ça déraperait comme ça. On pensait que le système était trop solide. Qu’ils n’oseraient pas. Que les gens ne laisseraient jamais faire.
Il passa une main dans ses cheveux.
— Ça, c’était vrai dans un pays où la presse était encore libre.

À part Léa, absente ce soir-là, nous étions tous d’accord : nous avions été naïfs. Aveugles. Crédule jusqu’à la complaisance.

Lucas, qui détestait s’enfoncer dans le pessimisme, poussa un long soupir.
— Bon. Ça sert à rien de pleurer sur notre connerie collective. Il faut avancer.
Il lança un regard à Emma, un bref éclat aux reflets de défi.
— Enfin… presque collective.

Un silence tendu suivit.
Mehdi finit par demander :
— Alors ? Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Manon répondit avant que j’aie le temps d’ouvrir la bouche :
— On regarde les notes de Clément. Et on commence ce soir à mettre en place une résistance.

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