La sonnette
Trois heures plus tard, je sortais du bar.
Je marchais.
Un luxe, de ne pas courir.
Un luxe de ne pas haleter.
Les visages défilaient autour de moi, indifférents, pressés, perdus dans leurs propres vies.
Moi, j’étais ailleurs. Mon esprit fonçait à toute vitesse vers une seule idée, brûlante, dangereuse : la révolte.
Pas un concept abstrait.
Pas un mot lancé pour se donner un frisson.
Une vraie révolte.
On venait d’en parler pendant trois heures, serrés au fond d’un bar trop bruyant pour ce qu’on se disait, trop public pour ce que ça impliquait. Lucas, Mehdi, Sam, Manon, Emma… et moi. Trois heures à démonter le CCSEG, à ouvrir les tiroirs qu’on n’ouvre jamais, à nommer tout ce que Lucas, Méhdi, Sam et moi subissions. Trois heures à admettre, enfin, que ce qu’on accepte finit par nous définir ; et que nous n’en pouvions plus d’être définis par la peur.
Petrov ne nous avait pas donné de mode d’emploi.
Mais il nous avait donné des pistes.
Des clés glissées mine de rien entre deux anecdotes historiques.
Des fissures. Des failles. Des fragilités dans la mécanique.
Des endroits où le système grinçait, où l’on pourrait glisser les doigts, forcer un interstice, ouvrir une brèche.
J’avais tout noté.
Chaque mot. Chaque silence.
Mais la théorie restait la théorie.
Imaginer ne suffisait plus.
Il fallait construire.
Il fallait passer du « faudrait qu’on… » à l’action.
Et nous allions franchir le pas.
Adam en avait parlé la semaine dernière comme si tout était déjà aligné dans sa tête, prêt à s’enflammer au premier souffle.
Il fallait lui parler.
Lui dire qu’on était in.
Adam et moi, on se connaissait depuis le lycée. Un pote.
Un mec fiable, surtout. Celui qui ne jouait pas au héros : il faisait.
Il habitait à dix minutes de chez moi.
Alors j’y allais.
Seul — pour éviter les questions, les contrôles, les soupçons.
Seul — pour pouvoir dire que je rentrais chez moi, ou que je passais juste voir un ami si un controlleur faisait irruption pour scanner ma carte.
Et bordel…
Moi, le lâche, c’était moi qui allais sonner à sa porte pour parler de révolte.
Une dinguerie.
Je passai devant un arrêt de bus. Une affiche du CCSEG était collée de travers sur la vitre. Le visage d’un homme en gris me fixait depuis le papier, sourire figé, parfaitement lisse, parfaitement vide. Un slogan : « POUR VOTRE SÉCURITÉ. POUR LEUR STABILITÉ. »
Je détournai le regard et continuai à avancer.
La maison d’Adam était tranquille, presque trop : lumière jaune du lampadaire, rideaux tirés, silence d’un mardi soir. Rien, absolument rien, ne disait qu’ici, peut-être, quelque chose allait dévier un régime de sa trajectoire.
Je m’avançai vers le portail.
Il faisait nuit. Une de ces nuits épaisses où le silence ressemblait à une menace.
21 h.
Ça ne se fait pas de sonner à 21 h.
Ça ne se fait pas de débarquer sans prévenir.
Je sentis mon cœur cogner contre mes côtes, trop vite, trop fort.
Chaque mètre me coûta.
J’avais l’impression d’entrer dans une zone où le retour n’existait plus.
Je levai la main.
Ma paume était moite.
Mes doigts tremblaient.
L’air semblait vibrer autour de moi, chargé d’un avertissement que je refusais d’entendre.
Je savais que si j’appuyais, tout changerait.
Que ce serait un point de non-retour.
Je retenais mon souffle.
Un vertige me traversa.
Je sentis la peur grimper le long de ma colonne, froide, méthodique.
Je voulais partir.
Je voulais rester.
Et alors, malgré ma peur, malgré le monde entier qui semblait retenir son souffle avec moi…
Je sonnai.

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