La porte franchie

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La sonnette hurla dans la rue.
Un cri métallique, beaucoup trop fort.

Je restai figé. Les doigts encore crispés sur le bouton.
C’était fait.
Trop tard.
Beaucoup trop tard.

Un frisson remonta le long de ma colonne. Une seconde, je crus que la rue entière avait tourné la tête vers moi, que le CCSEG allait surgir d’un coin d’ombre.

Puis des pas approchèrent. Rapides.
Pas Adam.
Sa sœur.

— Clément ?

Étonnée. Normal. Je venais de passer une heure à ruminer la révolte et zéro minute à réfléchir à ce qu’on dit quand on débarque chez quelqu’un à vingt-et-une heures pour lui proposer de renverser un régime.

— Adam est là ?

Elle hocha la tête et s’écarta.

J’entrai.

L’intérieur était trop lumineux, trop chaud, trop normal pour ce que je venais déposer dans ces murs. J'avalai une salive qui ne passa pas vraiment.

La voix d’Adam descendit de l’étage. Puis ses pas, lents, lourds, maîtrisés.

Quand il m’aperçut au bas de l’escalier, il s’arrêta net. Son regard accrocha le mien, direct, précis, méthodique. Adam regardait toujours comme ça. Il rendait la moindre hésitation coupable.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Sa voix n’était pas agressive.
Elle était lucide.

Je déglutis.

— Faut qu’on parle.
— De quoi ?

Il savait. Je le vis dans le tic de sa mâchoire, ce minuscule battement qui disait : ça y est, ça commence.

— De ce que t’as évoqué la semaine dernière.

Il jeta un œil vers le salon.

— Monte. Pas ici.

Sa chambre. La porte se referma derrière nous, étouffant le monde extérieur d’un seul claquement.
Le silence s’épaissit.

— Vas-y, fit-il. Dis-moi.

Les mots sortirent, maladroits, puis s’alignèrent, plus nets, plus tranchants.

— On veut faire quelque chose. Pas juste parler. Agir.
— « On » ?
— Lucas, Mehdi, Sam, Manon, Emma… et moi.

Il croisa les bras. Lentement.

— Et « quelque chose », c’est quoi ?
— Ce dont tu as parlé.

Je inspirai profondément, comme avant de plonger.

— Une révolte.

Son regard changea. Il se durcit, se focalisa, se fit adulte. Un regard de décision.
Le mot venait de claquer comme une porte qui se verrouille derrière nous.

— Tu sais ce que ça implique ?
— Oui.
— Tu sais que si on commence… y aura plus de retour ?
— Oui.
— Et tu veux quand même ?
— Oui.

C’était sorti tout seul. Sans masque. Sans posture.
Adam s’assit.

— Alors on va faire ça bien. Pas un groupe : un réseau. Cellules séparées. Pas de contacts inutiles. Pas de noms. Pas de traces.

Ces mots faisaient écho à ce qu'avait évoqué Petrov.

Puis Adam planta son regard dans le mien, plus lourd.

— Mais avant… faut que je sache si toi, Clément, t’as compris ce qu'on risque.

Sa voix s’était faite plus grave.
Plus étroite.
Plus coupante.

— Tu sais que j’ai été sanctionné pour un mégot jeté par terre ? Tu sais ce qu’ils m’ont fait ?
— Cinq coups de pagaie ? demandai-je.
— Oui. Comme toi, pour ton histoire de place dans le bus.

Il inspira profondément.

— Tu te souviens de la douleur ?
— Oui.
— Si on est pris… ce sera pire... Forcément pire.

Le silence se posa entre nous. Épais. Irréversible.
Puis :

— Moi, je suis prêt à prendre le risque, dit Adam. Mais toi ?

J’aurais pu détourner la tête.
Jouer les courageux. Mais je dis simplement :

— Moi… je suis pétrifié.

Les mots sortirent sans filtre. Je continuai :

— Je suis un lâche, Adam. J’ai peur de tout. De la douleur. Des conséquences.

Il ne dit rien.
Il me laissa respirer trop vite, trop fort.

— Mais je suis prêt à prendre le risque quand même.

Un sourire infime effleura ses lèvres.
Pas un sourire tendre.
Un sourire d’évaluation.
Un sourire de validation.

— Alors t’es pas si lâche que ça.

Le nœud dans ma poitrine se desserra.
Pas la peur, elle, resta là, mais elle prit une forme nouvelle. Une direction.

Adam tapota le bureau du bout des doigts. Méthodique. Presque militaire.

— Très bien. On commence ce soir. Dis-moi jusqu’où vous avez réfléchi. Je vais te dire jusqu’où j’en suis.

Et la porte que j’avais franchie…
elle ne se rouvrirait plus jamais dans l’autre sens.

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